Nuit Debout et la faillite des médias

La mobilisation contre la loi El Khomri a abouti à plusieurs révisions profondes du texte initial et a donné naissance à un mouvement inédit, la Nuit Debout qui s’efforce de réinventer les formes de débat citoyen. Face à cela, la plupart des médias français soutiennent stoïquement une ligne éditoriale sensationnaliste qui atteste de leur faillite à rendre compte des mouvements sociaux en France.

Que les détenus, les conducteurs et les forces de l’ordre me pardonnent cette fois. Les nombres d’interpellés, de voitures brûlées et de policiers blessés n’intéressent personne. De même, la question sempiternelle de savoir qui du casseur ou du CRS incite la violence est épuisante. Ces préoccupations du type de l’œuf et de la poule ne participent qu’à taire l’actualité. Pire, elles encroutent les positions pour et contre la Nuit Debout autour de la criminalité, enterrant ainsi toutes les subtilités du débat public.

Peu importe qui casse, et peu importe ce qu’il casse. L’action violente comme le pacifisme sont des moyens d’expression de la révolte sociale. Le Mouvement interluttes indépendant (MILI) par exemple, justifie la confrontation directe avec la police comme un moyen de protestation politique. Le vandalisme n’existe pas pour lui-même : aucune jeunesse ne se détournerait de la musique, de la fête et de l’amour, aucune jeunesse ne perdrait ses nuits à combattre la police, si elle ne se sentait pas quotidiennement attaquée par cette autorité et l’Etat qu’elle représente. En 2005 les révoltes de la banlieue parisienne tenaient davantage du ras le bol et de la protestation sociale que du vandalisme gratuit. Pourtant le prisme du vandalisme était à l’époque, et est à nouveau le thème prévalant dans la presse généraliste pour parler des mobilisations contre la loi El Khomri. La Nuit Debout est une nouvelle illustration de cette faillite médiatique dans le traitement des mouvements sociaux français. Obnubilés par la casse et les affrontements avec les forces de l’ordre, les médias traditionnels ferment les yeux sur les enjeux passionnants autour d’un mouvement inédit en France. En 2005 ces médias n’avaient trouvé comme réponse terminologique que celle des « émeutes », consacrant la karcherisation des mentalités voulue par le ministre de l’intérieur de l’époque. Nous n’en sommes pas loin.


 © Crédits photo : David Maurel © Crédits photo : David Maurel

On peut voir la bataille des CRS contre les casseurs comme la bataille d’un gouvernement contre la liberté d’expression en son pays. Parler des « casseurs », c’est alors parler du doigt du sage quand il montre la lune. Et tout article anglé sur ces mal nommés « casseurs » est de ce fait une prise de position antidémocratique à peine dissimulée.

Il y a des sujets à faire autour de la violence, c’est indéniable. Mais le vandalisme et les données chiffrées et sont probablement le plus petit bout de la lorgnette que l’on puisse envisager journalistiquement parlant. Car une guerre se mène chaque jour depuis environ deux mois, celle des citoyens contre leur police. Et à en croire les témoignages de manifestations, le mot n’est pas du tout excessif. Une guerre de position, une guerre d’épuisement, une guerre de paperasse, une guerre législative, une guerre de médias, une guerre idéologique... les champs de bataille sont multiples mais un seul est incontournable car il réunit tous les autres, c’est bien sur l’affrontement physique. Pourquoi insister avec tant d’ardeur à se crever les yeux ? Pourquoi refuser de voir et d’écouter la mobilisation qui prend forme ? L’Information avec un grand "I" est-elle a ce point rapiécée et rabougrie pour qu’elle ne porte plus en son sein le débat et les idées ? Doit-Elle se contenter désormais de faits bruts et réducteurs ?

Soyons joueurs, parlons finalement de ces faits et de cette violence immensément palpable à chaque nouvelle mobilisation urbaine contre la loi El Khomri. Depuis le 28 avril, les membres du mouvement Nuit Debout se font attaquer par les forces de l’ordre d’une manière sans précédent jusque là. Malgré les autorisations successives d’occuper la place, ils se voient bombardés de gaz lacrymogène, essuient des tir de lanceur de balle de défense (flashball, parfois à hauteur de visage), ils sont frappés, trainés à terre par les cheveux, insultés et humiliés. Vendredi 29 à 18h, le camion de matériel (banderoles, micro, enceintes, balais etc.) de la Nuit Debout s’est vu refuser l’accès à la place de la République. Il était pourtant inscrit à la déclaration de « rassemblement statique » donnée à la préfecture, et donc autorisé. Le conducteur du camion ainsi que l’attroupement qui s’était constitué autour de lui ont été allègrement aspergés de spray lacrymogène, pour finalement laisser passer tout le matériel sur la place vers 21h soit près de trois heures après le début habituel de l’assemblée générale. Aucune raison n’a été donnée. Déterminés, les nuit-deboutistes ont tout de même organisé l’assemblée sous la pluie. Autre exemple, ce dimanche 1er mai vers une heure du matin : les CRS ont mené un groupe de personnes à la station Jacques Bonsergent pour évacuer la place de la République. Une fois devant la bouche de métro et pour accélérer le mouvement, les CRS ont poussé - tous boucliers devant - la foule dans les escaliers. En bas - alors que le groupe était bloqué par les tourniquets et qu’un jeune homme de 21 ans était inconscient suite à la dégringolade et aux piétinements dans les escaliers - les CRS ont aspergé tout le groupe de gaz lacrymogène. Aucune raison n’a été donnée, aucune interpellation n’a été menée à ce moment.

La régularité de ces excès de violence témoigne depuis jeudi dernier d’un véritable changement de stratégie de la part des force de l’ordre. Rappelons que les premières semaines,  les CRS répondaient à des débordements similaires avec professionnalisme et éthique, dans une volonté de contrôle des violences. Désormais leurs agissements sont provocateurs et punitifs. Ces faits ne sont pas inventés, ils sont simplement attestés par d’autres sources que les médias traditionnels. Si ces derniers n’ont pas été en mesure de pointer du doigt un tel changement d’attitude - alors que le gouvernement et la préfecture de Police gardent le silence - c’est qu’ils étaient absents de la place de la République.

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Ces sources alternatives existent, et un travail basique de journalisme permet d’en attester la véracité. Il s’agit de jeunes journalistes indépendants, photographes, cameraman, parfois accompagnés des utilisateurs de l’application Périscope (journalistes et amateurs) qui risquent leur santé en allant au cœur des combats. Eux seuls ont su documenter avec courage et obstination cette stratégie de harcèlement physique menée contre la Nuit Debout ou contre les manifestants. Omniprésents sur les réseaux sociaux, ils illustrent, documentent, témoignent des affrontements. Ce sont eux qui fournissent les photos les plus spectaculaires dont les médias raffolent et eux qui alimentent les dossiers des victimes de violences policières pour les dépôts de plainte. Mieux encore que les abus, ce sont eux qui filment les défections. Ils capturent ces rares moments où les CRS épuisés enlèvent leurs casques pour s’assoir avec les nuit-deboutistes. Snobés par les médias traditionnels, Taranis News, le collectif Oeil, Doc du Réel etc. sont les yeux et les oreilles de cette ligne de front qui concentre tous les feux de la bataille en cours et où tout peut arriver.

« Ne nous trompons pas de combat, le coupable est le gouvernement qui manœuvre et crée les conditions de l’existence de violences pendant les manifestations. » Voici comment se conclut le communiqué de presse de la CGT Police du 28 avril 2016. Parler du vandalisme c’est aussi taire cet autre affrontement, celui des forces de l’ordre contre leur hiérarchie qui les pousse chaque jour un peu plus à la schizophrénie. Et c’est peut-être en fin de compte le combat le plus intéressant, car le désengagement des forces de l’ordre est toujours synonyme de bouleversements.

Lundi, les grands médias titraient sur un affaiblissement de la mobilisation contre la loi El Khomri et une montée de la tolérance en 2015. Chapeau bas. Qu’ils continuent leur petit château de cartes, ils ne font qu’accroitre le désintérêt et la méfiance que leur porte une partie de la population. Celle-ci jongle désormais entre les réseaux sociaux et les médias alternatifs pour se construire une opinion, quitte à gober les rumeurs.

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