David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 9 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour24

Des gendarmes dans la boulangerie. Bruno Le Maire sur parole. Bordeaux sous les bombes (de peinture). Brésil, Inde, New York: le fascisme qui ronge. Le lean management en acte. Et la voix chaude des Animals.

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Bordeaux, une nuit d'avril 2020 © D.R.

MERCREDI 8 AVRIL 2020 - JOUR 24

MATIN. Un par un, les gendarmes sont entrés dans la boulangerie, quatre au total. Le plus jeune, improbable sentinelle des Traditions tout juste dorées, est resté à la porte. Un coup de menton du gradé a suffi : pas la peine de patrouiller dans la boutique, avec son fusil d’assaut. Nous sommes en guerre, mais tout de même.

Au sol, comme au premier jour (cf. Corona Chroniques, jour 5), des marques de dissuasions sociales. Cette fois, elles sont noires, des croix noires, petites bombes atomiques, alignées, mètre par mètre, des croix de mauvais présage. Et voilà qu’Aurélien déboule de la porte de derrière, celle qui madeleinedeprouste le doux parfum d’Avant, le four à pain du quartier. Aurélien-le-boulanger, Aurélien-le-bout-en-train, Aurélien-la-joie-de-vivre — démoli depuis le #Jour1.
- Ça y est ! Je suis devenu fou ! Dit-il d’un rire, et d’un salut militaire.

Aurélien me désigne son crâne, une boule de campagne, il s’est rasé les cheveux ce matin, ça m’a pris comme ça, seul devant son miroir, fallait que je fasse quelque chose. Lorraine, la caissière, trouve qu’Aurélien aurait pas dû, moi j’aime les cheveux longs, lâche-t-elle. Je lui montre les miens, alors ça devrait vous plaire, Lorraine éclate de rire, ah non, il y a long et long. Comme le #Confinement — long et long, interminable et sale. Mais qu’y puis-je ? Le coiffeur d’en face, un motard (premier coiffeur avec qui vraiment converser) a tiré son rideau, comme la moitié de la planète (nous sommes désormais plus de trois milliards prisonniers). Tous en quarantaine, renvoyés chez nous et en enfance : avec nos poux.

Au moment de régler, et du dernier salut à Aurélien, Lorraine baisse la voix. Donner le change, c’est son affaire, certes, mais à vrai dire, Lorraine non plus, ça va pas fort. Avec les rumeurs de déconfinement qui arrivent, et qui repartent, et qui reviennent, et qui s’éloignent, progressive ou partielle cette libération, ce sera quand, comment, on sait, on sait pas : des clients virent dingos. Comme cette dame, une habituée pourtant, qui s’est fâchée fort, la voyant tenir le sachet de sa baguette, comme ça, voyez, à la main, mais elle veut que je la serve comment : avec les pieds ?

APRÈS-MIDI. D’Inde, du Brésil, du partout, des reportages remontent d’un fascisme qui se répand et qui ronge, simultanément et en direct. À New York, une caméra surprend un homme, qu’on devine jeune et blanc, un Eminem quelconque, capuche et démarche chaloupée, mais qui aurait choisi le mauvais camp, assis sur les marches d’un escalier de Brooklyn, une ombre qui attend sa proie, une femme qui sort ses poubelles, une femme d’origine asiatique, il l’aspèrge d’acide, comme à Paris les insultes fusaient contre les Chinois dans le métro, au temps juste Avant, vers février, la malheureuse s’échappe, brûlée : il fuit, lâche comme un Trump qui vient de laisser entendre que l’OMS, trop proche de la Chine, peut bien aller brûler en enfer.

Une photo me parvient par courriel. Place de la Bourse, à Bordeaux, de nuit, une nuit particulière, celle d’hier, celle que les astronomes appellent « super lune  », quand notre sage satellite a la curieuse d’idée de s’approcher au plus près de notre folle planète (le phénomène porte un nom, joli : « au périgée de son orbite », enseigne Science et Avenir, le confinement fournit de ces lectures surprises tout de même). Sur le cliché, c’est Bordeaux la Belle, avec ses immeubles qui en imposent, et ses pavés qui nous disposent, la place le plus touristique de la ville, face au miroir d’eau, point de départ des mois durant des Gilets jaunes et des coups de matraques des hommes de Didier Lallement (avant d’être préfet de police de Paris, Lallement officiait ici et lors de sa nomination en ville, Alain Juppé lui-même, baron local, avait eu ces mots à en croire Le Monde : « alors, comme ça, il paraît qu’on m’envoie un nazi ? »). Au centre de la place, des palissades de travaux et, rouge et noir, la photo immortalise ce graffiti de l’instant : « CRA, Ehpad, Prison : on crève en silence ! »

Qui a fait ce geste, et avec quelle fougue, et quel courage ? Parce qu’il en faut, de la bravoure : sortir en couvre-feu qui ne dit pas son nom, s’approcher du saint des saints de la ville, dessiner les lettres, changer de bombe, faire le guet — et la photo. J’écris aux téméraires.

16h45, alerte AFP sur Twitter : « Il n’y a pas eu de pénurie alimentaire en France, et il n’y aura pas de pénurie alimentaire en France » - Bruno Le Maire, Ministre de l’Économie et des Finances. La question qui se pose : le ministre croit-il vraiment qu’on va le croire ? Pas de pénurie alimentaire, plus que de masques et de tests ? La crise est totale, et totalisante : jamais vu un tel niveau de dévaluation de la parole politique (né en 1968, ça procure tout de même un peu de champ, et d’expérience). Désormais, cette parole semble se retourner systématiquement contre elle (il n’y a guère que les baveux des chaînes d’info et les bavards des quotidiens qui font mine de ne pas saisir cette déflation, on devine pourquoi : c’est soit leur aveuglement, soit la mort sociale et le confinement total pour eux). Twitter martèle : #OnVousVoit et #OnOublieraPas. Ça peut annoncer le meilleur, comme le pire. Déjà, des étudiants témoignent : sans le Crous, et seuls dans leur chambre, ils végètent, le ventre vide, à s’en fracasser la tête contre les murs. Dans les quartiers oubliés, avec la fermeture des écoles, on a aussi coupé les seuls repas chauds de centaines d’enfants (de la République) : plus de cantine, plus d’haricots verts tièdes ni de pâtes ni de rien. Même des journalistes de préfecture relayent les paniques policières — qu’il faut prendre pour ce qu’elles sont : des baromètres des bannis de la Terre : « Ne pas sous-estimer le risque d’émeutes de la faim. »

De l’autre côté du périphérique, c’est l’été, un soleil éblouissant, qui colle aux murs, et qui commence à se hisser assez haut pour réchauffer nos isoloirs. Au loin, des fantômes entament une danse de la joie — d’où viennent ces éclats d’enfants, d’en bas, d’en haut, d’à côté ? On joue à un cache-cache imaginaire, ils crient, ils trépignent, ils font un bien fou :
- Maman, maman ! On a deux animals !
- Deux animaux !
- Oui, c’est ça ! C’est pareil ! Regarde maman : on a trouvé un escargot !

(Penser à écouter Eric Burdon et ses Animals, avec leur R’n’B impeccable : « Bright Light Big Cities » pour le soleil du jour et leur « House of the Rising Sun » pour ce qui nous arrive)

Branle-bas de combat au conseil de guerre des ministres. Le soldat Christophe Lannelongue, directeur de l’Agence régionale de santé du Grand-Est, est démis de ses fonctions. De ce qui filtre du Haut Commandement, on comprend que son tort est d’avoir eu l’indélicatesse, ce week-end, de ne pas discuter les ordres, et d’avoir confirmé tout haut dans la presse ce que Paris préparait (et, surtout, continuait de préparer malgré les circonstances aggravantes) pour Nancy : la suppression massive de lits d’hôpital et de postes d’ici quatre ans. Lannelongue illustre le prototype du caporal de l’État, qui taille partout où on lui demande, dans le vital comme dans l’avenir, au nom du Lean management (une technique managériale fort bien croquée dans Lundi matin, cette semaine, sous la plume d’Olivier Long : « Il fallait maintenant éliminer le stock de malades qui se prélassaient un peu trop dans leur douillette chambre d’hôpital, afin de déstocker toute cette viande en flux tendu. Mais pour exécuter ce projet il fallait des garçons bouchers, des hommes à poigne. »). Dans Libération, tout juste déclassé, le soldat Lannelongue s’exprime, il dit qu’il « refuse d’être en colère », qu’il est « un fonctionnaire loyal » ; au fond, il continue à ne rien discuter. Sa froideur annonce des temps mauvais : «  Je me suis contenté de répondre en termes de droit . »

(Et finir en dansant sur le triste « We’ve Gotta Out Of This Place » pour ce qu’on devra bien finir par faire, avec la voix chaude de Burdon et l’orgue merveilleux d’Alan Price).

SOIR. A 20h, #OnGifle. Mais ce soir, comme hier soir, le petit bonhomme d’en face est absent, comme ses deux grands frères, et sa mère, et son père. Son costume de lézard nous manque déjà.

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

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