David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 10 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour25

Et maintenant ça, et maintenant l’indicible : le premier mort présumé pour n’avoir pas respecté les restrictions de #confinement. Il avait 34 ans, un gars de la rue, un autre Victor (cf. Corona Chroniques de mercredi). Ça s’est passé à Beziers, mercredi soir.

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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© Lies Breaker

JEUDI 9 AVRIL 2020 - JOUR 25

MATIN. Apparition du voisin de l’immeuble d’en face, celui avec sa chaise longue et sa banderole rageuse, « un mec qui veut vraiment sortir de chez lui  » (cf. Corona Chroniques, #Jour13). Une bonne bouille, cheveux teints en jaune, torse tatoué, short satiné. Je l’observe comme dans un miroir (au 25e jour, c’est ainsi : tout le monde semble avoir accepté le regard de l’autre, c’est même réconfortant, le-voisin-qui-mate, on se sent moins seul) : le garçon ne tient pas en place. On dirait un Marcel Cerdan du confinement, un lion en ring.

Sur Twitter, un document de la Préfecture de Seine-et-Marne circule : L’arrêté n°2020-CAB-55 portant réquisition de certains chasseurs et garde-chasses particuliers. C’est un coup d’État légal, à échelle départementale ; un petit ballon d’essai daté de quelques jours, passé sous les radars jusqu’ici. C’est un modeste PDF qui raconte comment notre monde chute, sans coup férir, et sous nos yeux, quand un préfet recrute une milice, mine de rien, sous couvert « de l’aggravation de la situation sanitaire ». L’affaire fait finalement son petit boucan, les réseaux en redoutable contre-pouvoir pirate : l’arrêté est abrogé dans l’heure, ou presque, laissant tout juste le temps aux auxiliaires de police de fanfaronner (dans la presse, un des shérifs de la chasse prend plaisir à narrer comment les promeneurs des bois se sont mis à fuir, le week-end dernier, tels des Zyed et Bouna du Coronavirus).

Plus au nord, ce n’est pas un PDF, mais un poster en papier, à l’ancienne, qui raconte le jusqu’ici-tout-va-bien. Le quotidien La Voix du Nord propose une affichette en dernière page, « à accrocher sur vos fenêtres, vos portes, ou vos voitures afin qu’elles atteignent leurs destinataires ». On y voit le large sourire de « Christophe, policier à Boulogne-sur-Mer, en première ligne face à épidémie ». L’annonce est barrée d’un immense slogan : « MERCI à l’ensemble des forces de l’ordre ». L’opération est habile. D’un même mouvement, il s’agit d’héroïser les uns, et de dépolitiser tous les enjeux de la gestion de l’ordre.

APRÈS-MIDI. Et maintenant ça, et maintenant l’indicible : le premier mort présumé pour n’avoir pas respecté les restrictions de confinement. Il avait 34 ans, un gars de la rue, un autre Victor (cf. Corona Chroniques de mercredi), maintenu, menotté, puis le cœur qui lâche au commissariat. Ça s’est passé hier soir, à Béziers. Aujourd’hui, une certaine presse locale fait son boulot dégueulasse et salit déjà la victime, « un accro aux stupéfiants bien connu en ville », un rien que « les policiers municipaux auraient eu du mal à arrêter, mais c’est souvent le cas avec les toxicomanes. »

Minimus minimorum.

Béziers, Laboville. Avec son maire d’extrême droite ; ses affiches (« la police municipale a un nouvel ami » : un pistolet Beretta, en 2015) ; son couvre-feu Corona à 21h ; ses bancs qu’on déboulonne en Covid-catastrophe (ça faisait de belles images de télé, il y a deux jours, au ras du sol, contre-plongée vers le néant) ; Béziers encore, avec cet itinérant, un autre, de 79 ans (soixante-dix neuf !) verbalisé 19 fois (dix neuf !) en 13 jours (treize !).

Mais là, c’est un cran au-dessus, un cran ultime, un cran sans cran après : il y a mort d’homme.

Le procureur s’est déplacé. Il annonce l’ouverture d’une enquête (pour « homicide involontaire »), et livre une première version — une de ces versions bancales dont on pressent, d’instinct et d’expérience, qu’elle pourrait ne pas tenir le temps du confinement, prolongé ou non (on saura lundi, Macron a pris rendez-vous à 20h) : « Un policier municipal se serait assis sur les fesses de l’individu encore très excité dans le but de le maintenir jusqu’à sa conduite au commissariat de police ».

Une vidéo surgit, on voit un corps, lourd, mais bien en vie, dans la rue, un corps qui se débat, on entend des cris. Insupportables douleurs, insupportable moment, comme les jambes convulsées de Cédric Chouviat, les drames de tant d’autres, en banlieue ou ailleurs, Avant.

allo @Place_Beauvau - c’est pour un signalement - 910
Attention images très dures.

Et voilà qu’une autre vidéo remonte, oh, de quelques heures seulement, une prestation du maire de la ville, Robert Ménard, le matin même du drame, paradant sur LCI, tout à son Fouché, rictus et tout sourire : « Il y a des gens qui ne veulent rien entendre. Alors, on se charge de leur faire comprendre que l’heure n’est pas à la clémence, à l’explication, l’heure n’est PLUS à la pédagogie »

Un ami m’écrit : « Et quand dans trois mois, tout le monde s’entendra sur le fait que le confinement était seulement lié au manque de moyens et que son flicage était parfaitement inutile sanitairement, les gens vont être très fâchés. »

SOIR. A 20h, #OnApplaudit. Mais le cœur n’y est pas. En face, le petit garçon n’apparait pas à sa fenêtre. Ça fait deux soirs, maintenant. Il faut se rendre à l’évidence : la famille a dû filer en week-end. Joyeuses Pâques de merde.

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