Portrait. Le théâtre en question avec Aurianne Abécassis : penser le monde en équipe

Aurianne Abécassis, fait partie d’une nouvelle génération d’auteurs* formés à l'écriture dramatique. Cette formation spécialisée, contrairement à celle des comédiens, est assez récente ; puisque la première promotion est née en 2003, à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, sous l’impulsion de son créateur Enzo Cormann**.

©Jalhil Teïbi ©Jalhil Teïbi
Aurianne Abécassis, fait partie d’une nouvelle génération d’auteurs* formés à l'écriture dramatique. Cette formation spécialisée, contrairement à celle des comédiens, est assez récente ; puisque la première promotion est née en 2003, à l’École Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre, sous l’impulsion de son créateur Enzo Cormann**. Nous avons demandé à cette autrice*** de la troisième promotion (2008), ce qu’elle pensait de cette formation. Voici donc son témoignage, enrichi de son portrait, à l’occasion de l’édition de sa dernière pièce « Amir avant », chez Lansman Éditeur.

Ce n’est pas un cours d’écriture, c’est un accompagnement 

À L’ENSATT, tous les métiers du théâtre sont représentés. Dont l’écriture. Aurianne Abécassis nous donne d’entrée une précision importante : il n’y a pas de cours d’écriture, c’est un accompagnement. L’enjeu de cette formation, pour elle, a été d’y trouver son geste, son chemin d’écriture personnel. Pendant trois ans, les élèves sont accompagnés par des auteurs confirmés qui vont les aider à trouver leur voie d’écriture singulière. C’est précieux. 

Durant trois ans les élèves (six pour sa promotion) peuvent expérimenter et confronter leur écriture dans ce que l’ENSATT appelle les studios. Chaque semaine, les textes en cours d’écriture sont mis en discussion collectivement (avec les auteurs accompagnateurs mais aussi avec les élèves). Une lecture à la table est organisée, avec distribution des personnages. À la suite de quoi les formateurs et les élèves discutent du texte en l’état.  Cela peut être aussi une première version, ou une ébauche. Ce moment-là est vraiment au cœur de la formation, parce que c’est là que les élèves, avec le regard et le retour de tous les participants, sont véritablement accompagnés.

C’est l’apprentissage des retours aussi, c’est parfois dur. Cela vient questionner les endroits où il y a encore des failles, mais cela permet d’élaborer une pensée autour de son texte, de chercher en soi, de sonder, de trouver pourquoi on l’écrit, et d’en parler en encaissant toutes les remarques, d’apprendre à instaurer une vraie distance aussi avec le texte, pour ne pas être en souffrance. 

Il n’y a pas de secret d’écriture

Pour Aurianne Abécassis, il n’y a pas de secret d’écriture. Elle a deux manières de travailler. La première : impulser, seule, un texte personnel (comme «  Amir avant »), sans savoir s’il va être monté ou pas. La seconde : la commande d’écriture, par une compagnie, avec l’enjeu d’une création. La commande peut revêtir bien des formes, mais il s’agit toujours pour Aurianne de travailler pour et avec une équipe. Si elle avait auparavant un a priori sur les commandes (la peur d’un vrai manque de liberté), aujourd’hui elle voit dans le cadre même la possibilité d’une très grande liberté. Et la commande permet aux envies de chacun de se rencontrer. De créer une envie collective. Elle avoue ne pas aimer les monologues. Cela l’intéresse rarement en tant que spectatrice, jamais en tant qu’autrice. Pour Aurianne Abécassis, le théâtre doit être rempli et habité par les personnages. Je ne sais pas écrire pour moins de trois personnages, pour que mon écriture devienne physique et passe par les corps.

Elle dit qu’elle ne veut pas que l’économie de production vienne paralyser son écriture. Même si elle a conscience que cela coûte cher, cinq ou dix comédiens sur scène. Elle prend le risque que ses pièces ne soient pas montées. Elle a besoin que les pensées se confrontent. Si la construction de répliques différées (comme dans « Amir avant ») est inscrite dans l’écriture d’Aurianne Abécassis, c’est pour mieux briser la parole monolithique. La pensée est en mouvement, elle commence, elle s’arrête et se coupe. Les dialogues mettent en lumière la complexité du monde. C’est comme ça que son écriture apparaît. 

En sortant de l’école en 2011, j’avais encore du chemin à faire, j’avais beaucoup de mal à finir un texte. À me dire que je n’y touchais plus. Par exemple pour « Amir avant » l’écriture a été longue. J’ai travaillé encore et encore, pendant des années. L’édition m’a permis de mettre un point final à cette pièce. La commande d’écriture m’a fait avancer en ce sens : quand un texte est monté, il n’y a pas le choix, il faut accepter de le finir, de ne plus y toucher. Et le travail au plateau permet de prendre collectivement des décisions, y compris sur le texte. 

L’écriture, c’est s’inscrire dans le monde 

Aurianne Abécassis écrit tous les jours, s’impose une grande rigueur dans le travail. Quand elle est en résidence d’écriture, c’est le luxe, dit-elle. Avoir tout son temps pour écrire. Mais elle déplore le fait qu’il soit très compliqué de concilier résidences d’écriture et maternité. Écrire pour le théâtre, c’est un métier très particulier, qui demande une grande souplesse et une grande disponibilité. Beaucoup de déplacements. J’aimerais trouver de nouvelles manières de travailler, avoir la possibilité d’emmener mes enfants en résidence sans que ça soit problématique, pour pouvoir tout mener de front ».

L’écriture c’est aussi transmettre. Elle encadre notamment des ateliers d’écriture, en milieu scolaire, et associatif. Je ne peux pas écrire seule dans mon coin, j’ai besoin d’être en contact avec le monde. Pas que celui du théâtre. Pour moi, l’écriture c’est s’inscrire dans le monde. Je ne peux pas ne pas savoir comment les gens vivent. Et, de la même manière, au sein des ateliers, j’essaye de faire en sorte que collectivement, nous nous posions des questions sur le monde dans lequel nous vivons. 

Aurianne Abécassis, pour qui cette dynamique collective est primordiale, a co-fondé en 2014 le club ACMÉ, Appuyés Contre un Mur qui s’Ecroule,  avec quatre autres autrices et auteurs : Solenn Denis, Marc-Antoine Cyr, Jérémie Fabre et Clémence Weill. 

Quand on se retrouve, avec ACMÉ, nous vivons notre travail sans contrainte de production, avec le seul plaisir d’être ensemble, d’écrire ensemble, d’expérimenter des formes d’écriture collectives, sans tendre vers une production – le théâtre n’est pas épargné par ça. Nous essayons d’être accueillis en résidence, sans contrepartie, ce qui n’est pas toujours évident. ACMÉ, c’est un petit cocon de travail que nous protégeons, un refuge. 

Prochaine résidence ACMÉ : janvier 2019.

La commande est une garantie pour les textes

Le travail d’auteur est de nos jours soutenu par la commande. Mais est-il encore possible d’avoir des projets personnels sans se sentir dépossédé ? L’auteur seul à sa table est-elle une image d’Épinal ? Aurianne Abécassis a, sur ce sujet, une idée précise.

Ce que je trouve formidable avec les commandes, c’est que je suis assurée que le texte va être joué. Je sais que cela va avoir lieu. Je travaille avec le metteur en scène, les comédiens, je m’appuie sur leur énergie, leur diction, leur corporalité. Le processus d’écriture est alors  intimement lié à la création du spectacle. Nous cherchons ensemble, à la table, au plateau. Nous tâtonnons. 

Actuellement, je finalise l’écriture de « Taïga » pour et avec la compagnie Cassandre et le metteur en scène Sébastien Valignat. Au moment où j’ai accepté de rejoindre son futur spectacle, cette comédie documentée qui parlerait de l’antiterrorisme par le prisme de l’affaire dite « de Tarnac », nous avions trois ans devant nous : la création étant prévue en novembre 2019 au Théâtre La Passerelle-Scène nationale de Gap. Trois années ponctuées de plusieurs sessions de travail avec les comédiens – à raison de 10 jours tous les 6 mois environ – au cours desquelles nous pouvions alors tester au plateau, expérimenter l’écriture en train de s’élaborer, et faire naître, par le plateau même, des scènes pas encore écrites. L’écriture de Taïga s’est déployée dans cette perspective : c’est un mélange hybride, foutraque et très long entre scènes écrites à la table puis testées au plateau, scènes nées d’improvisations des comédien.ne.s en répétitions, multiples allers-retours entre le metteur en scène, la dramaturge, et moi, collage-montage de documents du réel… Pour Taïga nous cherchons ensemble. 

Pour la prochaine session de répétitions, le mois prochain, je propose une première version « finie » du texte, et les répétitions vont nous permettre de l’éprouver, probablement de faire d’ultimes modifications, à l’épreuve du plateau – depuis que nous avons commencé ce travail ensemble, nous testons, tout s’élabore, lentement. Parfois je ne sais pas où ça va. Ce n’est pas grave parce je fais confiance à l’équipe. On prend une direction, on suit nos intuitions, on change d’avis, on bifurque, on revient, on prend à nouveau les chemins que l’on avait abandonnés. Et j’accepte que l’on change parce que je suis convaincue que notre recherche est sincère. 

Je pense que c’est encore possible d’écrire un texte personnel qui aura une vie propre, et une vraie visibilité, en dehors de toute commande ou de production de spectacle. Les comités de lecture ont un rôle considérable dans la circulation et la visibilité des textes.

« Amir avant », la pièce

Le bureau de Valérie est à l’avant-dernier étage d’une grande tour en verre.  Il y a une baie vitrée avec vue imprenable, qui domine la rue principale d’une ville de banlieue. C’est haut et vertigineux. Comme la peur ? 

Avant, la menace venait du bas et l’agent d’accueil était en première ligne. Aujourd’hui la menace vient du haut. 

L’entreprise que dirige Valérie vient de délocaliser son siège de l’autre côté du périphérique, ce qui n’a pas été sans mal pour ses collaborateurs. 

Shams, qui habite dans la ville, est embauché pour les accompagner, à l’aller et au retour, entre la gare et le bureau. Il a une sœur, Leïla, qui lui demande de s’impliquer dans la recherche de leur frère Amir qui, depuis quelques jours, a disparu. 

Valérie avoue à Shams qu’il lui est devenu nécessaire. 

À l’interphone une voix mystérieuse, celle d’Amir ?

Voilà le résumé de « Amir avant » la pièce d’Aurianne Abécassis. Cette histoire vient d’un fait divers.

C’est un article de journal qui parlait d’une entreprise délocalisée en banlieue parisienne. Des postes de médiateurs avaient été créés pour accompagner les salariés, du RER à l’entreprise, parce qu’ils avaient peur. Cette peur irrationnelle m’a marquée. C’est comme ça qu’est né le personnage central de Shams. 

À la lecture de la pièce, l’écriture semble tergiverser entre le surréalisme, et le fantastique. Les personnages sont en décalage avec les mots, les phrases. Ils brisent dans le jeu la concordance d’action ; et l’écart qui en résulte marque le temps émotionnel. Le dialogue est l’enjeu de pensées qui se jaugent dans un en-soi secret. Pour dévoiler l’intime, à l’insu des protagonistes, les points de vue s’affirment, partant de leur extériorité. Alors se gagne la confiance, mais quel est le prix de cette intégration ?

Aurianne Abécassis nous parle aussi, dans cette pièce, de notre place, dans la société.

Dans un contexte de disparition – celle du personnage Amir – il est question de la présence et de l’absence concrètes, physiques. Mais il est surtout question de trouver – ou pas – sa place. La place que l’on a, celle que l’on pourrait avoir, celle que l’on nous donne. La place que les autres fantasment, projettent sur nous. 

C’est une des thématiques de la pièce. « Si je ne suis pas moi, qui le sera à ma place ? » écrit Henry David Thoreau.

* pour des raisons pratiques, nous ne généralisons pas l’écriture inclusive

** http://www.cormann.net

*** mot qu’elle préfère à auteure

Aurianne Abécassis est autrice pour le théâtre, la marionnette, la radio. Après un Master d'Etudes théâtrales à Paris III, elle est formée en jeu au conservatoire de Bobigny, puis accompagnée dans son écriture à l'Ecole Nationale Supérieure des Arts et Techniques du Théâtre. Elle écrit pour et avec des compagnies, est accueillie en résidence (La Chartreuse, CED-WB, Textes en l’air, Théâtre des 2 Rives de Charenton, Maison des Ecritures et des Ecritures Transmedia,…), encadre des ateliers d’écriture pour enfants, adolescents et adultes. En 2014, elle co-fonde le club d’auteurs et d’autrices ACMé – Appuyés Contre un Mur qui s’Ecroule – avec Marc-Antoine Cyr, Solenn Denis, Jérémie Fabre et Clémence Weill. Pour le théâtre, elle écrit entre autre Amir avant (Lansman Editeur), Provisoires anatomies (encouragements du Centre National du Théâtre), Le meilleur bleu, La confiance (bourse du Centre National du Livre, à paraître chez Lansman Editeur), Chercher les camarades (à paraître chez Lansman Editeur). 

Actuellement, Aurianne Abécassis est en résidence d’écriture à la Maison des Écritures et des Écritures Transmedias - MEET / Hypolipo.

«  Amir Avant » est chez Lansman Éditeur : http://www.lansman.org/editions/index.php

 

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