La gauche française peut-elle encore renaître ?

Dans un contexte de crises sanitaire, politique, économique et sociale, et face à la montée des nationalismes et des replis identitaires, il devient crucial pour la gauche de susciter espoir et engouement populaire. Mais la gauche française, au lieu de s'éparpiller, peut-elle vraiment renaître d'ici 2022 ? Et dans ce cas, à quelles conditions ?

 

Ainsi donc, un supposé « islamo-gauchisme » « gangrènerait » désormais l’université française ?

Pourtant, de l’aveu même de la ministre Frédérique Vidal, « l’islamo-gauchisme » ne relèverait pas d’un concept ou d’une connaissance scientifique avérée, mais d’abord d’un certain « ressentiment ». De de tels aveux sont pour le moins stupéfiants !

Il nous apparaît clair aujourd’hui que cette polémique suscitée par la ministre de l’enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation ne relève pas d’une initiative isolée de la ministre, mais bel et bien d’un plan politicien absolument cynique et orchestré au plus haut niveau de l’Etat.

Il faut en effet se rappeler de l’attaque portée par Emmanuel Macron dès le 2 octobre 2020 dans son discours sur le « séparatisme islamiste » contre certains intellectuels : « nous avons laissé le débat intellectuel à d’autres, à ceux qui sont hors de la République en l’idéologisant, mais parfois à d’autres traditions universitaires. Je pense à la tradition anglo-saxonne qui a une autre histoire et qui n’est pas la nôtre ». Ainsi que des propos tenus par le sulfureux ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer, quelques jours plus tard contre les universitaires « islamo-gauchistes » accusés de « complicité intellectuelle avec le terrorisme ».

Ce plan machiavélique consisterait ainsi à discréditer coûte que coûte une grande partie de la gauche, et en particulier la gauche radicale et tout particulièrement Jean-Luc Mélenchon, en l’associant aux yeux de l’opinion à l’islam politique. « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose ! » Il est probable que l’Elysée mise d’ores et déjà sur un deuxième tour Macron/Le Pen lors des prochaines élections présidentielles, ce qui suppose de tâcher d’affaiblir autant la gauche que la droite républicaines.

Et pour ce faire, on observe avec sidération et grande inquiétude la façon dont le pouvoir en place participe sciemment à la « lepénisation des esprits » (lois sur la sécurité globale et les séparatismes, polémique sur l’islamo-gauchisme, propos de Gérald Darmanin sur la « mollesse » de Marine Le Pen, …).

Et Pascal Blanchard a raison d’oser la comparaison, tout comme Patrick Bard, entre « l’islamo-gauchisme » d’aujourd’hui et le « judéo-bolchevisme » des années 1920.

Mais le contexte politique et social de 2022 ne ressemblera en rien à celui de 2017, et il n’est pas exclu désormais que le Rassemblement national l’emporte en cas de deuxième tour face à Emmanuel Macron. D’une part parce qu’une grande partie de la gauche ne se déplacera pas pour faire barrage à l’extrême droite, et d’autre part parce que les électeurs tentés par le parti d’extrême droite préfèreront nettement l’original à la copie. D’autant plus que ces électeurs issus majoritairement des classes populaires vouent un mépris certain aux technocrates hors sol, dont l’actuel locataire de l’Elysée apparaît comme le digne représentant.

Dès lors, pour qui ne se résout pas à voir Marine Le Pen accéder à l’Elysée, il devient de plus en plus souhaitable objectivement qu’Emmanuel Macron ne passe pas le premier tour de l’élection présidentielle. A condition bien entendu qu’il y ait en face de Le Pen, un candidat capable de susciter l’adhésion des Français, qu’il soit de droite ou de gauche. Si j’étais de sensibilité de droite, je militerais pour ma part ardemment pour une candidature d’Edouard Philippe, qui pourrait aussi bien fédérer la droite et le centre, voire certains électeurs de gauche. En cas de deuxième tour face à l’extrême droite, il aurait toutes les chances de l’emporter, contrairement à Emmanuel Macron.

Mais du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été de gauche. Avant tout parce que l’incommensurable singularité humaine, l’ouverture à l’autre, les injustices et les inégalités sociales plus que jamais à l’œuvre, m’ont toujours interpelé. Pour autant, dans un monde en plein bouleversements, les partis politiques actuels, et tout particulièrement les partis de gauche, apparaissent de plus en plus obsolètes, pour ne pas dire fossilisés.

Idéalement, il conviendrait néanmoins que tous s’entendent sur un programme commun de la gauche, puis sur une candidature unique à la prochaine élection présidentielle (du Parti socialiste à la France insoumise). Et dans le cadre d’un programme unique à construire urgemment, Il serait grand temps de repenser l’économie politique à l’aune de ces bouleversements et des grands défis de l’humanité. La pandémie actuelle nous a montré une fois de plus, comme lors de la crise financière et économique de 2008, que l’autorégulation des marchés n’est qu’un mythe. Nous croyons au « pragmatisme » appliqué en matière de politique économique (« pragmatisme » au sens où l’entendait John Dewey, « apprendre en marchant »), avec comme boussole le mieux-être pour tous, la lutte contre les injustices et les inégalités sociales, et la lutte contre le réchauffement climatique et la préservation de la biodiversité.

S’il  y  a une révolution copernicienne à mener, c’est celle d’une nouvelle gouvernance d’entreprise (une nouvelle démocratie d’entreprise), s’inspirant notamment des préceptes de l’économie sociale et solidaire (lucrativité limitée, « un homme une voix », un écart limité entre les rémunérations, l’actionnariat salarié, …). A commencer par les entreprises à actionnariat plublic qui pourraient servir de laboratoire en ce sens, et plus largement en s’inspirant d’une nouvelle philosophie sociale de l’égalité telle que préconisée par Pierre Rosanvallon dans son livre « La Société des égaux » paru en 2012. Les néolibéraux s’empresseront d’affirmer qu’une telle politique ne serait pas applicable nationalement et encore moins sur le plan européen, du fait de la fuite des talents à l’étranger. Et bien nous leur répondrons : « qu’ils s’en aillent ! »

Car de plus en plus de jeunes très talentueux, diplômés et compétents, ne jurent pas que par la cupidité. N’est-ce pas d’ailleurs cette cupidité mortifère qui conduit le monde au bord du gouffre ?

Force est d’admettre cependant que la gauche ne prend pas le chemin de l’unité. Chacun prêche pour sa paroisse, quand ce n’est pas tout simplement pour son égo. Et les candidats potentiels semblent totalement imperméables à toute idée de programme commun, et encore moins à une candidature unique de la gauche. N’en déplaise à Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo, Arnaud Montebourg ou Yannick Jadot, pour ne citer que ceux-là, ils se court-circuiteront les uns les autres dès le premier tour de l’élection présidentielle, par simple dispersion des voix de gauche entre pléthore de candidats.

Alors que faire ? Puisqu’ils ne sont pas en mesure d’entendre raison, il s’agirait dès à présent de les court-circuiter. Et de court-circuiter les traditionnels partis de gauche qui ne servent plus que de machine électorale, mais qui n’ont pas su renouveler leurs idées et susciter un nouvel engouement populaire.

Place aux initiatives fortes – à ce « miracle poétique et politique »  qui ferait renaître la gauche –, qui ne peuvent émaner que de la société civile, avec une place importante laissée à la jeunesse. De nombreux intellectuels, universitaires, syndicalistes et clubs de réflexion développent des idées foisonnantes, en congruence avec les mutations civilisationnelles que nous vivons en ce début de XXIème siècle. Il s’agirait donc dès cet été, de confronter les idées et les projets, dans le cadre des Etats généraux de la gauche à l’appel des organisations et personnalités de la société civile (et les organisations syndicales ne doivent en aucun cas négliger leur rôle et leur légitimité au vu de la gravité de la situation), en vue d’acter un programme commun pour les élections de 2022, ainsi que le choix d’une candidature unique de la gauche, dont les modalités de désignation resteraient à définir. Et dans le même temps « contraindre » les partis politiques à jouer le jeu de ces Etats généraux, à moins de prendre le risque de se discréditer aux yeux de l’opinion.

En souhaitant que ces quelques idées, un peu comme une bouteille à la mer, fassent leur chemin et suscitent quelque ambition désintéressée…

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