Laurent Gaudé, nous met au banquet des peuples, avec «  Nous l’Europe »

Le livre de Laurent Gaudé est dédié à ceux et à celles, qui plongés dans le tourment de l’Histoire, ont prononcé ce mot «  Europe », avec ardeur. Mais quel avenir européen se profile dans ce XXIe siècle désenchanté ? Laurent Gaudé nous rappelle que les mots de la littérature : « peuvent replacer au cœur du récit la conviction et l’élan sans lesquels rien ne se fait ».

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L’Europe ancienne est mère de l’Union européenne. Elle a nourri cette utopie, bien avant les victoires, par le sang de la défaite, avec l’espoir en porte-drapeau. Dans son récit, Laurent Gaudé écrit : « (…) l’Union européenne, belle utopie née sur les cendres de deux grandes guerres, sont l’alpha et l’oméga (…) À l’heure où certains doutent, où d’autres n’y croient plus, ce récit européen humaniste rappelle qu’une mémoire commune, même douloureuse, est un ferment d’avenir ». Oui, l’Europe est à la fois la première et la dernière. Mais quel avenir européen se profile dans ce XXIe siècle désenchanté ?

Nous méritons des rêves plus hauts et des passions plus folles

 L’Europe, fille de l’épopée, est aujourd’hui une aventure politique par laquelle vingt-sept nations décident de faire un grand banquet des peuples. Le désir de paix a été le déclic de la conscience intellectuelle des pays signataires. Une communauté d’us et coutumes devait créer des souvenirs communs et chasser le chaos pour la prospérité de nos rêves : « raconter notre épopée commune et le faire avec passion ». C’est par cette passion que nous acquiesçons à l’argumentation européenne de l’européen Laurent Gaudé. Il décide de commencer à Palerme le 12 janvier 1848 : « ça sentira les viscères et la sueur mais c’est neuf. Palerme se soulève et c’est la première ville à appeler le Printemps des nations ». L’utopie et le mécontentement sont les mamelles de notre naissance. Il faut renverser le vieux monde pour créer le nouveau : « c’est la chute des vieux rois coiffés comme des poupées de calèche ». C’est la jeunesse qui réveille l’Europe avec un appétit de nouveau-né

Le 10 mai 1933, « une odeur nouvelle envahit Berlin (…) sur l’Oprenplatz : bûcher de livres. Brecht, Döblin, Freud, Marx, Mann, Zweig (…) des montagnes d’auteurs juifs, pacifistes, dépravés, corrompus, des montagnes qui brûlent doucement tandis que la foule fait le salut bras tendu. Joseph Goebbels est là, crachez sur son nom, et parle de «  purification ». Nous connaissons la suite : l’horreur de 39-45 et le génocide de 6 millions de Juifs. 

Nous sommes nés de l'utopie et du mécontentement

Une Europe nouvelle : libre et solidaire se lève avec les différences, les langues et les cultures. Laurent Gaudé crache sur les tyrans, le colonialisme, les criminels de guerre : « tant d'hommes envoyés sur ces terres comme des chiens tout-puissants, se sont habitués à régner en petits tyrans ». 

L’Europe est pour Laurent Gaudé notre garanti, pour que les crimes contre l’humanité n’arrivent plus jamais. 27 pays ont pris conscience que c’est une chance d’être européen. Il  faut défendre ce symbole de paix contre ceux qui veulent lui mettre des bâtons dans les roues du progrès. C’est avec une véritable épopée que le prix Goncourt 2004 nous raconte ce banquet des peuples. Son chemin va de la débâcle à la victoire, de l’ombre à la lumière. Assez d’Europe des routes, des baluchons et des corps maigres ! Les réfugiés ont posé le poids de la souffrance avec le passeport Nansen : « revenir chez soi, respirer lentement, calmement, et se dire, dans le silence d’une chambre de bonne, se dire, à soi-même, qu’on a survécu, juste cela, survécu, se le dire en être convaincu ».

Laurent Gaudé écrit ce qu’a fait l’homme à l’homme : « l'homme a gazé l'homme à grandes pelletées », nous connaissons cette vérité, mais il est bon de la rappeler sans cesse. Il convoque Victor Hugo qui, dans un discours de 1849, parle de la construction d'une « fraternité européenne ». Mais pour que cette fraternité soit réelle, il faut encore combattre les ennemis d’une Europe démocratique : ils se nomment Salvini, Orbán, Le Pen, etc., ils veulent démonter «  les États-Unis d’Europe » dont parle le père des « misérables ». Laurent Gaudé arrive en 1957, qui immortalise la naissance de l’Europe, « une grande tablée où tant d’hommes que nous ne connaissons pas signent des documents »Rien ne manque dans son récit, raconté avec passion : la Guerre froide, mai 68, la chute du mur de Berlin en 89 etc. Ces pages de l’Histoire, ce n’est pas rien ! Les Européens n’ont-ils pas traversé le feu ensemble ? Ce passage de la page 107 est un terrible constat : «  ce que l’homme peut faire à l’homme. Les vertiges infinis face à l’obéissance, à la pulsion de mort. Siècle de cendres, siècle étouffé par une odeur inouïe qui n’aurait jamais dû exister, une odeur qui brûle la terre et fait pleurer les sapins. L’homme a gazé l’homme à grandes pelletées. Cendres. ».

Nous, l’Europe banquet des peuples est un important livre de progrès. Lisez-le, offrez-le aux jeunes et aux défenseurs de l’Europe, pour qu’il se prolonge dans le présent immédiat de la démocratie, et devienne un best-seller de solidarité. Car «  il y a une Europe à inventer », dans l’image de la paix des peuples.  Restons vigilant semble nous dire l’auteur du livre «  Le soleil des Scorta », car l’Europe n’a pas fini de nous surprendre. Churchill parlait « d’États-Unis d’Europe » et nous avons aujourd’hui le Brexit.  Laurent Gaudé a raison quand il dit que la littérature est une conviction. Il peut même rajouter avec Rimbaud : « un élan vers la perfection ».

Quelques dates : 9 mai 1950 : déclaration de Robert Schuman. Il appelle à la mise en commun des productions de charbon et d’acier de la France et de l’Allemagne, au sein d’une organisation ouverte aux autres pays d’Europe. 25 mars 1957 : création de la CEE et de l’EURATOM. 14 janvier 1962 : adoption des premiers règlements sur la politique agricole commune. 1er juillet 1968 : réalisation de l’Union douanière entre les Six. Les droits de douane entre les six membres de la CEE sont totalement supprimés. 1er janvier 1973 : de l’Europe des 6 à l’Europe des 9. Premier élargissement de la CEE avec l’adhésion du Danemark, de l’Irlande et du Royaume-Uni. 14 juin 1985 : signature des accords de Schengen. 1992 : signature du traité de Maastricht qui crée l’Union européenne. 1er janvier 1999 : l’euro devient la monnaie unique de 11 des États membres. 1er janvier 2007 : une Europe à 27. 1er juillet 2013 : une Europe à Vingt-huit. 29 mars 2017 : vers le Brexit retour à une Europe à 27.

Nous, l’Europe sera jouée du 6 au 14 juillet 2019 à Avignon : cour du lycée Saint Joseph

Nous, l'Europe de Laurent Gaudé est publié aux éditions Actes Sud.

ACTES SUD LIBRAIRIE ACTES SUD

18 r Séguier, 75006 PARIS

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