« Perdu connaissance » du Théâtre Déplié, pour aiguiser l’activité du spectateur

Théâtre Déplié d’Adrien Béal pratique une recherche théâtrale qui met en jeu le fait d’être à la fois spectateur et acteur du monde. Le matériau textuel vient des improvisations des comédiens ; et sert de technique pour l’écriture de plateau. Perdu connaissance est donc une création collective, à la façon d’une feuille vierge qui se plie et crée tel un origami.

©Vincent Arbelet, Perdu connaissance. ©Vincent Arbelet, Perdu connaissance.
Perdu connaissance plie et déplie un origami créatif et étrange

Nous spectateurs-acteurs somment les ombres des personnages. Face à la lumière et le silence, c’est l’absence. Rien ne se passe. Un long temps indéterminé, nous met en éveil. Nous voilà donc acteur : « L’un des moteurs de notre travail théâtral, que nous tâchons avec cette nouvelle création de préciser, d’aiguiser, concerne l’activité du spectateur. Nous tentons de mettre en relief, de rendre perceptible ce qu’est cette activité : quel est le rapport du spectateur à ce qu’il voit, et quel est son rapport à la fiction, comment ce qu’il voit conditionnera sa position dans le monde, et la manière dont il y effectuera des actions. Le spectateur, c ’est autant celui du théâtre, assis face à la scène qui assiste à une représentation, que l’individu qui est face au monde et cherche à s’en faire une lecture, un récit. On pourrait envisager le spectateur comme celui qui enquête avant d’agir. On pourrait dire qu’un personnage de fiction, représenté sur une scène de théâtre, est aussi un spectateur ».

La scénographie est aussi un personnage. Elle représente une loge de gardienne d’école. Au centre une fenêtre-guichet pour vérifier les entrées et les sorties du personnel et des élèves (qu’on ne voit jamais). À la cour une chambre. Au jardin le hall en transparence. Le temps d’action du spectateur s’arrête, avec l’apparition d’une femme à la fenêtre-guichet. Nous nous intéressons de cette entrée voyeuse. La femme fouille dans le bureau de la loge. Elle est surprise par la directrice qui entre. Elles sont spectatrices de leur rencontre. Le vide et le silence sont leur seul dialogue avant un  : « qui êtes-vous ? » de la part de l’intruse. C’est à nous spectateurs-acteurs de jouer. Nous pensons : « elle n’a pas froid aux yeux celle-là ! ».

Un besoin de liberté

Le jeu s’actionne. Ce qui vient n’est pas ce que nous croyons et vice versa. Perdu connaissance déplace notre pensée, par la liberté de croire ou ne pas croire. Dans l’espace standard d’une loge d’école, la fiction met en marche les variantes de la vie. L’unité de lieu fait penser au théâtre grec. Le présent est l’unité d’action et de temps, mais le personnage principal est une gardienne absente. Elle a perdu connaissance en tombant dans les allées d’un supermarché, en faisant ses courses. À partir de cette information le Théâtre Déplié va, sur les différents points de vue, chercher par le langage théâtral la vérité des protagonistes de l’histoire : «  La question centrale de cette nouvelle création est : pourquoi avons-nous si fortement besoin d’établir de la vérité ? S’agit-il d’un besoin social ? Existentiel ? Et quelles sont nos manières d’y parvenir ? ».

Cette recherche est passionnante. Nous l’avons un peu pratiqué lors d’un atelier, avec le metteur en scène Adrien Béal. Une photo ou un lieu suffit pour qu’une improvisation crée une fiction, par la vérité du personnage qui témoignage. Le résultat final est épatant. Le jour de la représentation, le théâtre est mis en question. La réponse est étrange. Le jeu d’abord. Il n’est pas dans l’action, mais dans l’observation. Les personnages se scrutent avec méfiance. Chaque réplique met à jour ce qui n’était même pas imaginable l’instant d’avant. C’est une enquête sans crime, sans assassin. Les situations et les circonstances proposées poussent comme de la mauvaise herbe qu’il faut absolument prendre en compte sans mettre en danger le jardin de la création : « C’est à partir de cette hypothèse que nous travaillons pour mettre en jeu, certes de la fiction, mais surtout la manière dont cette fiction est inventée par quelqu’un et l’effet qu’elle produit sur celui qui la reçoit. Considérer que nous sommes tous sujets de la fiction qui se développe, que nous la développons ensemble, chacun depuis son endroit, qu’on soit sur scène ou dans la salle ».

Ensuite les thèmes naissent des témoignages du « chœur » de l’école. La gardienne (ayant perdu connaissance) fait naître, par son absence, une sœur qui elle-même fait naître un ex-mari, qui nous parle de leur enfant. Il y a aussi un homme qui vient chercher un couteau que l’on a confisqué à son fils. La polyphonie des écritures vient d’une inspiration improvisée. Théâtre Déplié nous donne l’impression d’un fatum théâtral exhumé de l’inconscient collectif. Le récit s’invente à mesure du temps et des points de vue : « Le coma d’un proche, le partage de la garde d’un enfant, une sortie de prison sont ici autant de situations à la fois connues et porteuses d’inconnues, qui les placent, nous placent, nous spectateurs, en situation d’enquête permanente. Non pas pour résoudre une intrigue, mais plutôt, peut-être, pour stabiliser le sol commun sur lequel chacun devra évoluer. ».

La mise en scène d’Adrien Béal met en jeu la vérité subjective d’une personne, d’un lieu, chez le spectateur-acteur. Son propos de théâtre est puissant. Mais est-il trop au-dessus de l’histoire ? C’est le seul bémol de cet excellent travail, le texte. Là où la pièce devrait-être centrale, Théâtre Déplié actionne l’ici et maintenant de l’acteur en une dizaine de scènes, loin de l’intrigue. Voyons ce que dit Adrien Béal, à ce propos : « nous essayons de libérer la fiction en veillant à ce qu’il n’y ait pas dans le spectacle une entité, surplombante aux acteurs, qui serait l’intrique, et en provoquant des situations qui permettent à l’expérience et non aux lois de l’intrigue de dicter des événements ». Mais pas de souci, va pour l’expérience à partir du moment où il y a le langage du théâtre. Ce n’est qu’un questionnement de spectateur-acteur un tantinet trop actif. Ne gâchons pas notre plaisir. Il ne faut pas manquer Perdu connaissance. Nous défendons mordicus cette recherche qui est une des réponses possible à la question : qu’est-ce que le théâtre ? Au sortir du théâtre, avec un autre spectateur-acteur, nous avons imaginé, ce que pourrait être, avec cette méthode, un grand texte dramatique tel que, par exemple, « le roi Lear » ? Nous en avons déduit alors que nous ne serions pas loin d’un théâtre consensuel.

PERDU CONNAISSANCE

Conception THÉÂTRE DÉPLIÉ

Mise en scène ADRIEN BÉAL

du 8 au 19 novembre 2018

jeudi, vendredi et lundi à 20h samedi à 18h et dimanche à 16h

T2G

Théâtre de Gennevilliers, centre dramatique national
41 avenue Grésillons, 92230 Gennevilliers

Nos salles et espaces sont accessibles aux personnes à mobilité réduite.

Accès Métro
Ligne [13] Station Gabriel Péri – Sortie [1]

https://www.theatre2gennevilliers.com

Réservation sur place ou par téléphone au 01 41 32 26 26 du mardi au samedi de 13h à 19h et les lundis de représentation vente en ligne sur : www.theatre2gennevilliers.com

tarifs de 6 € à 24 €

En tournée : 18, 19, 20 mars 2019 aux Subsistances – Lyon 
26 et 27 mars 2019 à L’Hexagone à Meylan 
3 et 4 avril 2019 au TANDEM Scène nationale, Douai
9 et 10 avril 2019 à L’Espace des Arts, SN Chalon-sur-Saône
Le spectacle sera également en tournée sur la saison 2019-2020

 

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