« La mémoire des arbres », un paradis dans l’enfer d’une catastrophe nucléaire

Pour le troisième volet de son cycle Ghost Road, Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National Wallonie-Bruxelles, rompt un silence né au temps de l’URSS avec la création « La mémoire des arbres », une fiction, à travers les témoignages des victimes de la catastrophe nucléaire en 1957 de la ville russe d’Oziorsk.

La mémoire des arbres ©Hubert Amiel © ©Hubert Amiel La mémoire des arbres ©Hubert Amiel © ©Hubert Amiel
Une catastrophe nucléaire, mise en mots et en musique par Fabrice Murgia et Dominique Pauwels

La mémoire des arbres est le récit d’une catastrophe nucléaire. Oziorsk, une ville fermée dont les habitants ne prononcent pas le nom, n’est pas une ville fantôme. Il y a de la vie ; et au cœur de ce lieu, que nulle carte ne recense, se trouve un secret silencieux et patriote : « (…) des milliers de personnes nourrissent, contraintes et forcées, ce vaste secret. Et celles qui esquissent l’ombre d’une trahison le payent de leur vie ».

La scène représente un grand living-room, avec une chambre et petite cuisine. Derrière la baie vitrée, nous apercevons une forêt de bouleaux. Un personnage entre. C’est Sergueï qui ne se souvient plus de grand-chose. Il sait juste qu’il y avait une forêt, des militaires, et que la vie était belle. Mais aujourd’hui les arbres de la forêt se comportent différemment. 

La ville de Sergueï était lointaine, c’était la zone. Les autres vivaient dans la Grande Terre : «  c’était en 57... Les gens mouraient d’une maladie inconnue... On appelait ça la maladie de la rivière... Le lac... Je ne sais pas comment il s’appelait... Metlino, je pense. Le lac n’était pas très grand. Cette rivière, la Techa, coulait dans le lac. Elle passait au travers et elle allait plus loin. Personne n’ a parlé aux gens des dangers. Non... bien sûr que les gens ne savaient rien. Mais si ils allaient à la pêche ou qu’ils allaient se baigner avec les enfants, la milice fluviale venait nous chasser ». 

La mémoire des arbres de Murgia et Pauwels, est restituée en mots par Josse Depauw merveilleux comédien qui tousse, crache et chuchote, dans les casques mis à notre disposition pour que nous soyons pleinement dans l’intériorité de son personnage : un pompier nucléaire, qui ne sait pas s’il est vivant ou mort. 

Quand Staline apparaît, façon commandeur du Dom Juan de Molière, il lui parle : « Tavaritch... Monsieur Le Bâtisseur "de la société la plus juste au monde » ... Monsieur « Le patron de la plus grande puissance industrielle »... Monsieur « Le petit père des peuples ». A-t-il une hallucination ?

Dans la façon de raconter l’histoire, nous retrouvons un peu l’univers de Beckett avec La dernière bande, et aussi celui d’Andreï Tarkovski dans Stalker (film, 1979), mais c’est l’idée d’une tragédie humaine que Fabrice Murgia nous donne en représentation « l’histoire de ce petit humain avec ses envies et ses désirs face aux grands désirs et à l’orgueil de l’humanité ».

Après de chaleureux applaudissements, une femme vient à l’avant scène, elle s’appelle Nadezda Kutepova, elle est assistante à la dramaturgie du spectacle ; et nous livre son témoignage sur ses parents résidant dans cette ville fermée et décrite comme un paradis en enfer. Cela nous fait l’effet d’une distanciation brechtienne et nous remet dans la réalité d’un accident nucléaire dénié naguère par le régime soviétique et aujourd’hui par le gouvernement russe. D’ailleurs, une équipe russe a filmé, sans autorisation, la première du spectacle et a diffusé un reportage de 6 minutes pour accuser la pièce de « désinformation ». « Pourtant la démarche n’est en aucune manière tournée contre la Russie, le nucléaire est un sujet de société sans frontières, tout comme son impact humain et environnemental », nous dit Fabrice Murgia. 

Après Ghost Road 1 un road-movie sur la route 66 aux États-Unis, Children of nowhere (Ghost Road 2), dans une ville fantôme chilienne, voici « La mémoire des arbres » un sujet fort dans un art théâtral, à vocation de progrès, qui interroge l’humanité.

La Mémoire des arbres

Durée 1 heure 30
Conception, écriture et mise en scène Fabrice Murgia

Avec Josse Depauw
Musique Dominique Pauwels
Assistanat dramaturgie Nadezda Kutepova, Cécile Michel
Scénographie et lumière Giacinto Capio, Fabrice Murgia
Création vidéo Giacinto Caponio
Décoratrice Anne Marcq
Décor et costumes Ateliers du Théâtre National Wallonie-Bruxelles

Tournée 2019 : Théâtre Jean Vilar Vitry-sur-Seine, le 20 novembre à 20 heures. réservations : 01 55 53 10 60

2020 : Théâtre Joliette, scène conventionnée- Marseille, les 16 et 17 janvier 2020.

NTGent-Gand (BE), les 22 et 23 janvier 2020

Festival Mythos- Rennes, les 31 mars et 1er avril 2020

 

 

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