Corona Chroniques, #Jour19

C’est morgue contre morgue, celle du préfet #Lallement versus la chambre bientôt froide de nos libertés. Il a les circonstances pour lui — les exigences sanitaires — mais nous avons l’Après Corona à sauvegarder.

lallement

VENDREDI 3 AVRIL 2020 - JOUR 19

MATIN. Nouvelle sortie du Préfet de Police de Paris, en surplomb du périphérique, en ce jour de (faux) départ en vacances de Pâques. Tout est cheap dans sa déclaration : la Kangoo sérigraphiée au premier plan, le Novotel de la Porte d’Orléans au second, le son à moitié potable, les chasubles trop jaunes et trop neuves des figurants Police dans son dos (mais sans gants ni masque, malgré les revendications syndicales répétées, et celles de ceux qui se font contrôler plus ou moins dans les règles selon les quartiers et les règles qui y prévalent). Et puis, bien sûr, sa marque de fabrique des grands jours, son bâton de maréchal, son grigri : sa casquette façon colonel Alvarez (aperçu dans Tintin chez les Picaros où l’homme d’ordre et de lois d’urgence demande à la chute de son Castaner — le général Tapioca : « Faut-il le faire fusiller tout de suite ? »).

Didier en #Lallement. Il est chez lui (à Paris, et en direct sur BFM), cassant, dominateur, sorti d’on ne sait quelle caserne d’arrogance, caporal de briefing, fixant le périphérique à ses pieds, comme on foule ses propres limites ; il expose ses rêves de puissance élargie et d’autorité étendue jusque sur la moindre route secondaire de France, de Navarre et de Virus (le message : « à ceux qui persisteraient sur leur intention stupide » de partir en vacances, « nous serons là au départ, nous serons là pendant le trajet et nous serons là à leur arrivée »). C’est morgue contre morgue, celle du préfet versus la chambre bientôt froide de nos libertés. Il a les circonstances pour lui — les exigences sanitaires — mais nous avons l’Après à sauvegarder.

Chez ce préfet, plus que chez ses prédécesseurs récents, il y a les mots d’ordre et il y a le langage corporel. Lallement en joue, Lallement en jouit, c’est son côté manifestement. Un black bloc à lui seul : en une fraction de seconde, il se pare d’une tenue de combat qui n’est pas la sienne. A de rares exceptions près, Préfet de police ne signifie pas agent de police ; mais Lallement, si : calot, insignes, blouson, breloques, il enfile tous les déguisements, l’habit fait le moine ; le galon, le gaillard.

Et puis, en boucle, il y a ça, inoubliable : « Ceux qui sont aujourd’hui hospitalisés, ceux qu’on trouve dans les réanimations, ce sont ceux qui, au début du confinement, ne l’ont pas respecté, c’est très simple, il y a une corrélation très simple ».

APRES MIDI. Le même — depuis la salle de presse de la Préfecture de Police. Le son est plus mauvais encore qu’au matin, un son de chapelle, caverneux, un écho d’église, un son de confesse. Lallement s’approche du pupitre, empoigne les montants de ses deux petits micros, sèchement, vers le bas, comme on tord le cou à de vilains petits canards, avant de se raviser, sourire forcé, mine penaude : celui que le ministre de l’Intérieur avait intronisé comme un héritier de Clemenceau (« la main de Clemenceau n’a jamais tremblé quand il s’agissait de se battre pour la France, la vôtre ne devra pas trembler non plus »), présente ses excuses. Ordre de Beauvau qui commande encore, et tient à ne pas passer de sitôt au peloton d’exécution.

Pour deux minutes, l’humiliation change de camp. Lallement marmonne et, à peine la messe dite, la presse est conquise, le curé a parlé, c’est la guerre, tous les fidèles ont retenu l’Appel : le « dérapage » de ce matin, n’en parlons plus, une « prise de parole malheureuse » (Laurence Ferrari), « un incident » (TF1), « une bourde » (Bruno Jeudy), un « faux pas » (une speakerine de BFM), « il s’est pris les pieds dans le tapis » (Arlette Chabot, Le Monde), des « propos polémiques » (Libération), « la boulette » (Le Parisien). Ça lui suffit, à la presse, que le préfet ait des remords, même si, pour cela, il lui faut fournir un sacré effort, refuser de voir l’évidence : ses regrets, c’est à regret, c’est manifeste là encore, pas une once d’émotion dans l’allocution du préfet (et puis, comme le dit Twitter, des excuses sincères se font sans lire de fiche). Ça leur suffit, aux enfants de chœur, car ils ne veulent pas voir ce que Claude Simon avait résumé : « le propre de la réalité est de nous paraître irréelle, incohérente ».

Or, Lallement n’est pas une menace, pas une ombre, pas une figure lointaine et sans prise ; c’est une machine, derrière ses tenues de carnaval et ses paroles martiales, il est la réalité même.

SOIR. Je relève un courriel d’un ami — et tout s’écroule. « J’ai perdu mon père dimanche, ma première cérémonie funéraire sur WhatsApp... c’est nouveau, c’est « Maintenant » et ça risque de devenir furieusement à la mode. »

A 20h, pas la force d’applaudir.

  • Moral du jour : 5/10
  • Ravitaillement : 3/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 936 Mbps (avec deux interruptions)

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