Corona Chroniques, #Jour55

Dans la salle, deux Brigades de solidarité populaire javellisent les conserves, et dépiautent les emballages ; ils trient, ils ensachent, petits colis d’autodéfense sanitaire parfaitement hermétiques, royalement offerts, auxquels ils glissent parfois un jouet. Une famille s’approche, de celles qui, désormais, sont à bout de tout, de la promiscuité et des économies.

Paris, mai 2020 Paris, mai 2020

SAMEDI 9 MAI 2020 - JOUR 55

MATIN. Le chien porte un joli nom, qui fleure les trente glorieuses, et les 11 mai qui hantent ; il a le poil court, d’un jaune vif, et sait nous émouvoir, assis sur ses pattes arrière ou à plat ventre, museau baissé, mais en alerte, à quémander sa caresse ; il a la grâce d’un lévrier afghan au pas de course, longues pattes frêles, léger corps de fusée-fuseau, sans un gramme de graisse, tête dressée vers Après et en avant, et ses yeux : petits, vifs, presque malicieux, qui flashent dans la nuit ; même à l’arrêt, l’animal a le sur-place élégant, une leçon pour les joggers de feu rouge, lui, il ne patauge pas sur son attestation, il danse la délivrance. Ce chien est la liberté même, agile, rapide — et il est bourré d’électronique, de capteurs, d’intelligence artificielle, de voyeurismes en tous genres, caméras à visée totalitaire, 360 degrés comme il faut ; il porte la rage, celle du confort et de la surveillance ; Spot est son nom, et le clébard gambade dans un parc de Singapour, téléguidé à distance, propagande par le fait accompli de la maison Boston Dynamics, longtemps financée par d’autres chiens de garde et de traces, Google Company. Sur la vidéo du matin, Spot fait le beau et tout le monde l’acclame à grands renforts de selfies et de servitude volontaire ; il veille au respect des distanciations sociales, il a le disque rayé ; sans cesse, Spot aboie d’une voix féminine « Let’s keep Singapore healthy, for your own safety and for those around you, please stand at least one metre apart. Thank you » et tout le monde rit, même Twitter ricane, et ne voit pas bien le danger, tout à sa joie de s’admirer dans son Black mirror, et honoré d’assister à son propre anéantissement : dans le parc, pas un pour se lever, pas un pour hacker le robot, le savater ou le saboter, ou même l’envoyer se noyer dans le bassin tout proche ; pas un pour comprendre ce que cette fausse bête à collier est en train de faire, mordre nos libertés — faux clebs qui nous prend pour de vrais chiens. Désastre au Désastre : en deux mois, aurions-nous tout perdu ? Appel de l’Après : et s’il n’était plus question d’être seulement vigilant, mais bien combattant ?

APRÈS-MIDI. Sur le chemin de la permanence des Brigades de solidarité populaire, découverte d’une supérette, qui se donne des airs de vert et d’éco-responsabilité. Sur les frigos, ils ont placardé une affiche qui rappelle où on est, tout de même, et quand : « Chaque produit touché = produit acheté / Prenons soin de nous tous, soyons solidaires — l’équipe Franprix » Une rue plus loin, une autre pancarte indique qu’on doit être sur le bon chemin : « Distançons nous d’un Maître  ». Et une autre, comme un jeu de piste : « Vous êtes démasquées, on veut des masques ».

Pour accéder à la collecte des Brigades, il faut donc suivre ces panneaux et traverser un square — sur l’échelle de déconfinement, la pelouse doit atteindre les 90% de sa capacité d’accueil — puis une placette, noire de monde elle aussi, et on y est : un restaurant associatif a confié ses clés aux Brigades (cf. Corona Chroniques, Jour 47). Deux petites vieilles du quartier tapent la discute à la table de réception, en versant leurs provisions — de l’huile, des pâtes, des doutes, des serviettes hygiéniques, du chocolat et des espoirs. On attend notre tour. Dans l’arrière-salle, deux bénévoles javellisent à tour de bras les conserves, et dépiautent les emballages ; ils trient, ils ensachent, petits colis d’autodéfense sanitaire parfaitement hermétiques, royalement offerts, auxquels ils glissent parfois un Ariol ou deux Kididoc. Professeurs, chômeurs, artistes, artisans, les brigadistes viennent de tous horizons, et plutôt de bâbord. Ils seraient dans les 700, Paris-Nord, Paris-Sud, Banlieue, plus de cent mille masques distribués en priorité à celles du bas de l’échelle hospitalière (les aide-soignantes), du gel par kilolitres, douze mille repas, deux camions de maraudes, des circuits de récupération — et des cuisines autogérées qui tournent à plein régime, avec des Gilets Noirs en chef-Tuques.

A la table de réception, Anna, la trentaine, raconte ses moments de grâce ordinaire, les gens qui donnent, ils savent à qui ça va, tout ça, ils donnent pas de la merde ; elle parle des manques, les jeux pour les enfants, et les jerrycans d’eau pour les jetés à la rue (et à qui la mairie de Paris, moins généreuse que dans les JT, a fermé les robinets publics) ; Anna raconte l’ampleur de la déroute, et les aléas des humeurs chez les donateurs : d’abord la sidération, puis la colère, puis la solidarité.
- Une chose est sûre, on est là pour durer.
Une famille s’approche, de celles qui ne venaient pas au début, il y a deux mois, mais qui, désormais, sont à bout de tout, de la promiscuité et des économies — et qui pointent depuis peu ici, aux permanences des Brigades, ultime halte avant le néant.

Au retour, un courriel, signé du fondateur de la boite Datakalab. Il a lu ma chronique sur ses caméras à démasquages sur les marchés de Cannes (cf. Corona Chroniques, jour 45). Xavier Fischer aimerait bien que je le rappelle, pour causer technologies et garde-fou. Au téléphone, sa voix est celle d’un jeune homme de 27 ans, affable, à la fois sûr de lui, et fébrile ; disponible et pressé ; techno-commerçant destiné à aller loin. Son crédo : si la France abandonne la « course à la technologie  », c’est Amazon et Ali Baba qui rafleront la mise, et alors là, adieu les barrières, adieu la RGPD, on aura un sérieux problème. Et les fous seront bien gardés. Xavier Fischer déroule ses arguments de vente : avec lui, tout est en local, rien ne transite sur les réseaux, pas de piratage possible, un décalage temporel entre prise de vue et traitements des données, on est comme un cliqueur qui compte les gens qui vont à un concert, voyez ?
- Et vos tests dans le métro, à Paris ? Je demande.
Silence.
Le patron de Datakalab ne peut rien dire, faudrait voir avec la com’ de la RATP, mais pas sûr qu’ils causent. Station Châtelet ? Oui, mais on n’installe pas de nouvelles caméras, juste nos petits ordinateurs.

SOIR. A 20h, #ManifAuBalcon. A 21h, magnifique orage d’été, #ChantonsSousLaPluie. Plus que 24 heures avant… Avant quoi, au juste ?

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 4/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 936,3 Mbps

 

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