Les Sablières - Dissolution d’une communauté

Parce que c'est un des rares témoignages sur la cité des Sablières à Créteil aujourd'hui rasée, je reproduis ici (avec son accord) un article de la réalisatrice Yveline Ruaud, jamais publié. Avant la destruction des derniers bâtiments en 2018, d’ancien.ne.s habitant.e.s lui confiaient leurs souvenirs de ce quartier où il.elle.s avaient grandi.

"Nous, les pauvres, on est toujours condamné.e.s à aller habiter plus loin". Cette phrase, c’est un photographe de Créteil, Linstable, qui l’assène comme la sentence irrévocable qu’elle est bien trop souvent. Nous sommes à l’été 2017 et nous déambulons dans ce qu’il reste des Sablières : deux barres d’immeubles abandonnés qui se font face. Le quartier, entièrement vidé de ses habitant.e.s, n’est plus qu’une ville fantôme dont la destruction s’achèvera l’année suivante.

Les Sablières à Créteil © David Attié Les Sablières à Créteil © David Attié

Classé en ZUS en 1996 puis intégré au CUCS en 2007, l'ensemble des Petit Pré-Sablières fait partie des nombreux quartiers ciblés par les politiques de rénovation de la ville portés par l’ANRU. L’objectif est alors de réhabiliter des infrastructures délabrées et d’apporter de la mixité sociale parmi ses habitant.e.s. Le message est clair : il faut “ouvrir” la cité. Mais si nécessaire soit-elle, le sous-texte de cette ouverture c’est aussi que la plupart des ancien.ne.s habitant.e.s ne seront pas relogé.e.s dans les nouveaux bâtiments. Il.elle.s seront dispersé.e.s entre Créteil et d’autres communes plus ou moins proches. À leur place, des catégories sociales moins défavorisées investiront cette zone très attractive du fait de sa proximité avec les transports (bus et métro) et les aménagements de la ville (commerces, hôpital, université…). Si cette mixité peut être souhaitable, on ne peut s’empêcher de penser à celles et ceux qui ne bénéficieront pas de ces infrastructures flambantes neuves et à cette communauté d’ancien.ne.s habitant.e.s qui se disperse. Avec la démolition des barres, c’est aussi tout un tissu social qui disparaît.

Le mur de Berlin

Élevés entre 1957 et 1960, les Petit Pré-Sablières sont en réalité deux ensembles de constructions clairement distincts. Les tours de Petit Pré accueillent dès la fin des années 50 une majorité de rapatrié.e.s d’Algérie. Les Sablières, quant à elles, sont des immeubles sociaux de transit conçus pour accueillir des populations issues de l’immigration, ce qui leur donne dès l’origine “mauvaise réputation”.

Situés au coeur de Créteil, à proximité des transports en commun, les Petit Pré-Sablières se trouvent pourtant rapidement isolés du reste de la ville. Jusque dans les années 90, les barres des Sablières sont également entourées d’une enceinte pensée comme protection pour les habitant.e.s mais qui ne fait que renforcer leur confinement. D. a vécu plus de 54 ans aux Sablières et se souvient bien de ce mur : “En 88, les grands avaient même fini par y percer un trou pour circuler plus librement et que les enfants puissent se rendre facilement à l’école. C’était le mur de Berlin, je suis content de l’avoir vu tomber.

Linstable © Yveline Ruaud Linstable © Yveline Ruaud

Jusqu’à la démolition de ce mur en 96, seul.e.s les habitant.e.s pénétraient dans la cité. Même les boîtes aux lettres étaient accrochées dans l’immeuble du gardien situé à l’entrée plutôt que dans les halls des bâtiments. Si la situation s’est améliorée après la chute du mur, le quartier a gardé son image imprenable comme le raconte I., 29 ans : “Tout le monde connaissait les Sablières. Si les gens savaient que tu venais de là-bas, ils ne voulaient pas parler avec toi.

Pourtant, cette autarcie permet aussi la naissance d’une communauté soudée dont beaucoup se souviennent avec tendresse. “Ce que j’aimais c’était la convivialité, on était comme un village. Les enfants jouaient ensemble en bas des blocs, surveillés par les plus grands. Il y avait de l’entraide, les portes étaient toujours ouvertes et on partageait le repas avec nos voisins. Des fois on allait manger sur le gazon entre les barres de la cité. On descendait le panier depuis les fenêtres avec des cordes.” Les anciens travailleurs du centre social, se souviennent que les femmes avaient l’habitude de les interpeller depuis leurs fenêtres pour savoir s’ils avaient déjeuné et, le cas échéant, leur envoyaient un petit avec une assiette bien remplie. Et les enfants aujourd’hui adultes se souviennent du réflexe qu’ils avaient de courir au devant d’une femme rentrant avec ses courses pour lui porter ses sacs et les déposer devant sa porte.

Chaque génération porte en elle le souvenir de ces gestes quotidien d’entraide. S., 33 ans, habitait aux Sablières avec sa grand-mère. “Comme il n’y avait pas d’ascenseur, elle ne pouvait pas descendre seule. Alors quand elle avait besoin de sortir, j’appelais des jeunes par la fenêtre, ils l’asseyaient sur une chaise et ils la descendaient. Pareil au retour.” Dans un contexte social compliqué, une communauté s’était créée, s’appropriant son quartier et ses logement pour tisser un réseau social répondant aux besoins des habitant.e.s : garde d’enfant, aide à domicile, assistance administrative, aide aux devoirs…

Aux Sablières, la vie était paisible, malgré les petites glissades.J. se souvient des périodes où la drogue s’est frayé un chemin dans la cité mais surtout de la mobilisation des habitant.e.s pour s’en débarrasser. “La drogue a décimé toute une génération d’hommes dans les années 80. Ça a été un combat pour chasser la came. Mais on voulait pas de ça pour nos enfants.” Cette volonté d’offrir les meilleures conditions de vie possibles aux enfants des Sablières a traversé les générations. 

 © David Attié © David Attié

En juillet 78 la mairie décide, à la demande des habitant.e.s, de la construction d’un terrain d’aventure à côté des cités Petit Pré et Sablières. “On  faisait des cabanes en bois et à force de courir dans le même chemin on avait tracé le chemin de la cité jusqu’aux cabanes en bois.” se souvient J. Même les plus jeunes ont eu leurs cabanes. S. a 8 ans : “Sur la colline il y avait un parc et mes copines. On jouait à chat. On faisait des cabanes nous-même avec tout ce qu’on trouvait et on se disait plein de secrets.” Il y a quelques années, la colline a été rasée, prémisse des rénovations à venir.

“Sablières à vie !”

Nous sommes à l’été 2017 et nous déambulons dans ce qu’il reste des Sablières. Des gamins jouent avec des cadis abandonnés et nous dépassent en courant, en riant et en criant “Sablières à vie !”. S’ils avaient la possibilité de revenir, ils le feraient, nous disent-ils.

Après plusieurs opérations de réhabilitation (1973, 1989-1990, 1994), une opération de rénovation urbaine initiée par l’ANRU débute en 2013. Les immeubles sont peu à peu démolis en commençant par Petit Pré en 2014 jusqu’au dernières barres des Sablières, en mars 2018. Peu à peu, le centre social a fermé, les habitant.e.s ont vidé les derniers logements et les nouveaux bâtiments sont sortis de terre pour prendre leur place. Le quartier est aujourd’hui rénové, il a l'air plus propre mais celles et ceux qui en faisait un lieu de vie se sont dispersés.

Fenêtre murée aux Sablières © David Attié Fenêtre murée aux Sablières © David Attié

S. a appris l'existence d’un plan de rénovation par le bouche à oreille. “Ça m’a fait un gros pincement au coeur. J’avais peur de perdre le voisinage, mes habitudes, mes repères. Les nouveaux bâtiments sont beaux, propres. Il y a un ascenseur. Mais je n’ai pas retrouvé ma communauté et ça me manque.I. lui n’y a pas cru jusqu’à ce que les gens commencent à déménager. “J’étais triste. Evidemment. Tous les jours tu vois que ça se vide... J’aurais préféré qu’ils remettent en état. Les nouveaux logements c’est le luxe. L’intérieur est impeccable, c’est un coin tranquille, ok. Mais maintenant quand j’ouvre la fenêtre, il n’y a plus de bruit. On dirait un cimetière. On était tellement habitués au bruit, on n’était jamais seuls.” Pour S. aussi : “Je trouvais que ça avait un côté rassurant de les savoir tous en bas. Ça jouait aux cartes, ça buvait du thé dehors sur des sièges et des fauteuils récupérés. C’était la cité qui ne dort jamais.

La plupart des ancien.ne.s habitant.e.s disent qu’ils auraient préféré que ce soit réhabilité, même si l’état de délabrement des bâtiments était devenu intenable. Ils sont fiers d’avoir vécu aux Sablières. J. a même gardé la plaque de son escalier sur laquelle il compte graver “Créteil, Sablières”, sa date d’arrivée et sa date de départ, en souvenir.

 

Yveline Ruaud

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