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Billet de blog 25 nov. 2021

Comment sortir de l'impasse en Guadeloupe ?

David Dahomay
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Le LKP a-t-il une responsabilité directe dans les dégradations, pillages et incendies ?

Lorsque l’on écoute les responsables du mouvement de contestation, nous sommes stupéfaits qu’ils n’aient aucune compassion pour celles et ceux qui ont tout perdu dans les incendies. Certains se retrouvant sans maison, d’autres ayant perdu leur entreprise. Et de nombreux Guadeloupéens, toutes catégories sociales confondues, sont aujourd’hui au chômage.

Quoi ? Ils vont encore nous sortir l’argument insupportable, parce que contraire à la dignité et aux droits humains les plus élémentaires, de « dommages collatéraux » ?

Non, l’Etat n’est pas responsable de telles exactions, arrêtons de renvoyer systématiquement la faute sur je ne sais quelle extériorité à  nous-mêmes.

Nous connaissons les méthodes de l’UGTG, ce sont les mêmes que celles utilisées en 2009 : on va voir les jeunes désœuvrés des quartiers, et on les incite à prendre la rue et à tout saccager. Ces jeunes sont instrumentalisés pour des revendications qui ne sont pas les leurs, mais avant tout celles d’une poignée de fonctionnaires réfractaires à la vaccination.

Nous avons une pensée à la fois émue et indignée pour tous ces soignants, notamment ceux du CHU, victimes depuis plusieurs mois, et surtout depuis quelques jours, d’intimidations, de menaces, mais aussi d’agressions physiques. Ils sont dissuadés et empêchés dans leur mission pourtant fondamentale : celle de soigner nos malades et de sauver des vies !

Nous serions tentés de dire à l’UGTG : « Arété fè tonton macoute a zot ! » (Cessez d’agir comme des « Tonton macoute » !). Car ce sont avant tout nos malades qui pâtissent de la situation.

Pour autant, et si le LKP, malgré lui, avait déclenché une crise sociale et sociétale majeure, qui ne date pas d’hier, et qui vient de loin ? Les simples revendications contre la vaccination obligatoire des soignants et des sapeurs-pompiers sont en train d’être supplantées par de sourdes revendications sociales, et en particulier celles d’une jeunesse en marge de la société et qui n’a plus rien à perdre. Voir sur point la brillante analyse écrite tout récemment par le journaliste François-Joseph Ousselin ; analyse déterminante dans la compréhension de ce qui se joue d’essentiel en Guadeloupe, ici et maintenant.

Néanmoins, le Gouvernement se trompe en ne prônant qu’un discours d’extrême fermeté, et n’étant ouvert à aucun dialogue avec les initiateurs de ce mouvement insurrectionnel, n’offrant pour l’instant aucune porte de sortie :

Nous pouvons aisément comprendre la déclaration du Premier ministre du 22 novembre à l’issue de sa rencontre avec les parlementaires et les élus locaux, appelant au calme. Il est dans son rôle quand il appelle au retour à l’ordre républicain. Beaucoup de Guadeloupéens ont peur, à juste titre, et sont très inquiets de l’évolution de la situation.

Et puis, ayons aussi une pensée pour ces forces de l’ordre, qui jusqu’à maintenant ont fait preuve d’un grand sang-froid, alors même qu’elles ont essuyé dans les cités des tirs à l’arme lourde ! Dans quelle situation serait aujourd’hui la Guadeloupe sans la présence de la police, qui est là avant tout pour assurer la protection des biens et des personnes ?

Mais les propos tenus ce jour par le ministre des Outre-mer, monsieur Sébastien Lecornu, excluant de facto le LKP des espaces de concertation, n’ont fait que rajouter de l’huile sur le feu. C’est méconnaître les Outre-mer, et singulièrement les Antilles ! A moins qu’il l’ait fait sciemment, pour je ne sais quel dessein obscur ?

Quoi qu’il en soit, nous ne le redirons jamais assez : Les vaccins anti-covid qui font la quasi-unanimité de la communauté scientifique mondiale, sauvent des vies ! Ils limitent jusqu’à 85% les risques de faire des formes gaves de la maladie. Nous ne pouvons qu’encourager fortement nos compatriotes à se faire vacciner, et en particulier les plus fragiles, car la 5e vague est à nos portes.

Bizarrement, aux Antilles, c’est un peu comme si le rapport au corps, à son enveloppe charnelle, était plus prégnant et problématique qu’ailleurs. D’où le vaccin – et cette aiguille par laquelle on introduit un corps étranger –, perçu presque comme un viol dès lors qu’il devient obligatoire. Il n’y a qu’à écouter tous les lapsus qui fleurissent ces jours-ci : une militante en Martinique se prononçant contre « la vaccination vaginale », ou encore le leader du mouvement au sein des sapeurs-pompiers allant même jusqu’à craindre, avec humour et ironie, qu’après la vaccination obligatoire, l’on n’impose « la sodomie ».

Après tout, si Domota comme il semble le dire, a plus confiance dans le vaccin cubain que ceux de « Big Pharma », ben que l’ARS trouve les voies et moyens d’acheminer quelques doses en Guadeloupe, nonobstant l’autorisation préalable de l’agence européenne du médicament.

Mais pour être plus sérieux, là où le LKP a raison, c’est au moins sur 2 points, me semble-t-il :

  • On ne peut mettre du jour au lendemain au chômage, sans aucune perspective, presque 1 millier de soignants ayant refusé la vaccination. A mon sens, le Gouvernement devrait prendre un moratoire, et rencontrer individuellement ces soignants, afin de tâcher de les convaincre par le dialogue et la pédagogie, de la nécessité de se faire vacciner, quitte à leur proposer une palette de vaccins, et pas seulement ceux à ARN-messagers. Mais dans le même temps, le principe de l’obligation vaccinale des soignants doit être maintenu, car il s’agit d’une éthique élémentaire pour tous ceux dont la mission est de sauver des vies.
  • Parce qu’une large majorité de la population guadeloupéenne n’est pas vaccinée, le passe sanitaire peut difficilement s’appliquer en l’état, et le Gouvernement devrait suspendre sa stricte application. Ce passe met à mal l’économie locale, et en particulier les restaurateurs et tous les professionnels du spectacle. David Drumeaux a raison sur ce point. Mais il faudra en contrepartie trouver dans la concertation avec tous les acteurs locaux – d’où la mise en place d’une démocratie sanitaire locale, telle que l’évoque Stéphanie Mulot –, les garanties pour la sécurité sanitaire dans tous les lieux fermés et recevant du public.

Il faut tendre la main à cette jeunesse guadeloupéenne en marge de tout système :

Aujourd’hui, le LKP ne contrôle plus ces jeunes, dont beaucoup sont totalement désocialisés. Ils ne sont ni en emploi, ni scolarisés, ni en formation, et ils passent sous les radars. Ces jeunes sans aucune perspective d’avenir, sont quasiment comme des « morts-vivants » (pour emprunter cette expression à mon ami Franck Phazian, qui travaille pour et parmi ces jeunes depuis 20 ans), et donc n’ont strictement plus rien à perdre !

Le Gouvernement et le président de la République devraient prendre conscience que le seul volet répressif ne calmera pas le désarroi d’une frange de la jeunesse guadeloupéenne. Ce malaise d’une partie de cette jeunesse désœuvrée est profond et ne date pas d’hier. Et nous sommes tous responsables d’une telle situation : l’Etat, les élus locaux, les forces vives de la société civile…En Guadeloupe, c’est d’abord le chacun pour soi qui prévaut, et nous sommes dans une frénésie consumériste qui n’est que le reflet d’une société dysfonctionnelle.

Jean Castex et Emmanuel Macron devraient sans tarder tendre la main à cette jeunesse désocialisée, et annoncer un vaste « plan Marshall » en faveur des jeunes en déshérence. Outre les moyens financiers conséquents à déployer, il s’agirait de mettre en place tout un ensemble de politiques publiques cohérentes, mutualisées, et impliquant tous les acteurs en charge de l’insertion, de la formation, et de l’autonomie des jeunes : Etat, collectivités, opérateurs et en particulier la Mission locale, associations, chefs d’entreprises, les travailleurs sociaux, ….

Il avait été créé en 2013 une Conférence régionale permanente de la Jeunesse, présidée par le Préfet et les deux présidents de région et de département. Pourquoi a-t-on laissé mourir cette initiative, pionnière au niveau national ?

Et il doit en être de même pour résoudre nombre de problèmes sociaux en Guadeloupe, je pense notamment à l’emploi ou à la question de la vie chère. Sans être la panacée, il existe la loi pour « l’égalité réelle en Outre-mer » sur laquelle s’appuyer pour agir, et en particulier sur la question centrale des oligopoles dans l’import-distribution, qui constituent une véritable entorse à l’économie de marché, et pèsent sur le renchérissement des prix.

La Guadeloupe est plus que jamais à la croisée des chemins, et l’Hexagone et le monde entier la regardent.

Evitons cette fois-ci le piège dans lequel nous en a enfermés le LKP en 2009. C’est-à-dire, demander toujours plus de transferts sociaux à l’Etat, sans aller jusqu’à poser la question prégnante du moment : Que veulent véritablement les Guadeloupéens ? L’indépendance ? Le strict droit commun ? Rester dans le cadre de la République, mais avec des adaptations ? Et dans ce cas lesquelles ?

Cette crise a au moins un mérite : dans un espace public pourtant décevant et moribond, elle a subitement fait resurgir le politique. Dans toutes les strates de la société guadeloupéenne, entre collègues, entre amis, en famille, on ne parle que de la crise, et chacun y va de ses propositions pour en sortir.

Elle nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes. Profitons donc de cette crise pour engager une vraie bifurcation ! Quand le tumulte sera retombé et que tout un chacun aura fait son introspection sur ce que nous avons vécu, il conviendra sans doute d’envisager l’organisation d’un référendum. Cette crise nous a réveillés collectivement, et nous ne devrions plus jamais nous rendormir.

le 23 novembre 2021, Guadeloupe.

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