«  Des arbres à abattre » Lupa démiurge bernhardien

Le Festival d’Automne met à l’honneur le metteur en scène polonais Krystian Lupa. Au programme « Des arbres à abattre » qui prend aujourd’hui une dimension plus politique depuis sa création à Avignon en 2015.

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Le Festival d’Automne met à l’honneur le metteur en scène polonais Krystian Lupa.  Au programme « Des arbres à abattre » de Thomas Bernhard.   Ce texte prend aujourd’hui une dimension plus politique depuis sa création  à Avignon en 2015. Motivé par l’irritation qu’avait provoqué chez Lupa la désignation du nouveau directeur du théâtre Polski, n’ayant pour tenir une telle fonction, aucune connaissance du théâtre. L’adaptation de décembre 2016 à l’Odéon  résonne étonnamment de réalité, ce qui en fait un moment théâtral exceptionnel. 

 

Alors que le public n’est pas encore installé, un film a déjà commencé. Un journaliste interviewe  Joana sur son jeu d’actrice. Bien sûr c’est l’occasion pour Lupa de parler de son art, le théâtre. 

L’écran, comme une enseigne, domine une vitrine en forme de cube, sorte de « laboratoire des expressions humaines ». À l’intérieur s’expose une société artistique bourgeoise, conviée à un diner entre « amis ». Seulement ce n’est pas un repas de fête. Les invités sont réunis pour rendre hommage à Joana, comédienne ratée, morte dans la fleur de l’âge. 

Krystian Lupa imagine, pour cette adaptation scénique, Thomas Bernhard lui-même en narrateur sardonique qui, confortablement lové dans un fauteuil à oreilles, observe au travers de ce « vivarium humain » les gens qu’il a aimés dans sa jeunesse. Cette coquerie scénographique nous met de suite dans l’ambiance bernhadienne où l’intériorité de l’œuvre laisse voir et entendre, au-delà de la vue et de l’ouïe, la morgue bourgeoise d’une société artistique qui hélas ! sévit encore de nos jours. 

Lupa, tel un démiurge facétieux, parasite par des borborygmes moqueurs, la parole de cette société artistique,  réduite à la subjectivité irritée du narrateur. Un à un les personnages arrivent et pendent leur manteau au vestiaire de leur fatuité. Sans que Thomas n’ait un regard compatissant pour eux. C’est alors la foire aux banalités dans l’attente d’une insupportable vedette du Burgtheater qui joue Ekdal dans le Canard sauvage, d’Ibsen. Pourtant Thomas Bernhard concède aux épouvantails de l’art viennois, pseudo-artiste comme on en trouve partout dans notre monde : « (…) qu’un homme, qui n’a pu que nous horripiler au départ et provoquer en fin de compte effectivement chez nous une réaction de dégoût, se révèle tout à coup digne de notre intérêt pour s’être transformé en homme philosophant, en philosophe d’un instant, comme on peut le dire ».

La mise en scène nous lie, peu à peu, physiquement et psychiquement au récit, dans un pur bonheur de théâtre. Le jeu intense de tous les comédiens donne, à l’esprit caustique et espiègle de Thomas Berhard, un surprenant ressenti émotionnel qui nous tient longtemps après la représentation terminée.  

 

Wycinka Holzfällen (Des arbres à abattre) d’après Thomas Bernhard 

Adaptation, mise en scène, scénographie et lumière, Krystian Lupa 

Avec Bolzena Baranowska, Krzesislawa Dubielowna, Jan Frycz, Anna Ilczzuck, Michel Opalinski, Marcin Pempus, Halina Rasiakowna, Piotr Skiba, Adam Szczyszczaj, Andrzej Szeremeta, Ewa Skibinska, Marta Zieba, Wojciech Ziemianski 

Costumes Piotr Skiba

Vidéo Karol Rakowski 

Arrangements musicaux Bogumil Maria 

En langue polonaise surtitrée en français 

Durée 4 heures 30

Du 30 novembre au 11 décembre 2016.

Photo Christophe Raynaud De Lage

 

Odéon - Théâtre de l'Europe

Place de l'Odéon Paris 75006

Métro : Odéon

Réservation : 01.44.85.40.40 lun au sam 11h -18h

www.theatre-odeon.fr

 

 

 

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