«Condor» de Frédéric Vossier, un cauchemar psychique et politique

Au Brésil durant la dictature, au milieu des années 70. Anna, une dissidente, a été torturée. Du côté des bourreaux, il y avait son frère Paul. Quarante ans ont passé. Sœur et frère se retrouvent dans le petit appartement austère de ce dernier. Que se dire quand on est frère et sœur et qu’on ne s’aime pas ?

condor
Frédéric Vossier avec sa nouvelle pièce, nous entraine dans les ramifications de l’opération Condor, au milieu des années 1970. Quand les services secrets, de plusieurs pays d’Amérique du sud, torturaient et tuaient tous ceux qui s’opposaient à la dictature. 

L’histoire est un cauchemar psychique et politique. Une nuit d’horreur hallucinée, entre une sœur et son frère. Anna et Paul ne s’aiment pas. Ce n’est pas sans raison. Lui était dans le camp des tortionnaires. Elle avec celui des opposants. Un dialogue de sourds s’engage dans un petit appartement terne. 

La mémoire affective a pour Anna, la vitalité désespérée mais tenace des derniers temps à vivre : « ici ou là-bas, quartiers pauvres. Partout. Pauvreté. On déplaçait les populations pendant les émeutes. Émeutes de 1975. Aller nous chercher dans les vagues. À la crête des vagues. Parce que vous alliez partout… Jusque sur les plages… dans les vagues… Chercher et traquer les corps libres et vigoureux dans les vagues. Nous avions peur de mourir… La peur de mourir, tu te souviens ? Chanter et Mourir. ». Aujourd’hui, Anna et Paul sont deux personnes âgées. Vont-ils pouvoir se parler, mettre des mots sur un traumatisme lié à la violence ? Est-ce que les blessures psychologiques et physiques peuvent se refermer ? Que reste-t-il de leur fratrie ? 

Dans les dialogues de Frédéric Vossier, il y a un peu de Marguerite Duras façon La Musica : «  Lui.- Il fait chaud. C’est un quartier en béton. Tout a été reconstruit. Silence. Elle.- J’ai reconnu le visage, la bouche, les joues creuses, j’ai deviné le regard. Les yeux. De loin, j’ai bien vu comment étaient les yeux. Lui.- La nuit, c’est moins désert... ».

Alors que dans l'option politique de Vossier, il y a un peu d'Edward Bond quand il fait dire au fils de sa pièce «  rouge noir et ignorant » : «  dans les rues le massacre a commencé. Un fil de nuage traîne dans le ciel Reste assis un moment Et puis va dans les ruines où sont les hommes ».

La pénombre et la lumière se côtoient dans le théâtre de Frédéric Vossier. Elles interrogent la violence de l’humanité, mais restent dans une situation obscure post traumatique. L’exposition à la mort pour Anna.  Réactions psychiques face aux flashbacks de l’événement chez Paul. Cauchemars envahissants liés au trauma pour Anna et Paul. Il y a de l’animalité dans l’hallucination de leur voix : «  Elle.- toi tu es le cogneur. Et moi je suis celle qui crache. Lui.- tu pues comme le cochon et tu craches comme le chien. Elle.- je crache comme le chien et tu gognes comme le sanglier. Nous sommes des animaux. Paul... Lui.- tu prononces mon prénom... ».

Dans l’appartement de leur réminiscence, Anna et Paul vont revivre l’impensable où des oiseaux de cauchemar, les immenses condors, viennent planer au-dessus de leur fratrie à jamais perdue. C’est beau, c’est grand, c’est fort. Nous avons hâte d’en voir l’incarnation au théâtre.

Ce texte, qui devait être créé au Festival d’Avignon 2020, sera créé dans une mise en scène d’Anne Théron et présent sur les scènes au cours de la saison 20-21 notamment à Bobigny à la MC93 et au TNS à Strasbourg.

Frédéric Vossier est docteur en philosophie politique, auteur dramatique, et conseiller artistique au Théâtre national de Strasbourg depuis la nomination de Stanislas Nordey en 2014. Il dirige la revue de création et de réflexion Parages. Ses textes sont publiés aux Les Solitaires Intempestifs mais également aux éditions Théâtre Ouvert, Espaces 34, Quartett. Ils ont été créés entre autres par Sébastien Derrey, Jean-François Auguste, Cyril Teste, Jacques Vincey. Tommy Milliot a remporté le Prix Impatience 2016 avec Lotissement (éditions Quartett). Madeleine Louarn a créé dans le cadre du Festival d’Avignon Ludwig, un roi sur la lune (éditions Les Solitaires Intempestifs). En janvier 2019, Maelle Dequiedt a créé au Théâtre de la Cité Internationale Pupilla avec l’actrice Laure Werckmann.

Condor de Frédéric Vossier

Les Solitaires Intempestifs
1 Rue Gay Lussac

25000 Besançon-France

Par téléphone : +33 [0]3 81 81 00 22

https://www.solitairesintempestifs.com

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