«Le Grand Inquisiteur» d’après Fédor Dostoïevski par Creuzevault le rebelle

Masqués par la Covid-19 « Les frères Karamazov » de Fédor Dostoïevski (1821-1881), n’ont pu être présentés comme prévu en ce début de saison. Soit ! Il en faut plus pour prendre au dépourvu Sylvain Creuzevault. Il adapte et met en scène « Le grand Inquisiteur » du susdit roman.

©Simon Gosselin ©Simon Gosselin

Un préambule est nécessaire au point de vue littéraire 

Feuille à feuille le prologue s’écrit et se lit sur le rideau de fer du théâtre de l’Odéon : «  l’éternelle rébellion, quoi qu’il en soit », et « Dieu éternel ainsi soit-il ». Appartenant à la littérature «  le grand Inquisiteur », poème d’Ivan Karamazov (Sylvain Creuzevault) se lit en priorité. Dostoïevski ne nous dit-il pas : « c’est à travers le creuset du doute que mon hosanna a passé ». Si la joie est passée chez Dostoïevski, elle s’adapte chez Creuzevault dans la recherche d’un chaos subjectif qui vient d’une archéologie démoniaque. Dans les dessous du plateau il déterre, afin de trouver, parmi les ossements du poème d’Ivan, l’acte liberticide du grand Inquisiteur (Sava Lolov). Il le fouille, le met à jour pour exhumer ce qui pourrait être contemporain dans les restes d’une histoire, quand Jésus-Christ (Arthur Igual) revient au monde à Séville au XVIème siècle, dans une inquisition qui bat son plein et brûle par centaine des hérétiques. Le Cardinal Inquisiteur dans le même temps emprisonne, accuse et fustige le Christ représentant de la liberté.

Dans le présent de sa mise en scène Sylvain Creuzevault convoque les fantômes* de : Karl Marx, Staline, Hitler,  Margaret Thatcher, Heiner Müller et un vivant, Donald Trump. Il aurait pu aussi invité le personnage Don Carlos de Schiller auteur qui a énormément influencé Dostoïevski. Avec le matériau de la farce, il donne du politique, de la philosophie, dans une nouvelle Babel où des hommes et une seule femme de la réalité deviennent des personnages guignolesques. Le « Prenez, mangez : ceci est mon corps » est pris au pied de la lettre par le Pape ( Vladislav Galard), Trump et Staline. Si, Dieu n’existe pas tout est permis*, comme le dit Dimitri dans le roman de Dostoïevski : «  Que faire si Dieu n'existe pas, si Rakitine a raison de prétendre que c'est une idée forgée par l'humanité ? Dans ce cas l'homme serait le roi de la terre, de l'univers. Très bien ! Seulement, comment sera-t-il vertueux sans Dieu ? Je me le demande. [...] En effet, qu'est ce que la vertu ? Réponds-moi Alexéi. Je ne me représente pas la vertu comme un chinois, c'est donc une chose relative ? L'est-elle, oui ou non ? Ou bien elle n'est pas une chose relative ? Question insidieuse. [...] Alors tout est permis ? ».

Heiner Müller (Nicolas Bouchaud), qui voit Dostoïevski proche de Shakespeare, vient au centre de la proposition théâtrale de Creuzevault. À partir de Fautes d’impression (textes et entretiens choisis par Jean Jourdheuil). Sa lecture d’Adorno va contre l’affirmation : « après Auschwitz il n’y a plus de poème possible ». Pour Müller justement, c’est le contraire. Cyrano personnage de fiction d'Edmond Rostand aurait trouvé, sur le thème tragique d’Auschwitz, la conférence du dramaturge un peu courte. Staline ( Sylvain Sounier) personnage venant de la vraie vie, aurait mérité aussi plus de développement, entre le socialisme et le Christ.  Car le fondement de l’œuvre dostoïevskienne vient de la lecture des évangiles apprise pas coeur par cet immense écrivain. De tous les personnages, c’est Karl Marx (Arthur Igual) que nous entendons le mieux. Même si le néo inquisiteur Donald Trump (Servane Ducorps) veut le faire taire. Quand nous parlons de personnages, nous pensons à la direction d’acteur et aux interprètes tous au sommet de leur art. Ce melting-pot de « dostoïevkification »  du théâtre par Creuzevault, nous l’avons savouré au comptant malgré quelques couacs rythmiques. Nous avons aimé sa rébellion. L’objectif de l’infernale adaptation de Sylvain Creuzevault, était pavé de bonnes intentions et nous avons marché sur sa route. 

* Paroles de Mitia (Dimitri) dans Les frères Karamazov de Dostoïevski, 4e partie, Livre XI, chapitre 4.

 * Karl Marx (1818-1883), Staline (1878-1953), Hitler (1889-1945)  Margaret Thatcher (1925-2013), Heiner Müller (1929-1995).

Le Grand Inquisiteur, mise en scène de Sylvain Creuzevault, d’après Fédor Dostoïevski.

Dans le cadre du Festival d’Automne à Paris à l’Odéon-Théâtre de l’Europe  jusqu’au 18 octobre. Durée : 1h45.

 

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