David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 12 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour27

Au Monde, un ancien directeur général de la santé accorde une interview bazooka. Comme un graffiti acceptable, emballé dans du papier journal de référence. William Dab : « Avec le confinement généralisé, le coût humain est effrayant. » Sur LCI, ils font la moue. Guest star du jour: David Simon.

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
Pigiste Mediapart

SAMEDI 11 AVRIL 2020 - JOUR 27

MATIN. Le petit Japonais d’en-bas vient de rouvrir. Du moins, la fenêtre coulissante côté rue vient de rouvrir. L’échoppe est tenue par une famille toujours sur la brèche, toujours heureuse, des Cambodgiens, qui tiennent aussi un Thaïlandais trente mètres plus haut dans la rue. Miracle de mondialisation miniature. Une file d’attente se forme, délivrance : un peu de diversité dans nos carences confinées. Le patron glisse une petite bière à chacun, comme un clin d’œil, un souvenir de poignée de mains d’Avant ; et à chacun, aussi, le jovial ajoute : Moi, ça va, ça va. Ça lui fait un peu des vacances avant l’heure, cette fermeture jusqu’à nouvel ordre comme disent les vitrines du quartier, et ça lui libère du temps pour le bricolage, toujours repoussé, du côté de ses arrière-cuisines et compagnie.
- Le seul truc qui m’a rendu un peu mal, c’est qu’ils nous ont dit de fermer que trois heures avant le confinement… Moi, j’avais fait le plein de mes frigos le matin même…
L’ami fait une pause, et d’un rire :
- On a passé trois semaines à bouffer le stock, dans le restaurant, là, derrière, les stores tirés. Vous imaginez l’ambiance !

Des nouvelles de Baltimore, USA, décor nature de The Wire. La surveillance policière y atteint des sommets dans les airs et avec le Corona. Selon The Intercept, la ville a passé contrat avec une société pour « trois avions munis des systèmes d’imagerie qui peuvent photographier jusqu’à 82 kilomètres carrés par seconde, permettant la reconstruction au ralenti de pratiquement tous les mouvements extérieurs.  » En février, David Simon, le showrunner de The Wire, avait donné conférence à Paris. C’était dans notre vie d’Avant, heureuse et insouciante — la Chine c’était loin ; le virus, pas même une ombre ; l’OMS, on s’en moque ; et la démocratie, garantie sur facture (sauf à considérer les avenants, minuscules, au verso). Au détour de ses souvenirs d’ex-journaliste, Simon en avait cité un autre, parti avant lui dans la fiction, et dont on sentait qu’il était son modèle : un certain Albert Camus (numéro un des ventes actuelles, par la grâce d’un inespéré Covid-Come Back). Ou plutôt Simon avait résumé Camus, et ce samedi pascal, c’est comme si tout ça se bousculait, comme si tout ça prenait du relief, La Peste, The Intercept, The Wire : « Ce n’est pas parce que c’est perdu qu’il ne faut pas s’indigner ».

APRÈS-MIDI. Des nouvelles de Bordeaux, via mon site. Les activistes du graffiti « CRA, Ehpad, Prison : on crève en silence ! », au cœur de la ville et de la nuit (cf. Coronas chroniques de mercredi), m’expliquent leur geste, d’un poème sans rime, et sans détour :

On crève en silence
Notre sort est votre honte 
C’est l’abandon et la détention qui nous tuent
Privés de la visite de nos proches, la pandémie nous prive du peu qu’il nous reste
Mais ce traitement honteux, n’en doutez pas, est le reflet de votre inhumanité
Jamais il n’a été aussi clair qu’aujourd’hui,
Qui est exclu et à qui profite la puissance de l’État 
On agit parce qu’il faut avoir du courage et de l’audace maintenant
Pour en donner à ceux qui en manquent 
Désobéir paraît la seule chose à faire quand tout le monde marche au pas 
Quand tout le monde est écrasé par la peur 
Peur de l’autre, peur de la répression policière, peur de la maladie 
Nous ne laisserons en aucun temps notre liberté se ternir
En aucun temps la peur dicter notre conduite 
 

Au Monde, un ancien directeur général de la santé accorde une interview bazooka. Comme un graffiti acceptable, emballé dans du papier journal de référence. William Dab : « Avec le confinement généralisé, on fait peser sur la population la totalité des efforts de prévention. Ça ne peut pas marcher et le coût humain est effrayant avec un cortège d’inégalités sociales qui s’aggravent. »

Le même, trois heures plus tard, chez lui, corps mal cadré dans un canapé qui semble l’étouffer, tant le sofa est imposant. William Dab est sur LCI, il en appelle à un « commandement unifié  », laisse entendre que c’est le foutoir la riposte, personne ne décide vraiment de rien, c’est un homme d’ordre, le voilà qui réclame un « Maréchal Foch  », Dab suggère un général d’armée ou un préfet, m’enfin quelqu’un « qui soit doté d’une très forte autorité et d’un très fort savoir-faire logistique », et que Macron aille le chercher, et que Macron nous livre même son nom, lors de son allocution, après-demain, lundi de Pâques — qu’on attend, sans attendre ni espoir, et toujours sans masques.

D’un ton posé, William Dab annonce la déroute : « Nous sommes dans une guerre de tranchées, et le virus va la gagner. Parce que le confinement va devenir insupportable. Parce que les inconvénients du confinement vont devenir supérieurs aux bénéfices qu’on en attend. Et à ce moment là, il y aura tellement de dégâts économiques, psychologiques, familiaux, sociaux, avec une poussée fantastique des inégalités sociales, que le virus aura gagné. » Sur le plateau télé, moue des chroniqueurs (leur peau luisante dit les coulisses : le virus semble bel et bien avoir écarté maquilleurs et coiffeuses). Il va trop loin, le mandarin. Il n’est pas raccord avec le discours ambiant, le déconfinement qui vient, le Jérôme Salomon qui compare chaque soir toujours avec le pire et jamais avec l’Allemagne (2673 décès là bas, contre 13 832 ici ; sur 81 millions d’habitants là-bas, contre 66 millions ici), toute cette météo sanitaire qu’on habille de beau temps, et cet hôpital public qui-nous-sauve-et-qu’on-va-sauver : c’est qui donc ce Cassandre à lunettes cerclées et pull à col roulé ? Un journaliste lui dit d’être un peu plus humble, à Dab, de se souvenir de sa gestion à lui, du temps de la canicule de 2003, et d’arrêter ses yaka, et ses faukon, et ses leçons.

Dab ferme les yeux, comme pour renvoyer son interlocuteur à sa propre cécité. Et désolé : «  Comment voulez-vous combattre un ennemi alors que vous ne connaissez pas les forces en face de vous ? Est-ce que cette épidémie touche actuellement cinq millions, dix millions ou quinze millions de Français ? On ne le sait pas. »

SOIR. A 20h, #OnGifle. Et à 21h, appel de G., 10 ans, 27ème jour d’absence. Depuis hier, G. a une nouvelle passion, un truc à nous, papa, comment on apprend le code ? Parce que Minecraft, c’est bien joli, tu vois, mais, à force, ça tourne à vide. G. apprend le langage html, pour faire des rêves et des sites web. Il m’envoie son premier fichier, comme une bombe d’espoir. Le moral remonte soudain. Le fichier est nommé : futur.html

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

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