Théâtre complet IV (1993-1995) de Jean-Luc Lagarce

Le tome Théâtre complet IV (1993-1995) de Jean-Luc Lagarce, chez Les Solitaires Intempestifs, nous permettra d’en savoir un peu plus de ce qui se cachait derrière ce doux regard qui, comme quand nous regardons la Joconde au Louvre, semble nous suivre dans notre présent.

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Nous ne sommes pas sûrs que les Règles du savoir-vivre dans la société moderne (1993) étaient sa tasse de thé. Mais dans la phrase : «  mourir, c’est très facile », il y a toute la philosophie  de l’obligation d’appliquer les règles, dans une absurdité à la Ionesco, qui semble donner suite à la mise en scène de Jean-Luc Lagarce, La Cantatrice chauve, et de ce qu’il disait en 1992« La Cantatrice chauve est une pièce sur l’absurde évidemment‚ mais le spectacle que j’en ai tiré n’est pas si absurde que cela‚ il est au contraire très logique ». 

Le théâtre de Jean-Luc Lagarce (1957-1995) s’écrirait donc à la façon d’un traité de logique. Ainsi la pièce, Nous, les héros, dévoile la vérité des mots, mais aussi les loi naturelles, les reflexions théâtrales, à travers le briefing de la tournée d’une troupe de théâtre. Nous ne pouvons, comme la scène du divan sans divan, s’empêcher d’y voir, avec une petite nostalgie, la compagnie amateure, la Roulotte, qu’il avait fondée en 1977, avec quelques amis. 

J’étais dans ma maison et j’attendais que la pluie vienne est une pièce de commande passée en 1994 par théâtre Ouvert. Elle sera publiée sous forme de tapuscrit en 1995. La maison de famille, le retour d’un frère, d’un fils, le huis clos, servent la solitude des personnages chez Jean-Luc Lagarce. Dans ce texte cinq femmes et un jeune homme de retour dans sa maison. Sa famille, quatre sœur et sa mère, se désespéraient de jamais avoir de nouvelles de lui. Maintenant qu’il est là, elles voudraient bien savoir ce que le temps a fait de lui. Pour l’heure, il est dans sa chambre, il dort. Pendant son sommeil, elles se rememorent le temps de l’attente : « (…) toutes les cinq, comme nous sommes toujours et comme nous avons toujours été, je songeais à cela, toutes ces années que nous avions vécues et que nous avions perdues, car nous les avons perdues, toutes ces années que nous avions passées à l’attendre, celui-là, le jeune frère,  depuis qu’il était parti, s’était enfui, nous avait abandonnées, depuis que son père l’avait chassé (…) ».

La porte de ce huis clos s’est ouverte sur le retour du fils, du frère, dans l’espace de la parole des sœurs et de leur mère. Les  non-dits brouillent et rendent difficiles les pensées de ces cinq femmes. Leurs hésitations ne facilitent pas la traduction de ce passé, pour restituer un comportement où, peut-être, la culpabilité n’abolirait pas des fautes réelles ou imaginaires  ? Le seuil d’une porte où l’histoire entre et sort et raconte une vie jusqu’à son terme : « toujours la même histoire, ne pas être vu comme on croit être », écrivait Lagarce dans son journal.

L’œuvre dramatique de Jean-Luc Lagarce est riche d’essais et de recherche. Nous pouvons y trouver un grand nombre d’indices sur la manière dont il travaillait. L’aspect général de ses créations exprime une écriture parcellaire, jusqu’à l’achèvement complet de ces textes. Nous pouvons lire dans son journal, à propos de sa dernière pièce Le Pays lointain, un texte sortit de l’encre de Juste la fin du monde, écrit en 1990 :  « (…) s’épuiser, s’abrutir, exactement cela… C’est d’un sérieux effrayant. Je ne sais pas. Mon angoisse est au milieu d’un superbe décor mortuaire dans des lumières de fin du monde et dix personnes sur la pointe des pieds tournant autour de ça »

 Ce sérieux effrayant dans son travail, va se réécrire par fragments et aboutir, en 1995 avec Le Pays lointain. Jean-Luc Lagarce met en scène un chœur antique avec les vivants et les morts. L’action met en marche un kaléidoscope affectif où l’imaginaire donne la parole à une multitude de personnages qui, face à Louis, montrent un amour maladroit. D’où l’idée étrange du fils prodigue : « (…) qu’on m’aimait déjà vivant comme on voudrait m’aimer mort sans pouvoir et savoir jamais rien me dire ». Le «  décor mortuaire » représente un huis clos endimanché. Dans l’écho des paroles de la famille de Louis. Nous entendons un Garçon, tous les garçons, le Guerrier, tous les guerriers, des amis, des amours fantasmées et vécues, que Louis a croisés en France ces vingt dernières années d'un XXe siècle à jamais pour lui.

Le Théâtre complet IV (1993-1995) de Jean-Luc Lagarce est, au fil des pages, un voyage si loin si proche de lui-même ; qu’au bout du compte, il dépasse la mesure, et devient le libre messager d'un éternel retour nietzschéen. 

Théâtre complet IV (1993-1995) de Jean-Luc Lagarce

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