Politique de la ville et politique du vent

En 2003, la première édition des battles de rap Dégaine ton Style mettait sous les projecteurs une ville isolée d’Essonne, les Ulis. Le succès de ces concours raconte en filigrane l’exercice d’autodétermination de ses habitants et l’échec constant de la politique de la ville.

Il y a près de quatre ans, en octobre 2016, je mettais pour la première fois les pieds aux Ulis, à l’occasion du tournage du documentaire Clasher L’ennui, réalisé par mon amie Yveline Ruaud. Je me souviens encore de la première scène à tourner. Agrippé à un parapluie de fortune, j’avais la mission aussi vaine que comique de faire obstacle au vent. Un puissant vent d’automne qui s’attaquait aux micros, retournant le parapluie et crachant dans les bonnettes. 

Les bourrasques balayaient cette petite place vide du quartier des Amonts, dont une partie venait d’être rénovée et l’autre moitié attendait son heure. À part la pharmacie, tous les rideaux de fer étaient baissés. 

Battant en retraite, nous nous étions déplacés dans un autre quartier, au bas des tours des Avelines. Mais ici encore, le vent nous prenait en chasse, courant entre les tours avec un sifflement redoutable. Peut-être était-ce l’heure matinale, peut-être la vilaine météo d’octobre, mais les rues étaient vides. Comme si tout avait été soufflé. Ma première impression est ainsi faite.

Dégaine ton style

 © Clasher l'ennui © Clasher l'ennui
Nous étions venus interviewer des habitant.e.s de la ville pour qu’ils partagent leurs souvenirs des trois éditions de Dégaine Ton Style. Ces concours de clash organisés au début des années 2000 avaient à l’époque braqué les projecteurs du Hip Hop sur une ville inconnue de tous, une cité dortoir perdue au milieu des champs, à la lisière de la Vallée de Chevreuse. 

Je faisais la connaissance de l’organisateur de Dégaine ton Style, Fik’s Niavo. Je rencontrais des rappeurs et des habitants de l’époque, devenus activistes, entrepreneurs, sportifs ou acteurs associatifs. Tous drôles, charismatiques, passionnés et passionnants. Le temps du tournage, nous replongions dans cette aventure épique qui les avait rassemblé quinze ans plus tôt autour de la musique et qui marque encore aujourd’hui la mémoire de la ville et du Hip Hop français. Les souvenirs animés des Ulis se déroulaient devant nos caméras et contrastaient avec le vent furieux et les rues désertes.

L’horizon de l’ennui

Le sous-texte de cette histoire, j’apprenais à le connaître. En creux des battles de rap, c’est de la vie dans une cité dont il s’agit. Une vie étroite et sans horizon, où l’ennui figure comme seul point cardinal. Fik’s Niavo le résume ainsi : « En fait, le vrai clash de Dégaine Ton Style, c’est l’ennui, la déshérence et toutes ces choses négatives qu’on nous avait prêté comme avenir ». Rien de nouveau là dedans. Dès 1995, Vinz, Hubert et Saïd, protagonistes de La Haine, trompaient leur ennui dans une errance léthargique et fatale. Certains choisissent le sport, d’autre la drogue ou la violence. Fik’s Niavo a choisi de s’émanciper avec la musique, avec le rap.

Dans Clasher L’ennui, les Ulis ne sont plus seulement le lieu de l’action mais devient aussi un personnage. Parce qu’elle fait planer un destin particulier sur ses habitants, il faut comprendre cette ville : son histoire, ses intentions et ses aveuglements. Née de toutes pièces par arrêté préfectoral du 17 février 1977, avec pour objectif de loger les ouvriers des usines de Bures et d’Orsay, la ville est enclavée et semble n’exister que pour elle-même. Dès l’aube du projet, la ségrégation spatiale est quasiment écrite noir sur blanc. Puis elle s’improvise, se sédimente. Les copropriétés vieillissent, la misère augmente, les commerces ferment et les services publics s’effacent. « L’État n’est pas absent de ces quartiers, mais ses institutions semblent y enfermer plus qu’en émanciper ses habitants » constate Didier Lapeyronnie, sociologue spécialiste des quartiers périphériques dans son ouvrage Ghetto Urbain (2008).

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La "sociologie qui inquiète"

Depuis, j’ai retrouvé cette histoire un peu partout où j’allais, à Créteil, Nanterre ou Sarcelles...  Elle date de Dégaine Ton Style, elle date de La Haine et même avant. Journaliste spécialisé sur les questions urbaines, j’ai appris à la reconnaître. J’ai également découvert sa traduction dans le langage des institutions et de l’action publique, ce qu’on appelle la politique de la ville et qui remonte aux années 1980. Cet ensemble de mesures est bricolé depuis quatre décennies avec l’intention d’effacer les inégalités spatiales qui viennent désavouer le contrat républicain. Il s’applique sur des territoires identifiés pour leurs retards sociaux-économiques, les “quartiers prioritaires de la politique de la ville” ou QPV.

Les Ulis n’est évidemment pas épargnée. Moins de 20 ans après sa naissance, l’échec est entériné : les quartiers ouest de la ville - dont les Amonts et les Avelines - sont inscrits comme quartiers prioritaires (“zone urbaine sensible” à l’époque). En 2000, un plan de rénovation urbaine est mis sur pied. Il est destiné à « lutter contre un processus de dévalorisation et de ségrégation sociale et urbaine de la ville des Ulis ». Dans une formule laconique, la convention qui acte le projet de renouvellement urbain constate « une évolution démographique et sociologique qui inquiète » ainsi que plusieurs dysfonctionnements urbains lourds.

Raser, puis reconstruire

Le hasard veut que ce soit en 2003, l’année de la première édition de Dégaine ton Style que la loi Borloo est promulguée. Elle acte un changement d’approche dans la politique de la ville avec la création de l’ANRU, Agence nationale pour la rénovation urbaine. L’essentiel de la politique de la ville se concentre désormais - et aujourd’hui encore - sur la rénovation de logements dégradés. Comme le résume Renaud Epstein, sociologue spécialiste de la politique de la ville, son idéologie fait « primer le bâti sur le social ». Sans résoudre les problèmes structurels des cités, cette politique a voulu rénover de l’insalubre, « donner un coup de propre » diraient certains. 

En réalité, la rénovation urbaine fait peu de cas des habitants, de leurs trajectoires de vie et des communautés qui se tissent depuis des décennies sur ces territoires. Elle en a parfois accéléré la destruction, notamment par l’expropriation. Aujourd’hui le centre ville des Ulis est flambant neuf, mais l’ennui n’y a jamais été si grand. Le bar qui servait aux battles Dégaine ton Style - le bien nommé Radazik - a été rasé pour être reconstruit de l’autre côté de la rue. L’esplanade vide et la volée de marches qui le remplacent ne sont plus qu’un appareil à courants d’air. 

 © Clasher l'ennui © Clasher l'ennui

Avec ce vieux rade s’est envolé une partie de la mémoire Hip Hop des Ulis, mais les habitants ne le regrettent pas : le Radazik et sa programmation n’ont jamais été pensés pour eux. Au contraire, les soirs de Dégaine Ton Style étaient vécus comme de rares moments d’autonomie et d’appropriation. Des parenthèses où ils pouvaient prendre la parole, faire porter leur voix et se raconter eux-mêmes. D’ailleurs, pendant ces soirées, la ville cédait le terrain. Elle abdiquait. La BAC se postait à quelques mètres de là tandis que le gérant du Radazik renonçait à gérer, il posait des RTT. 

La dernière chance

Ce dialogue impossible a trouvé une belle illustration dans l’actualité politique il y a deux ans. Peut-être par ingénuité, je m’étais alors enthousiasmé pour la forte mobilisation des acteurs locaux autour du rapport commandé par Emmanuel Macron à Jean-Louis Borloo sur l’état des quartiers prioritaires de la ville. 

À l’époque les attentes étaient fortes, on parlait alors d’un “Plan Marshall”, ou du “plan de la dernière chance” pour ces quartiers perdus de la République. De nombreuses mairies, exsangues, montaient au créneau : Stéphane Gatignon démissionnait - après 17 ans de mandat de maire de Sevran - pour dénoncer l’insuffisance des politiques publiques en banlieues ; tandis que son homologue de Grigny, Philippe Rio déclarait : « nous nous considérons comme des urgentistes de la République, et au même titre que les personnels des urgences hospitalières, on craque ».

 © Clasher l'ennui © Clasher l'ennui

Mobilisés contre les premières mesures du quinquennat Macron (en particulier la baisse des APL, le gel brutal des contrats aidés et la baisse de 11% du budget de la politique de la ville), 150 maires avait signé l’appel de Grigny, en octobre 2017. Initiant un tour de France des États Généraux de la politique de la ville, ils avaient appelé le gouvernement à un sursaut républicain en faveur des quartiers. 

Un droit à l’égalité républicaine

Le père de la rénovation urbaine et ancien ministre de la ville Jean-Louis Borloo était donc appelé en sauveur par le Président. Présentant le rapport après 6 mois de travail de terrain et de co-construction avec les acteurs locaux, il déclarait : « Les quartiers populaires ne demandent pas l'assistance, ni des financements exceptionnels, mais simplement le droit à l'égalité républicaine afin de s'épanouir en fonction des efforts et des talents. » Mettons 40 ans de politique de la ville derrière nous, l’avenir est à écrire. Tout le monde y croyait, lui le premier.

La suite est connue. Emmanuel Macron enterre le rapport et le travail accompli au titre que « ça n’aurait aucun sens que deux mâles blancs, ne vivant pas dans ces quartiers, s’échangent un rapport... ». Ce faisant, il signait jusqu’à nouvel ordre le désengagement de l’État dans les QPV. Par sa formule aux accents identitaires, il ethnicisait ces territoires pour mieux en évacuer les problématiques sociales. Paravent sémantique, il s’emparait d’ailleurs d’un vocabulaire militant intersectionnel pour couper l'herbe sous le pied des habitants des quartiers qui s’étaient mobilisés. Enfin, et c’est peut-être le plus inquiétant, il se dédouanait. Triste président, impuissant qu’il serait de par son sexe et sa couleur de peau, malgré son élection. Il ne serait donc pas concerné par les non-blancs ni par les femmes de France ?

Il continue à souffler fort le vent de la politique de la ville.

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