« Fantaisies 5 » de Carole Thibaut, l’histoire des femmes et du féminin

C’est à Confluence, un lieu d’engagement artistique à Paris, que Carole Thibaut a créé la première version de « Fantaisies » en 2009. Nous vous proposons, dans ce printemps 2019, la lecture de ce texte édité dans sa totalité.

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Fantaisies 5 de Carole Thibaut (chez Lansman Éditeur) est constituée d’une dizaine de modules interchangeables avec en annexes «  Space girls » et Avignon 2018, prise de parole. Ce texte présente la totalité des modules créés depuis 2009. Des écrits que Carole Thibaut invite, chez chacune et chacun, à s’emparer comme d’un matériau scénique. Le tout avec les codes de la représentation théâtrale, comme avec ceux de la représentation genrée. De la danse, au mime, au théâtre, jusqu’au stand-up, à travers le parcours de l’intime artistique de chacune et chacun.

L’accueil du public

Le module de « Fantaisies » commence invariablement par l’accueil du public. Il est le bienvenu à la « lecture-performance-dégustation » de la soirée. Il se réécrit au fil des représentations selon les centres sociaux, ou les charmantes petites bourgades de la banlieue parisienne, dans des salles des fêtes, des lycées professionnels, etc. 

Il y a ensuite ce que l’artiste Carole Thibaut doit ou ne doit pas dire. Elle ne doit pas digresser sur la politique, ni de Sarkozy et des socialistes. Mais ce soir c’est un 8 mars et beaucoup d’artistes femmes de théâtre proposent un spectacle dans le cadre de la journée de la femme. Elles doivent profiter de ce moment pour entrer : «  dans les théâtres dirigés à 88 % par des hommes, qui programment 85 % de textes écrits par des hommes et 78 % de mise en scène faites par des hommes, avec de l’argent public qui va à 90 % à des projets portés par des hommes ».

Dans ce cadre de la journée de la femme, notre artiste soliste pose une question évidente et si naturelle : qu’est-ce qu’une femme ? Et a fortiori qu’est-ce l’idéal féminin ? Partant de là. L’artiste est prête. Les Fantaisies peuvent aller à la rencontre de cet idéal féminin.

Depuis la Vénus de Willendorf (symbole de la fécondité) qui représente une femme de la préhistoire obèse. En passant par la Vénus de Milo, au corps et au visage harmonieux, avec des proportions parfaites. L’idéal féminin n’est plus ce qu’il était. Ce qui intéresse Carole Thibaut : « c’est la construction des identités ».

Une  moitié d’humanité

La femme idéale s’auto-dévore en procréant. Lorsque, dans un monde plein de phallus et de couilles, l’homme crée. La femme idéale découvre ce trou noir, devient cette chose saignante, qui prend sa source à ce con de la maternité, qui porte si bien son nom. Toute la question est là. En avoir ou pas. La colère féministe de Carole Thibaut vient de cette moitié d’humanité qui colle encore aujourd’hui à la femme  : « je ne me suis jamais sentie ni femme ni homme. Je n’ai jamais trop su ce qu’était la notion d’être femme. Cela m’est tombé dessus à la fin de l’adolescence et il a bien fallu que je compose avec. J’ai appris à m’arranger, à lutter contre, à composer avec cette image qu’on projetait sur moi. Tous les stéréotypes liés au fait d’être femme me mettent très en colère ».

Elle se raconte, s’interroge et tente de bousculer les règles et les clichés de l’idéal féminin, imposées par une société d’hommes : « l’aventure de Fantaisies était une quête d’identité artistique et intime à travers laquelle j’ai interrogé les constructions du genre. Mais ce ne sont pas des constructions absolues. Je n’ai pas fait un travail de documentaire. J’ai travaillé sur moi, ce qui produit de l’ambiguïté, des paradoxes que je revendique ».  

Carole Thibaut avec Fantaisies cherche à simplement être, à part entière, un  humain. Où le genre ne veut plus forcément s’habiller de rose ou de bleu, ni servir un critère canon d’une psyché idéale dans  une période de bouleversement où l’ordre patriarcal déviant est montré du doigt. Elle  se revendique de Françoise Héritier. Cette dernière constate que la distinction entre féminin et masculin est universelle et que « partout, de tout temps et en tout lieu, le masculin est considéré comme supérieur au féminin. » ; elle appelle cela « la valence différentielle des sexes ».

Dans une écriture franche et directe, Carole Thibaut raconte son histoire des femmes et du féminin. Une histoire qui ne serait pas écrite par les hommes, et qui serait commune aux femmes. Une sororité humaine au féminin qui tenterait à l’égalité entre l’homme et la femme. Pour cela elle n’hésite pas à engager intimement sa propre identité et surtout pas « parce qu’elle le vaut bien », slogan sorti tout droit d’une mauvaise soupe publicitaire, mais pour défendre la femme, moitié d’humanité, venue du régime patriarcal.

Une fois n’est pas coutume, le «  Je rimbaldien » ne sera pas un autre, mais Dashiell Donello, artiste comédien et auteur. J’ai découvert Carole Thibaut en 2008. Lorsque j’ai vu et lu Été, j’ai tout de suite cherché à rencontrer cette artiste de grands talents (voir le lien). Je l’ai défendu. Car sur mon site « les dits du théâtre » je suis un des rares défenseurs des autrices contemporaines. Je suis ce qu’elle appelle un mâle blanc hétérosexuel occidental, mais la généralité a des limites. Je ne dirige rien, je n’ai aucun pouvoir, ni poste clé. Avec ma petite retraite de comédien, je puis aussi  affirmer que je suis une moitié d’humanité. Le féminisme, pour l’égalité entre l’homme et la femme, est à encourager sans hésitation, mais celui qui viserait aux extrêmes discréditerait sa cause. Et pour que  la directrice Carole Thibaut ne devienne pas «  une femme blanche hétérosexuelle occidentale », je préfèrerais que son combat soit une cause humaine au féminin, plutôt que féminisme. Pour Fantaisies, c’est l’artiste Carole Thibaut et son oeuvre qui combat le mieux l’obscurantisme machiste. Parce qu’une femme idéale reste entière dans son humanité.

Lire aussi rencontre avec Carole Thibaut de Dashiell Donello sur le site Un fauteuil pour l’orchestrehttp://unfauteuilpourlorchestre.com/rencontre-avec-carole-thibaut-a-propos-de-«-l’enfant-drame-rural-»-chez-lansman-editeur/

Fantaisies de Carole Thibaut

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