Dashiell Donello
Je suis un homme libre !
Abonné·e de Mediapart

272 Billets

1 Éditions

Billet de blog 30 nov. 2020

« Catarina et la beauté de tuer des fascistes » de Tiago Rodrigues

La dernière pièce de Tiago Rodrigues se projète dans un avenir proche, au sud de Portugal, en 2028. C’est l’histoire d’une famille, dans une Europe en guerre. Elle tue des fascistes depuis plus de soixante-dix ans.

Dashiell Donello
Je suis un homme libre !
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.


Tous les membres de la famille s’appellent Catarina en hommage à Catarina Eufémia. Elle fut tuée en 1954, de trois balles dans le dos, lors d’une manifestation, pour avoir réclamé une solde digne pour une journée de travailSon mari, un militaire qui n’avait rien fait pour la secourir, fut le premier à être exécuté par une Catarina :«  à la nuit tombée, à la clarté des premiers rayons de lune, le fantôme de Catarina m’est apparu. Il a posé sa main glacée sur ma main brûlante, réclamant justice 

Le jour de fête, de beauté, est arrivé. Il y a le revuelto le meilleur plat que faisait grand-mère. La famille se réunit dans une maison à la campagne, au sud du Portugal, près de Baleizão. Une des plus jeunes, Catarina, va tuer son premier fasciste, kidnappé à cet effet. C’est une tradition familiale depuis plus de soixante-dix ans. Mais Catarina est incapable de tuer ou se refuse à le faire : «   (...) cela me semble injuste. J’ai visé et je n’ai vu qu’un homme sur le point de mourir. Sans défense. Et j’ai compris que je ne pouvais pas me cacher derrière de grands idéaux comme la justice, l’égalité, la liberté. Si je le tue... ».

Toute l’intelligence de Tiago Rodrigues, dans une écriture explicite et à fleur de peau, nous prend dès la première phrase : «  les gens passent leur vie à éteindre des feux ». Ce texte c’est de la braise politique. Un chœur  de Catarina, personnage multiple, souffle sur les flammes de la contradiction sans pouvoir les éteindre. Le doute s’installe au sein de la famille dans le feu du conflit : «  je t’aime, mais douter maintenant, aujourd’hui plus que jamais, ça revient à se taire. À être complice ou trahir. Catarina, nous avons été élevées pour cela.  Nous avons écouté les mêmes histoires, chanté les mêmes chansons, lu les mêmes livres. Nous sommes celles qui ne pardonnent pas. Nous sommes celles qui tuent ». Puis vient le temps des questions. Cette famille doit-elle agir comme un fasciste pour enrayer les fascistes au pouvoir dans leur pays ?  Peuvent-elles enfreindre les règles de la démocratie pour mieux la défendre ?  Ont-elles un autre choix que la violence: « le sens est dans le geste. Il faut être tendre, soigneuses, précises. Même dans la violence. Même dans le meurtre. Reconnaître la beauté de tuer, c’est prendre part à l’Histoire aux côtés de celles qui sont mortes entre les mains des fascistes. C’est se battre aux côtés de celles qui se sont battues pour la liberté. Pour un monde plus juste ».

Le point de vue de Tiago Rodrigues est une vision dans l’espace-temps. Le passé rend visite au présent sous la forme de la faucheuse Catarina. Il imagine une guerre en Europe en pleine pandémie. Car le présent de l'actualité influence aussi son écriture. Le sens politique est une constance chez lui, et sa poétique est essentielle dans sa recherche objective d'une réalité par la fiction. Dans un entretien au journal La Terrasse, il dit : «   La différence entre réalité et fiction est difficile à comprendre, mon geste poétique consiste à appliquer les règles de la réalité à la fiction ». Une autre règle, que Rodrigues applique à la lettre, c’est la transgression qu’il assume pleinement dans un objectif dramaturgique. L'auteur trouve, dans la concordance du sens de son écriture théâtrale, une poésie politique sans concessions.

Ce texte est un feu brûlant aux bûches poétiques. La révolte de Tiago Rodrigues est notre coup de cœur en cette annus horribilis qu’est 2020. Un cœur qui saigne, qui s’indigne, et lutte pour un monde meilleur. Le théâtre de Rodrigues veut connaître le feu. Et tel un papillon, il se jette dans les flammes: «  je sais que ça a l’air absurde. Ça va à l’encontre de tout ce que nous sommes. Mais j’en viens à me demander si tuer n’est pas une faute. Simplement une faute. Fondamentalement une faute ». Nous vous laissons vous embraser dans le feu de cette pièce passionnante. 

Vous pourrez voir  « Catarina et la beauté de tuer des fascistes » en 2021 sur nos scènes françaises. Nous brûlons d'impatience de son présent théâtral, dans l’acte vivant.

Nouveau directeur artistique du Théâtre National Dona Maria II à Lisbonne, une des plus anciennes et prestigieuses institutions du Portugal, Tiago Rodrigues est acteur, dramaturge, metteur en scène et producteur. Auteur, il écrit des scénarios, de la poésie, des chansons ou encore des billets d’opinion publiés dans la presse. Au cinéma, il joue sous la direction du réalisateur João Canijo dans Mal Nascida. À la télévision, il est le directeur créatif de la série culte Zapping. Pédagogue, il est régulièrement invité à enseigner la dramaturgie dans les classes d’Anne Teresa De Keersmaeker (P.A.R.T.S.), ainsi qu’à l’université d’Évora. Au théâtre, on le voit dans les créations du collectif belge tg STAN. En 2003, il fonde la compagnie Mundo Perfeito avec Magda Bizarro et est remarqué pour son approche nouvelle de la dramaturgie, comme pour ses collaborations avec des artistes internationaux (Tony Chakar et Rabih Mroué, Tim Etchells ou encore le groupe Nature Theater of Oklahoma). Tiago Rodrigues a également monté les textes d’une génération émergente d’auteurs portugais. Son implication dans la vie artistique de son pays, la vision politique et métapoétique de son théâtre font de lui un metteur en scène présent sur les plus grandes scènes européennes. 

CATARINA ET LA BEAUTÉ DE TUER DES FASCISTES de Tiago Rodrigues

Les Solitaires Intempestifs

1 Rue Gay Lussac - 25000 Besançon - France

Téléphone : +33 [0]3 81 81 00 22

Ses textes sont publiés aux Solitaires Intempestifs.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — International
Être LGBT+ en Afghanistan : « Ici, on nous refuse la vie, et même la mort »
Désastre économique, humanitaire, droits humains attaqués… Un an après avoir rebasculé dans les mains des talibans, l’Afghanistan n’en finit pas de sombrer. Pour la minorité LGBT+, le retour des fondamentalistes islamistes est dévastateur.
par Rachida El Azzouzi et Mortaza Behboudi
Journal — International
« Ils ne nous effaceront pas » : le combat des Afghanes
Être une femme en Afghanistan, c’est endurer une oppression systématique et brutale, encore plus depuis le retour au pouvoir des talibans qui, en un an, ont anéanti les droits des femmes et des fillettes. Quatre Afghanes racontent à Mediapart, face caméra, leur combat pour ne pas être effacées. Un documentaire inédit.
par Mortaza Behboudi et Rachida El Azzouzi
Journal
Un homme condamné pour violences conjugales en 2021 entre dans la police
Admis pour devenir gardien de la paix en 2019, condamné pour violences conjugales en 2021, un homme devrait, selon nos informations, prendre son premier poste de policier en septembre dans un service au contact potentiel de victimes, en contradiction avec les promesses de Gérald Darmanin. Son recrutement avait été révélé par StreetPress.
par Sophie Boutboul
Journal — Climat
Près de Montélimar, des agriculteurs exténués face à la canicule
Mediapart a sillonné la vallée de la Valdaine et ses environs dans la Drôme, à la rencontre d’agriculteurs qui souffrent des canicules à répétition. Des pans de récoltes grillées, des chèvres qui produisent moins de lait, des tâches nouvelles qui s’accumulent : paroles de travailleurs lessivés, et inquiets pour les années à venir.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - Oscar Rosembly (4/9)
Depuis longtemps les « céliniens » cherchaient les documents et manuscrits laissés rue Girardon par Céline en juin 1944. Beaucoup croyaient avoir trouvé la bonne personne en un certain Oscar Rosembly. Un coupable idéal.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La piste Morandat (5/9)
Dans ses lettres, Céline accuse Yvon Morandat d’avoir « volé » ses manuscrits. Morandat ne les a pas volés, mais préservés. Contacté à son retour en France par ce grand résistant, le collaborateur et antisémite Céline ne donne pas suite. Cela écornerait sa position victimaire. Alors Morandat met tous les documents dans une malle, laquelle, des dizaines d’années plus tard, me sera confiée.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - La révélation (1/9)
Comment, par les hasards conjugués de l’Histoire et de l’amitié, je me retrouve devant un tombereau de documents laissés par Céline dans son appartement de la rue Girardon en juin 1944. Et ce qui s’ensuivit.
par jean-pierre thibaudat
Billet de blog
Céline, le trésor retrouvé - L’inventaire (2/9)
Des manuscrits dont plusieurs inédits, son livret militaire, des lettres, des photos, des dessins, un dossier juif, tout ce que l’homme et l’écrivain Céline laisse chez lui avant de prendre la fuite le 17 juin 1944. Un inventaire fabuleux.
par jean-pierre thibaudat