Corona Chroniques, #Jour16

Le président fait des sayonara, joint les mains, et se penche pour remercier, de sorte qu’on ne sait pas si c’est l’appel inconscient de l’Asie apaisée qui s’exprime, ou une prière désespérée qui se déguise.

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MARDI 31 MARS 2020 - JOUR 16

MATIN. Ça a commencé par une surprise métallique, un bruit de tôle froissée ; d’abord un crissement, des hurlements impuissants mais plein d’entrain, des « oh oh oh » hilares et inquiets, un coup sec comme une moquerie, avant une libération de fracas, un immense sssfrooouch. De l’action, enfin, du tumulte ! C’est quand même pour ça qu’on s’entasse en ville — pour le bruit des autres. Et, désormais, avec la vie des autres.

Depuis la fenêtre, j’assiste au ramdam, j’entends des rires sonores, mais sonores, que laissent s’envoler les deux zigotos du Carrefour market, en bas : un sosie de Thierry Henry, et un autre, freluquet comme Jean Tigana, en nouvelle tenue à domicile (charlotte blanche, masque bleu et gants de latex noir). Les trottoirs sont jonchés de fruits, un match de foot tout en couleurs, poires jaunes, pommes Golden, carottes criardes, dans une contre-attaque folle, les mandarines gagnent maintenant la chaussée, la petite partie n’en finit pas, fruits et légumes se déconfinent. Devant l’épicerie, un chariot tout en hauteur est comme vaincu, renversé par inadvertance, couché sur le flanc, il y a des Mara des Bois qui débordent désormais ; des courgettes qui couinent, qui taclent, et qui, trop lourdes, trop mûres, lestées d’eau, s’écrasent lamentablement contre un poteau de stationnement.
- C’est Français, tout est de la production française maintenant, lance le patron aux attestés qui s’avancent, comme pour atténuer le bazar, et leur faire détourner le regard.

Le patron : un phénomène, masque sur la tête, et les mains en moulinet ; Avant, déjà, je l’aimais bien avec sa façon enjouée de parler de sa camelote Reflets de France, comme si c’était de la truffe de marché noir, un chantre du lait cru über alles sous cellophane, et de ses produits j’en-vends-beaucoup-de-celui-là. Mais maintenant qu’il nous sauve la vie, et pas seulement de quartier ; lui, et son équipe, et leurs néons, et leurs rayons : je l’aime carrément.
- Français ? Fait une petite vieille, tellement comblée de rajeunir soudain, de se retrouver trente ans de moins, au temps d’avant Avant.

Qu’on y songe : quinze jours de confinement, et quinze jours seulement, pour que la folie virussière mette fin à la folie meurtrière ; finies les tomates françaises en Espagne, et les mêmes, espagnoles, en France. L’Utopie par le fait et par la Dystopie. Ironie morbide du Covid-19. Dernier avertissement avant effondrement total ?
- Oui, Madame. Circuit-court. C’est le bon côté des choses…

Le mauvais, c’est la caisse du Carrefour. La jeune vendeuse, déjà Avant, souvent triste, malgré ses yeux délicatement clairs, toujours ailleurs, désenchantée à 20 ans depuis des années, le regard perdu au-dessus des cageots, et du panneau sens interdit dehors — et qui n’est pas réapparue depuis des jours. Et des jours.

APRES MIDI. Visite de Macron dans une usine de masques, du côté d’Angers. La cheffe du service politique de BFM TV croit savoir pourquoi : le président veut restaurer la confiance, « la question du masque a brisé l’Union nationale, Emmanuel Macron a été attaqué par l’opposition ». Si ce n’était que ça, et non l’inverse (qui attaque qui ? Celui qui distribue le ballon ou ceux qui subissent le jeu ?).

Macron fait son petit tour dans l’atelier, des machines à tisser, du fil, en bobines géantes, et des croix rouges, au sol, sur lesquelles chacun attend qu’Il s’avance, mais pas trop, et distribue la parole. Il est seul, sans ministre ni conseiller, il joue à l’extérieur (pour l’occasion, nouvelle tenue : blouse bleue, charlotte blanche, sur-chaussures blanches, masque bleu). A ses côtés, le Préfet exhibe ses lauriers dorés, un représentant de la Chambre de Commerce novlangue (il y a du sourcing dans l’air, du manager production), ça joue serré, ça joue humble, moins pompeux qu’à Mulhouse, mais aussi piteux, ça clame souveraineté nationale retrouvée (c’est le message clé, à la façon des primeurs de ce matin qui gambadaient), Macron, beau parleur d’opérette et vendeur de supérette d’en bas. Seul, mais avec un hashtag, il est venu : #FranceUnie, un slogan puisé dans les invendus de Mitterrand circa 1988. Parfois les chaines de télé montent le son d’ambiance, on capte des bribes de conversations, il faut jongler avec les onglets et s’improviser réalisateur pour traquer un peu de vrai dans cette mise en cloche de la vérité.

Le président salue tout ce bon peuple, moins ouvrier que cadre, qui va nous sauver de l’incurie ; le voici qui fait des sayonara, joint les mains, et se penche pour remercier, de sorte qu’on ne sait pas si c’est l’appel inconscient de l’Asie apaisée qui s’exprime, ou une prière désespérée qui se déguise.
Un responsable de la logistique prend la parole. Il évoque les difficultés des routiers, le bleu blouse l’écoute, et moi de même, effaré de leur quotidien, et des regards accusateurs qu’ils se prennent, livreurs de colis et de Covid, mais voilà que le volontaire en fait trop (« C’est pas que le président qu’on rencontre aujourd’hui, c’est le chef de guerre ») et exhorte, le texte mal appris, que, tous les soirs, on n’applaudisse pas que le personnel soignant mais aussi tous les citoyens.
Macron :
- Vous avez parfaitement raison, j’appelle ça, la France Unie. On va les applaudir maintenant.

A la fin du tour, après la claque, et avant la conférence de presse improvisée (où l’on comprend que par unie, il faut entendre une France liée, tenue par le silence, et l’exigence d’« humilité à ceux qui agissent et à ceux qui commentent », sans parler de tous ces « irresponsables » qui « cherchent déjà à faire des procès alors que nous n’avons pas gagné la guerre »), c’est du grand n’importe quoi. Les corps se touchent, on enfile des masques, on le retire, on les baisse, sur le menton, jusqu’au cou, c’est selon — et on tripote son portable porteur de tout, dit on. C’est le revers de l’info en continu, sa vérité cachée ; parfois, sans le vouloir, ses petits incidents techniques, ses quelques secondes de trop, révèlent les coulisses du pouvoir. La nullité dans sa nudité.

SOIR. Lectures de confidences d’écrivains qui s’enthousiasment de leur confinement, qui disent que le confinement, c’est comme le travail, c’est la liberté, qu’ils ont l’art de vivre reclus et d’écrire dessus. Tristesse de les voir jouer mollement le mythe éculé du passeur qui se retire du monde pour mieux le raconter. Foutaises et indécences. Le confinement, on le chérit quand on a pu le choisir, on l’aime quand on a pu s’extraire des mesquineries des open spaces, ou des chefs sans imaginaire, on l’accepte même quand l’indépendance vous file des trous à l’estomac. Imposé, on implose.
Sur Twitter, je change ma photo de profil. Un collage dans le XXe arrondissement de Paris : « Vous ne confinerez pas notre colère ». Le moral remonte. En avant !

  • Moral du jour : 8/10
  • Ravitaillement : 7/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

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