Nikolaï Gogol confi(nez) au théâtre 13

Sur la perspective Vosnecenski, à Saint-Pétersbourg, il se passe un fait extraordinairement bizarre.

Le Nez (c) Gely (2).jpg Le Nez (c) Gely (2).jpg

Le coiffeur Ivan Iakovlevitch, qui fait aussi des saignées, prend son petit déjeuner, coupe du pain, regarde au milieu, et à son étonnement, distingue quelque chose de blanchâtre : « C’est ferme ! se dit-il en lui-même ; qu’est-ce que c’est que cela ? » Il fourre ses doigts et retire — un nez ! » 

Ce nez appartient au major Kovalev, mais il a disparu et n’est plus au milieu de sa figure. Plutôt gênant pour un fonctionnaire qui tient à son apparence. Surtout que son appendice nasal fait des siennes dans la ville et sème le désordre. Il s’envole de pont en pont, séduit les filles, et finit par attraper un rhume.

Après un instant d’effroi Kovalev décide d’aller à sa recherche, et enquête dans les rues et recoins de Pétersbourg. C’est ce que nous pouvons dire en préambule de la farce de Nikolaï Gogol.

Masque de théâtre ou masque de vérité ?

L’extraordinairement bizarre se vit aussi au présent dans un théâtre. Nous sommes, nous qui écrivons pour les spectateurs, invités à la générale de presse : masqués, désinfectés et distanciés les uns des autres, en cette période où la vedette n’est autre que la Covid-19. 

Le musicien prend place. Les éléments de scenographie s’habillent de lumière et les interprètes entrent en scène masqués. Nous vient alors en tête Le cercle de craie caucasien dans la mise en scène de Benno Besson. Pour la similitude des masques que la troupe portait à l’époque. Nous sommes instantanément distanciés et Brecht n’est pas très loin. Bien sûr les circonstances proposées (comme aurait dit Stanislavski ) ne sont pas du fait de la mise en scène, mais d’une pandémie virulente. C’est par pur respect pour son public que la Voix des Plumes fait son « théâtre masqué ».  Cela donne pour le coup un effet innovant, et nous public, sommes «  confi(nez) », au théâtre 13, dans un état onirique, où il se passe l'extraordinaire bizarre que nous donne le théâtre : un spectacle vivant.

Le masque, au théâtre, met en avant le caractère et les défauts d’un personnage. Il dissimule des intrigues, fait peur ou amuse. Selon les pays, il participe aux rites du théâtre No ou Balinais (Topèng), et c’est un divertissement quand il joue des lazzis de la commedia dell’arte italienne

La nouvelle de Gogol décrirait, à travers la symbolique du nez, la solitude d’un petit fonctionnaire qui n'accepte pas ses propres manques par peur d'être critiqué ou rejeté, lui qui voudrait être parfait. L’effacement nasal sur sa figure serait, pour ce fonctionnaire, un face à face avec sa vérité : la révélation que la hiérarchie et les apparences trompeuses constituent le véritable drame de sa vie. Mais nous mettons peut-être notre nez dans un mystère que seul Gogol connaît ? 

Pour ce qui est de la mise en scène de Ronan Rivière, bien sage mais correcte,  nous aurions aimé un peu plus de folie. Peut-être qu’un travail de maquillage sur Jérôme Rodriguez (Kovalev),  aurait été judicieux pour qu’il puisse jouer à visage découvert  et sans nez ?  Nous avons apprécié la distribution. Elle est excellente, avec un coup de cœur pour la truculente Amélie Vignaux (Prascovia). Nous vous encourageons à voir cette adaptation « Le nez »  d'après Nikolaï Gogol, si vous avez du nez ! Mais de cela nous n'en doutons point.

Le grand écrivain Nikolaï Gogol (1809-1852) n’aurait certes pas imaginé qu’un nez enrhumé pouvait se prolonger, avec un masque, dans une maladie du XXIe siècle. Mais ce voyage invraisemblable au pays de l'absurde, nous permet de voir qu’une pathologie fantaisiste (la disparition d’un nez ) peut nous éclairer sur les relations humaines de manière intemporelle et troublante en cette période masquée. Gogol ne finit-il pas par écrire : 

« Et pourtant, dans tout cela, peut-être au fond, peut-on admettre une chose, et puis une seconde, et puis une troisième, et encore..., car, enfin, où ne trouve-t-il pas des invraisemblances ? Et, quand on réfléchit à tout cela, sûrement, il y a là quelque chose. On a beau dire, de semblables faits se produisent dans le monde ; — rarement, mais il s’en produit ».

LE NEZ d'après Nikolaï Gogol 

Du 8 septembre au 11 octobre 2021, du mardi au samedi à 20h et le dimanche à 16h

Mise en scène et adaptation Ronan Rivière

Avec Laura Chetrit (Alexandrine), Michaël Giorno-Cohen (Le Barbier), Ronan Rivière (Le Nez, Le Policier), Jérôme Rodriguez (Kovalev), Jean-Benoît Terral (Le médecin, Michka), Amélie Vignaux (Prascovia) et au clavecin et orgue Olivier Mazal. Musique Léon Bailly, scénographie Antoine Milian , costumes Corinne Rossi, lumière Marc Augustin-Viguier.

Production Voix des Plumes, avec le soutien du Mois Molière, du Centre Culturel Jean Vilar, du réseau RAVIV et de l’Adami. Spectacle créé en collaboration avec le Théâtre 13.

1h15 sans entracte – conseillé à partir de 8 ans. 

 

Théâtre 13 / Jardin  

103A, bvd Auguste Blanqui 

75013 PARIS 

https://www.theatre13.com

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.

L'auteur a choisi de fermer cet article aux commentaires.