Ingmar Bergman entre à la Comédie Française avec «Fanny et Alexandre»

Quel bel hommage à Ingmar Bergman, pour cette entrée de Fanny et Alexandre à la Comédie Française. Julie Deliquet, avec sa mise en théâtre, nous offre une superbe version scénique de l’adaptation du roman, devenu série télévisée puis un film (Oscar en 1984, du meilleur film étranger).

Photo © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française Photo © Brigitte Enguérand, collection Comédie-Française
La première partie de Fanny et Alexandre, c’est la famille, le théâtre. Oscar Ekdhal (Denis Podalydes), le chef de troupe, à la fin d’une représentation, vient présenter, à son cher public, toute son équipe, ses meilleurs vœux de joyeux Noël ; et annonce, en avant-première, sa prochaine mise en scène : Hamlet. 

Le rideau se baisse, et nous voyons en transparence une magnifique scène muette qui rappelle la fascination, qu’avait le jeune Bergman, pour les films muets de son compatriote Victor Sjöstrom. C’est la joie, c’est la fête, avec les jeux complices entre les Ekdhal, les comédiens, comédiennes, et  servantes. 

À la nuit, c’est l’heure de poser la servante au centre du plateau (c’est une lampe posée sur un haut pied qui reste allumée quand le théâtre est plongé dans le noir), Alexandre (Jean Chevalier) qui veut être, comme ses parents, comédien, joue au jeu d’ombres ce qu’il a vu aux répétitions d’Hamlet. Est-ce prémonitoire ?

Le théâtre c’est la comédie et la tragédie. Le lendemain, Oscar travaille sa mise en scène d’Hamlet. Il joue le rôle du fantôme du roi qui révèle à son fils Hamlet, le secret du crime dont il a été victime. Julie Deliquet réussi excellemment cette répétition plus vrai que nature et d’un comique digne de Molière. Ce qui est d’autant plus surprenant qu’Oscar meurt subitement.

Au retour de l’entracte, Émilie Ekdhal (Elsa Lepoivre) nous apprend, qu’après la mort d’Oscar, elle abandonne la direction de la troupe, pour épouser l’évêque Edvard Vergerus (Thierry Hancisse). Elle quitte, avec ses enfants, Fanny (Rebecca Marder) et Alexandre, le théâtre de l’homme de sa vie, pour la réalité austère d’un homme puritain et pervers. Nous retrouvons dans cet univers ce qui a inspiré Ingmar Bergman, les grands écrivains : Shakespeare, Hoffman, Dickens, Strindberg et Ibsen. Aux questions de Laurent Muhleisen, Julie Deliquet répond : « Fanny et Alexandre est l’œuvre d’un vieux monsieur qui s’exprime à travers les yeux d’un enfant, Alexandre. Comme je ne suis pas un vieux monsieur, ni un garçon, il me fallait trouver comment, à partir des mêmes problématiques, j’allais pouvoir être une «  sorte d’Alexandre ». J’ai choisi de faire du frère et de la sœur des adolescents, porteurs de cette révolte et de cette insolence qui a, entre autres, permis à de jeunes gens de bousculer les codes théâtraux au sein de l’institution ces dernières années ».

Entre le réel et la fiction, il y a l’oignon créatif. Les couches symboliques de la plante donnent du piquant à ce qui se dit dans les répliques, et vont des personnages des Ekdahl qui parlent aux comédiens du Français. Avec d’autres couches, il semblerait que c’est le contraire, le piquant vient des comédiens du Français qui prêtent leur voix aux personnages des Ekdahl : « (…) Je suis tout autant obsédée par les acteurs de la Comédie Française que par ceux du clan Ekdahl. De la même façon, je suis obsédée par la fiction que représente la deuxième partie - le passage à l’évêché : les acteurs doivent y trouver la puissance de raconter une deuxième histoire, de «  faire dans du faux » tout en veillant à ce que le public y croie totalement, alors qu’ils ont passé toute la première partie à lui expliquer, justement, qu’on était au théâtre, avec tous ses codes et sa panoplie de décors à disposition ».

Si l’adaptation, Fanny et Alexandre, est une grande réussite, c’est par la réflexion ou nous met Bergman. Qu’est-ce que la vie ? Le cocon d’un petit monde pour se protéger ou une porte ouverte au grand monde ? Chacun pourra trouver  sa réponse via la grande mise en scène de Julie Deliquet. Avec l’intelligence d’une scénographie de magie (Éric Ruf et Julie Deliquet), l’imaginaire enfantin d’Ingmar Bergman se marie parfaitement avec les forces occultes qui au théâtre sont souvent convoquées. Ce qui donne à cette adaptation de Fanny et Alexandre, un petit air de conte fantastique. Il y a du Strindberg dans les conventions théâtrales de Bergman.

La direction d’acteurs, impeccable, et une troupe exceptionnelle contribue au succès de cette création : la sublime Dominique Blanc, tellement euphonique dans sa diction que nous ne savons plus si c’est de la rime ou de la prose.  Le vrai Oscar qui joue avec bonheur à Denis Podalydès, avec un Hervé Pierre heureux comme un pinson dans une parade amoureuse. Au malfaisant Thierry Hancisse qui ferait passer Tartuffe pour sympathique. À la nouvelle révélation de la maison de Molière, Jean Chevalier que nous allons suivre avec intérêt. Et la lumineuse Elsa Lepoivre qui incarne avec passion, la chair de la chair de son rôle. Le public est comblé et applaudi, avec grand bruit, cette magistrale représentation. Louper Fanny et Alexandre serait regrettable pour tout  vrai amateur de théâtre. 

Fanny et Alexandre d’Ingmar Bergman
Mise en scène Julie Deliquet
Traduction : Lucie Albertini et Carl Gustaf Bjurström
Version scénique : Florence Seyvos, Julie Deliquet et Julie André
Mise en scène : Julie Deliquet
Scénographie : Éric Ruf et Julie Deliquet
Costumes : Julie Scobeltzine
Lumière : Vyara Stefanova
Musique originale : Mathieu Boccaren
Collaboration artistique : Julie André
Assistanat à la scénographie : Zoé Pautet
Avec
Véronique Vella
Lydia Ekdahl, épouse de Carl, allemande
Thierry Hancisse
Edvard Vergerus, évêque
Anne Kessler
Henrietta Vergerus, soeur d’Edvard
Cécile Brune
Mademoiselle Ester, femme de chambre chez Helena
Florence Viala
Alma Ekdahl, épouse de Gustav Adolf
Denis Podalydès
Oscar Ekdahl, fils d’Helena, directeur du théâtre
Laurent Stocker
Carl Ekdahl, fils d’Helena, professeur
Elsa Lepoivre
Emilie Ekdahl, épouse d’Oscar, comédienne
Julie Sicard
Maj, bonne d’enfant chez Oscar et Emilie
Hervé Pierre
Gustav Adolf Ekdahl, fils d’Helena, restaurateur du théâtre
Gilles David
Isak Jacobi, antiquaire
Noam Morgensztern
Aron Retzinsky, neveu d’Isak
Anna Cervinka
Justina, domestique chez Edvard
Rebecca Marder
Fanny, fille d’Oscar et Emilie
Dominique Blanc
Helena Ekdhal, veuve, ancienne comédienne
Gaël Kamilindi
Peter, fils de Gustav Adolf et Alma, jeune comédien
Jean Chevalier
Alexandre, fils d’Oscar et Emilie
Noémie Pasteger
Berta, domestique chez Helena
Léa Schweitzer
Lisen, domestique chez Helena, et Eva, voisine d’Helena
Durée : 2h45 avec entracte. 1ère partie : 1h10. 2ème partie : 1h15

Comédie-Française
Salle Richelieu, en alternance
Du 09 févr 2019 au 16 juin 2019

https://www.comedie-francaise.fr 

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