Jean-Pierre Léonardini, un demi-siècle de "forcerie de spectacles"

Louée soit la mouche qui a piqué Jean-Pierre Léonardini, critique émérite. Sans elle nous n’aurions pas eu ce livre précieux, écrit avec une belle main à plume, de plus d’un demi-siècle de souvenirs et de « forcerie de spectacles (sic) ».

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Être un critique-artiste

Sur la couverture de « Qu’ils crèvent les critiques » , la photo de Léo, comme l'appellent ses amis, lui donne des airs d'Errol Flynn, avec sa fine moustache. Ce qui n'étonnera personne, puisque depuis 1997, il fait l'acteur dans des films de Xavier Durringer, Laurence Ferrera-Barboza, Bertrand Tavernier, Thierry Jousse etc. 

Jean-Pierre Léonardini n'est évidemment pas né critique, il l'est devenu au hasard des rencontres, par la force des choses. Après trente mois de service militaire en Algérie, il devient journaliste dans les conditions déterminées par la loi française depuis 1962. Sa tâche consiste donc à informer : « (…) la besogne critique excède toutefois ce devoir. Je ne cesserai de marteler que la critique procède avant tout d'un genre littéraire. On ne doit la juger qu’à cette aune-là ». Il a effectué, pour l'essentiel, sa carrière au journal l'Humanité, en qualité de responsable du service culturel et de critique attitré. Son sens de l’analyse ne veut en aucun cas abaisser son lecteur : « Nietzsche réclamait des philosophes-artistes et moi, toute honte bue, je veux être un critique-artiste et je tiens, de toute manière, que les " gens simples" sont par bonheur très compliqués. Je n’ignore pas cependant que ce n’est pas demain la veille que les théâtres s’empliront de foules résolument diverses ». Sa grande lucidité lui fait dire, avec Bernard Dort : «  écrire sur le théâtre est une entreprise peut-être désespérée »

La liberté de création implique la liberté de critique J.P.L 

Jean-Pierre Léonardini a mis sa vie dans l'art des autres, dans l'exercice d'insatisfaction permanente qu'est, selon lui, la critique. D'ailleurs est-ce un métier ? À cette question, il répond oui sans ambages. 

L’histoire du théâtre qu’il nous conte à travers sa mémoire de « spectateur assermenté » ne tient pas compte : de toute singerie que recouvre ce terme de « théâtre ».  Dans ce « pèlerinage à la source mythique », le texte est pour Léonardini l’élément premier : « (…) je n’envisageais le théâtre que sous l’angle du texte, glorifié par le truchement de quelques noms d’auteurs contemporains illustres, sans qu’il soit seulement fait mention de la mise en scène, laquelle constitue un art à part entière depuis au moins André Antoine (1858-1943) et Constantin Stanislavski (1863-1938), qui se firent une loi d’un absolu de la représentation ». En bon pédagogue (il a enseigné, entre autres, à l’université Paris-Nanterre) , Léonardini nous guide sans faire mystère de ses convictions : « (…) c’est donc sous les auspices mêlés de l'impératif civique du théâtre populaire et de la révérence à  Brecht que s'est constitué mon viatique visiblement contradictoire. La grande secousse nerveuse de mai 1968 va sacrément brouiller les cartes »

Doit-on dire que le théâtre de Léonardini est avant tout social, loin de cette marchandise la plus écoulée du théâtre de divertissement

« Qu’ils crèvent les critiques »* est un livre sur le théâtre où la réflexion se fait au moyen d’un métier honni : « (…) charme discret, un tant soit peu pervers », nous dit l'auteur en parlant de la critique. 

À l’heure où la liberté d’expression est de nouveau menacée ( Romeo Castellucci, a été censuré « Sur le concept du visage du fils de Dieu », ce mois d’avril 2018, au Mans), Léonardini nous prévient : « (…) tel qui habituellement triomphe peut décevoir un jour, tandis qu'un autre, réputé pâle, brille le lendemain. La roue tourne, parfois à l'envers. C'est une loi non écrite. (…) Il incombe à la critique de faire la part des choses, tout en sachant qu’elle n’a pas statut de science exacte mais ne peut participer d’un discernement fondé sur le goût, lui-même fruit d’une culture ».

Ce livre est un vrai bonheur pour tous les amoureux du théâtre. En 192 pages, un demi-siècle de théâtre se raconte avec l’écriture alerte, d'un coeur passionné qui bat la chamade des mots et l'affirmation d'un point de vue soupesé sur une délicate balance dont le curseur est le style. Dès l’avant-propos et en neuf chapitres Léonardini, fier des fameux ancêtres comme Baudelaire, Nerval ou Théophile Gautier, nous livre, sur sa partition civique et sociale, la beauté subjective de ce vieil art moderne qu'est toujours le théâtre. Dans la gibecière de la mémoire de Jean-Pierre Léonardini, il y a les plus grands : Eschyle, Shakespeare, Tchekhov, Genet, Beckett, Bond, Bernard Dort, Duras, Sarraute, Kantor, Brook, Strehler, Wilson, Vitez, Vilard, Rachel, Marie Bell, Maria Casarès, Pina Bausch etc. Tous, comédiens, metteurs en scène, auteurs, critiques, ainsi que les créateurs techniciens, ont fait don de leur talent au théâtre, pour servir un public éternellement reconnaissant. Jean-Pierre Léonardini, par sa seule mémoire, a couché sur le papier l’éphémère théâtral qui tôt ou tard reviendra vers nous, car : « Le monde entier est un théâtre et tous les hommes et les femmes seulement des acteurs. Et notre vie durant nous jouons plusieurs rôles. Shakespeare ».  Merci Jean-Pierre Léonardini de nous avoir fait les héritiers de vos souvenirs de théâtre, ce legs culturel mérite nos applaudissements.

*Qu'ils crèvent les critiques ! paraphrase le titre du spectacle de Kantor, Qu'ils crèvent les artistes !

Jean-Pierre Léonardini est journaliste et critique dramatique. Il a effectué l’essentiel de sa carrière au journal L’Humanité en qualité de responsable du service culturel et de critique attitré. Il a enseigné l’histoire du théâtre à l’université Paris-Nanterre, à l’université Lumière-Lyon-II ainsi qu’à l’ENSATT (École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre) à Lyon.

 

Qu'ils crèvent les critiques !

De Jean-Pierre Léonardini

Collection du désavantage du vent 

 

Les Solitaires Intempestifs

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