« La nuit des rois », le trouble du genre à la Comédie Française

Viola, rescapée d'un naufrage, échoue en Illyrie. Elle croit que Sébastien, son frère jumeau, s'est noyé. Se rebaptisant Césario, elle se travestit en homme et entre au service du Duc Orsino qui donne mission, à ce nouveau valet, d'aller plaider l'amour qu'il a pour la comtesse Olivia. Mais Viola, en secret, est éprise du Duc et se désespère de ne pouvoir dévoiler sa véritable identité.


La prose et l'improvisation pour éveiller le jeu en direct

Pour sa première mise en scène à la Comédie-Française, Thomas Ostermeier trouble le genre de La Nuit des rois. 

Il situe l'action sous un soleil, à lampes de néon, qui éclaire un trône entre deux rangées de palmiers carton-pâte. Cela figure aussi une plage d’Illyrie, où de grands singes semblent rejouer 2001, odyssée de l'espace. Est-ce pour cette raison que les personnages de La nuit des rois,  pleine de ripailles, d'alcool et de folie, sont en petites culottes et boxers blancs ? Sous le signe du travestissement, s'éveille le désir troublant de la pulsion du genre. Le carnaval de folie androgyne peut commencer. 

Thomas Ostermeier veut rendre la pensée du récit compréhensible. Pour ce faire, il a choisi avec Olivier Cadiot la prose sans la rime. Si la sagesse est chez Feste le fou, la clownerie est chez Sir Toby (Falstaff miniature) et chez Sir Andrew (Iggy pop de carnaval). Nous connaissons depuis « La Mouette » le style Ostermeier porté à l’improvisation pour « garder en éveil les comédiens dans le présent de la représentation »*. Voici donc le président Macron convoqué dans la salle Richelieu. Alexandre Benalla traverse la rue pour aller à Pôle emploi, en « Gaulois réfractaires au changement », ou comme cette réplique de la Macronie : « Si tu veux faire la révolution, tu apprends d’abord à avoir un diplôme ! » le tout dans une forêt de bouleaux évidemment, en préconisant le respect du patrimoine. Jeux de mots qui ont fait mouche, vous vous en doutez, dans la maison de Molière. Pourquoi pas, mais Shakespeare dans le texte c'est beaucoup mieux.

Je ne suis pas ce que je représente

La nuit des rois écrite vers 1600-1601 a été composée pour être jouée pendant les festivités de l'Épiphanie, temps dédié au travestissement, au jeu et au théâtre. D'ailleurs la question de l'identité et du genre n'était pas un mystère pour Shakespeare. Pour rappel, les femmes ne pouvant être comédiennes, les personnages féminins étaient donc exclusivement interprétés par des hommes, accentuant ainsi la confusion pour le spectateur**. 

L'idée nous a effleurés un instant ; et si aujourd'hui Viola et Olivia étaient interprétés par des hommes, le trouble du genre aurait-il apporté de l'eau au moulin du travestissement ? Si je ne suis pas ce que je représente, qui suis-je ? Ostermeier répond timidement à ce questionnement de l'attirance sexuelle par une succession de baisers hetéro, gay, puis lesbienne, avec la révélation "transgenre" de Viola. Une manière pour le metteur en scène de chercher qui se cache derrière notre apparence physique. Le masque social ne joue-t-il pas in fine le secret de notre être ? Shakespeare ne dit pas autre chose avec le sous-titre : « tout ce que vous voulez ».

La mise en scène trouve bien les truculentes situations amoureuses. Elle démonte les conventions par le trouble du travesti et les quiproquos clownesques. Ce qui donne à cette comédie joviale toute l’unité de l'intrigue. Bien que les deux premières scènes aient du mal à aborder le rivage de l'Illyrie, et que la chorégraphie du naufrage soit réduite à sa plus simple expression, la mise en scène de Thomas Ostermeier s'impose par une troupe inspirée, qui nous étonne de sa hardiesse, par un jeu libre et débridé. Quoique le Duc de Denis Podalydès nous ait parus s'absenter par moments. Stéphane Varupenne n'a pas toujours été un Feste assez fou ou assez sage. Notre attention a été plus forte pour le délicieux duo de clowns de Laurent Stocker et Christophe Montenez qui ont dynamisé la scène et le public. Sébastien Pouderoux dans sa métamorphose dionysiaque nous a enchantés par ses bas jaunes et ses jarretières croisées. Sa folie amoureuse pour Olivia est justifiée par « la Madonna » en guêpière au jeu sensuel d’Adeline D’hermy rempli de sentiments pour la « transgenre » Georgia Scalliet qui n'est pas ce qu'elle représente, mais l'assume bien.

Il fallait bien tout cela pour que l’image scénographique explose et laisse voir, par la machinerie théâtrale, que la vérité n’a pas de marotte dans sa  «  cervelle ».

*Rencontre de France Culture

**Dossier de presse

La Nuit des rois ou Tout ce que vous voulez de William Shakespeare

Adaptation et mise en scène : Thomas Ostermeier
Traduction : Olivier Cadiot

Avec Denis Podalydès, Laurent Stocker, Stéphane Varupenne, Adeline d’Hermy, Georgia Scalliet, Sébastien Pouderoux, Noam Morgensztern, Anna Cervinka, Christophe Montenez, Julien Frison, Yoann Gasiorowski
Scénographie et costumes : Nina Wetzel
Lumière : Marie-Christine Soma
Musiques originales et direction musicale : Nils Ostendorf
Dramaturgie et assistanat à la mise en scène : Elisa Leroy
Conseil à la dramaturgie : Christian Longchamp
Travail chorégraphique : Glysleïn Lefever
Réglage des combats : Jérôme Westholm
Collaboration à la scénographie et aux costumes : Charlotte Spichalsky

Comédie-Française Salle Richelieu

1 Place Colette, 75001 Paris

Du 22 septembre 2018 au 28 février 2019

20h30 (durée 2h45)

01 44 58 15

https://www.comedie-francaise.fr/fr/evenements/la-nuit-des-rois-ou-tout-ce-que-vous-voulez18-19#

 

 

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