Les Damnés à la Comédie Française mise en scène Ivo van Hove

Tout auréolé du grand succès de son adaptation, au festival d’Avignon dans l’été 2016, Ivo van Hove nous gratifie d’une reprise, à la Comédie Française, de sa mise en scène Les Damnés (d’après le scénario de Visconti). Cette création, opale aux couleurs de l’effroi, nous plonge dans les ténèbres de l’humanité.

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L’enfer ici-bas

Un sifflet de train à vapeur retentit dans la nuit. Impossible de ne pas penser au terminus mortifère des camps de la mort. Aussitôt, comme pour nous rejoindre dans cette méditation, la troupe de la Comédie Française investit la scène ; se fige un instant et s’éparpille, à cour et à jardin. Des cadreurs filment les comédiens, dans des loges intégrées à la scénographie. Les habilleuses préparent les costumes pour la première scène. Les maquilleuses dessinent les personnages, qui déjà sont présents. 

Entre l’intime et l’appareil bureaucratique nazi

27 février 1933, en Allemagne. Une famille de riches industriels fête l’anniversaire, du baron Joachim von Essenbeck.  La montée du nazisme déstabilise, les puissants propriétaires des grandes aciéries de la Ruhr. À la suite de l’annonce de l’incendie du Reichstag, le patriarche s’inquiète. Il affiche sa résolution de rapprocher, dans l’intérêt de tous, les nazis de l’entreprise. Le sang, abreuve l’idéologie S.S. Déshumanise l’amour, et porte aux nues, la complicité. L’aveuglement, droit dans ses bottes, est fortement conseillé. L’intérêt, Dieu tout-puissant, est la canne qui guide, mais aussi le bâton qui frappe à mort les opposants au national-socialisme. Joachim von Essenbeck est assassiné par Friedrich Bruckman qui accuse Herbert Thallman, neveu de Joachim. Derrière, l’arme du crime, l’ombre de Sophie von Essenbeck, la maîtresse de Friedrich qui fraye avec les nazis. Martin, fils de Sophie, hérite de la présidence de la société puis la cède à Friedrich Bruckman, restant toutefois majoritaire.

C’est le début de la fin. Les damnés sont en marche vers les tombeaux du mal. Investissant tous les espaces dans une ritualisation crasse : lit de l’inceste, nudité sabbatique, bière au goût de sang, pédophilie , féodalité de plume et de goudron, claustrophobie tombale, etc. Les actions filmées s’enflent, entre l’intime et l’appareil bureaucratique nazi, dans les images historiques de Dachau, d’autodafés, et d’incendie. Seule la mort, à jamais, assèche le fiel de leur âme damnée.

Le metteur en scène Ivo van Hove, cherchait quelque chose de puissant pour le retour, après 23 ans d’absence, de la Comédie Française au festival d’Avignon. Il est aller fouiller dans le répertoire classique et contemporain. Ne trouvant pas « la chose », van Hove a demandé à Éric Ruf, l’administrateur du Français, si une adaptation était possible ? La réponse ayant été positive, il a de suite adapté Les Damnés, à partir du seul scénario de Visconti. Un scénario* qui mêle la politique au monde de la finance industrielle, sous l’emprise d'une idéologie nazie.

Toute l’intensité souhaitée par le metteur en scène est au-delà de toute espérance. Ivo Van Hove, dans une mise en scène ultra-moderne, enlève les segmentations des actes, des scènes, façonne des plans intérieurs ou extérieurs. Tisse l’image dans un hors champs qui apparaît au théâtre.  Les décors laissent place à la nudité du plateau. De là, le rythme se dédouble, les actions s’interpénètrent, car la situation se joue dans un temps vrai et juste. D’où l’hypnose d’un jeu angoissant et baroque ; sur des notes wagnériennes et des distorsions rock à la Rammstein. 

Bref, un théâtre choc,  avec un Christophe Montenez gothique et inspiré, une Elsa Lepoivre à la sensualité ténébreuse, un Denis Podalydès libre de toute pudeur, un Guillaume Gallienne shakespearien en diable, un Didier Sandre dense et incarné. 

Enfin tous damnés d’un généreux talent, dans une création qui fera date dans l’histoire du théâtre.

* Oscar du meilleur scénario 1969

 

LES DAMNÉS d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Mediolo.

Mise en scène et adaptation du scénario : Ivo van Hove

Jusqu'au 13 janvier 2017

Avec la troupe de la Comédie-Française  : Sylvia Bergé, Éric Génovèse, Denis Podalydès, Alexandre Pavloff, Guillaume Gallienne, Elsa Lepoivre, Loïc Corbery, Adeline d’Hermy, Clément Hervieu‑Léger, Jennifer Decker, Didier Sandre, Christophe Montenez

Dramaturgie : Bart van den Eynde

Scénographie et lumière : Jan Versweyseld

Costumes : An d’Huys

Vidéo : Tal Yarden

Musique et concept sonore : Éric Sleichim

 

Comédie-Française

Salle Richelieu
Place Colette, Paris 75001 

01 44 58 15 15

http://www.comedie-francaise.fr

 

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