« Électre des bas-fonds » de Simon Abkarian, tout l’or du théâtre tragique

Euripide, Sophocle, Eschyle, il y a quelque chose d’absolu et d’intemporel à la source du théâtre grec, nous le savons. Simon Abkarian qui réécrit Électre, trouve tout l’or du théâtre dans les bas-fonds de la tragédie. Il fait le choix, dans son écriture, d’une perspective qui se raconte comme une fable...

©ANTOINE AGOUDJIAN ©ANTOINE AGOUDJIAN

La fable

Électre, devenue simple servante, vit dans les bas-fonds d’Argos. Elle prie chaque jour son frère Oreste, afin qu’il revienne venger la mort d’Agamemnon, leur père : « C’est le premier jour du printemps, on y célèbre la fête des morts, prostituées, serveuses, esclaves, les femmes se préparent pour le grand soir. Les meilleurs musiciens sont là. La fête va se refermer comme un piège sur Clytemnestre et son amant Égisthe… ». 

Euripide, Sophocle, Eschyle, il y a quelque chose d’absolu et d’intemporel à la source du théâtre grec, nous le savons. Simon Abkarian qui réécrit Électre, trouve tout l’or du théâtre dans les bas-fonds de la tragédie. Il fait le choix dans son écriture d’une perspective qui se raconte comme une fable, qui ferait d’une princesse une servante travaillant dans un bordel. L’envers de sa propre vérité en quelque sorte : « Les hommes jouent les femmes, les femmes jouent les hommes. La fille veut être fils. Le pauvre provoque le puissant. Le laid se rit du beau ». Électre n’a plus de privilèges, mais : «  mariée à un homme de la plus basse condition, elle garde farouchement sa virginité et se comporte tel un chevalier des temps médiévaux qui se veut pur dans sa quête ».  

Chez Simon Abkarian, la fable vient de l’imaginaire des mots prolongés par la musique et la danse. Est-ce le Mexique qui a éveillé en lui l’action de  sa mise en scène, le jour de la fête des morts ? Quoi qu’il en soit, cette proposition est mémorable pour l’esprit théâtral.

Une nuit sur les damnés du monde

Électre, privée de sa condition et de son nom, va dans une nuit qui n’en finit pas de tomber sur les damnés de ce monde. À moins que ne revienne son frère Oreste, Électre, Princesse des bas-fonds, la main armée de sa haine, veut tuer le tyran, ou s’en retournera là où gisent ceux qui n’existent pas. Dans sa pièce Simon Abkarian nous décrit Oreste de cette façon : « un jeune homme déguisé en fille. C’est ainsi qu’il survit aux assassins d’Égisthe. Il embrasse sa condition d'exilé(e) et s'en contente. N’est-il pas le fils du vent et des chemins, « une inconnue » parmi les anonymes, une danseuse des rues ? Il doit accomplir son destin, mais tel un ermite venu du fin fond du Caucase, Oreste veut mourir à lui-même. Il veut oublier. Oublier qu’il était homme, qu’il était prince, qu’il était Grec ».

Un opéra rock ?

Électre des bas-fonds se raconte par la musique, la danse et le chant : « cependant le héros de cette tragédie n’est pas le couple Oreste/Électre, mais la danse qui en émerge, la danse des retrouvailles. La scène devient un lieu de concerts, où la musique est centrale. Le chœur tragique chante tout ce que ne dit pas le récit par le Rock’n’roll et le blues, et la danse : « continuera là où s’arrêtent les mots ».  

Simon Abkarian défend avec passion un théâtre, où l’humanité est la raison première de toutes ses mises en scène. Si le comédien auteur-metteur en scène fait le choix d’une fête, dans l’univers tragique, c’est pour mieux honorer le théâtre, espace où l’impossible se réalise. De manière à peine dévoilée il nous dit, en mettant sur le plateau les fantômes d’Iphigénie et d’Agamemnon, toute son admiration à Shakespeare et au théâtre grec, mais sans oublier, le lieu où il représente sa pièce, le théâtre du Soleil. 

Pour que la fête soit complète, il faut une distribution exigeante, et de l'exigence le chœur d'une troupe charismatique nous en impose, avec 12 comédiennes, 4 comédiens et 3 musiciens qui parachèvent un théâtre total, en poétisant la scène, par la danse Kathakali et la musique du trio Hawlin’ Jaws. Merci, au théâtre du Soleil et à Ariane Mnouchkine, d’inviter Simon Abkarian digne héritier de ce théâtre que nous aimons tant.

Électre des bas-fonds de Simon Abkarian

Avec Maral Abkarian, Chouchane Agoudjian, Anaïs Ancel, Maud Brethenoux, Aurore Frémont, Christina Galstian Agoudjian, Georgia Ives (en alternance), Rafaela Jirkovsky, Nathalie Le Boucher, Nedjma Merahi, Manon Pélissier, Annie Rumani, Catherine Schaub Abkarian, Suzana Thomaz, Frédérique Voruz. Et avec Simon Abkarian, Assaad Bouab, Laurent Clauwaert, Victor Fradet, Eliot Maurel, Olivier Mansard.

Dramaturgie : Pierre Ziadé

Collaboration artistique : Arman Saribekyan

Création lumière : Jean Michel Bauer et Geoffroy Adragna

Création musicale : Howlin’Jaws : Djivan Abkarian, Baptiste Léon, Lucas Humbert

Création collective des costumes sous le regard de Catherine Schaub Abkarian

Création décor : Simon Abkarian et Philippe Jasko

Chorégraphies : La troupe

Répétitrices : Nedjma Merahi, Christina Galstian Agoudjian, Catherine Schaub Abkarian, Nathalie Le Boucher, Annie Rumani

Préparation physique : Nedjma Merahi, Annie Rumani, Maud Brethenoux, Nathalie Le Boucher

Préparation vocale : Rafaela Jirkovsky

Régie plateau : Philippe Jasko

Régie son : Ronan Mansard

Chef constructeur : Philippe Jasko, avec l’aide de la troupe.

Le texte est publié chez Actes Sud-Papiers

Co-production : Compagnie des Cinq Roues – Accompagné par le Théâtre du Soleil

Biographie de Simon Abkarian

D'origine arménienne, Simon Abkarian est né dans le Val d'Oise en 1962. Après une enfance au Liban, il revient à Paris en 1977 puis part à Los Angeles. Il y intègre une compagnie théâtrale arménienne sous la direction de Gérald Papazian. De retour en France en 1985, il entre comme acteur au Théâtre du Soleil d'Ariane Mnouchkine jusqu'en 1993. Au cinéma, il décroche dès 1989 ses premiers rôles auprès de Cédric Klapisch et travaille dès lors avec de nombreux réalisateurs. En 1998, il fonde la compagnie Tera. Le Syndicat de la critique a attribué à sa pièce Pénélope, ô Pénélope (Actes Sud-Papiers, 2009) le Grand Prix de la meilleure création française 2008. Il est également l'auteur des pièces Ménélas rapsodie (Actes Sud-Papiers, 2012). Il a reçu le Prix de la meilleure création d'une pièce en langue française 2019 du Syndicat Professionnel de la critique Théâtre, Musique et Danse pour son dyptique Au-delà des ténèbres : Le Dernier Jour du jeûne (2014) et L'Envol des cigognes (2017) publiées chez Actes Sud-Papiers.

Création au Théâtre du Soleil 

Jusqu’au 3 novembre 2019
du mercredi au vendredi à 19h30
le samedi à 15h
le dimanche à 13h30Théâtre du Soleil
 

Cartoucherie – Route du Champ de Manœuvre 75012 Paris

https://www.theatre-du-soleil.fr/fr/

 

 

 

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