David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 16 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour31

Passager sous hypnose, on se laisse conduire par Mino, sur ces routes sans fin, comme nos quarantaines sans signalisations, pas âme qui vive dans ce voyage, et chacun sur le qui-vive dans ses introspections. Le bitume défile, impensable déroute. Pendant qu'ailleurs, ça vichyste à tout de bras.

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Highway to hell pour de bon. © Mino est génial

MERCREDI 15 AVRIL 2020 - JOUR « 31 »

MATIN. Une youtuberie surgie d’une main fantôme, un ami, pas vu depuis au moins une vie, un type qui a changé la mienne, rocker et plasticien fluo (c’était l’époque, milieu des années 1980, quand Mino m’apprit le Do It Yourself, le maniement des Offset imprimerie de bureau, et le complete control à la Clash, j’avais 14 ans ; à son nom, il ajoutait Mino est génial, c’était un encouragement, de lui, à tous, à être chacun soi-même). Son film Kovid Autobahn 2020 s’ouvre par un avertissement (« J’atteste sur l’honneur être retourné pour raison de santé me confiner hors humidité ») avant de charger. Un saut dans le vide, quatre heures de Covid — départementales, nationales, autoroutes, toutes pures, offertes, sur toutes leurs largeurs et leur langueur, sans voitures, sans motos, sans rien, même pas de chiens, et sans piétons. France Flash Back, trois siècles en arrière, facile.

Ce 25 mars 2020, Mino, est génial, grimpe dans son break Citroën, un C15 rouge et sans âge, il roule et il filme à la main, avec ses gants de latex bleu et son téléphone, et il fonce, le temps d’un discours d’Edouard Philippe (« mes chers compatriotes, nous vivons un moment d’une très grande gravité ») ; chaque virage est négocié comme si c’était réellement le dernier ; chaque rond point dit les colères d’hier et celles de demain — qui sait ? La route est longue.

A son périple, Mino, est génial, accole le mix d’un groupe techno (HK Dog, inconnu au bataillon), des gros coups de boites à rythme, de bidons qu’on frappe, Highway to Hell pour de bon, en version terminal virus. Passager sous hypnose, en silence, on se laisse conduire, en plein désert d’évidence, c’est comment la vie à un kilomètre de nos cages à lapins ?, ces routes sans fin, comme nos quarantaines sans signalisations, pas âme qui vive dans ce voyage, et chacun sur le qui-vive dans ses introspections ; quand, à l’approche de sa destination (Vigneux-sur-Seine, banlieue Sud de Paris), Mino croise enfin un camion, et un autre, et un troisième, et il n’y a plus que ça, 35 tonnes de premières nécessités, rois de la route et forçats du #Confinement. Le bitume défile, irrésistible appel, impensable déroute — et les insectes s’écrasent sur le pare-brise. Le carton de fin dit : « A Suivre… Retour vers l’Après ».

APRÈS-MIDI. Autre travelling, autre plongée, contre-champ total. Nous sommes en ville cette fois, à Milan, six pieds sous terre, Covid-épicentre, et sur le quai du métro, ça grouille de sacrifiés. Un vélo, puis un deuxième, dix, trente ou quarante livreurs, on ne les compte plus, entassés, la plupart sans masques, mais tous avec sac à dos ou sur le porte-fatigue, pièges isothermes rouge, jaune, vert, bleu, l’internationale Uber-Etats-Deliveroo en rang serré, alignement noir d’ombres exténuées en attente de cette rame qui s’enfonce, et qui les filme, 22h26 dit l’horloge de la station Domodossola, « l’heure où les invisibles deviennent visibles » dit Twitter, bientôt minuit, quand les carrosses à deux roues se font chars à esclaves modernes.

Au téléphone, le fils d’une amie me dit qu’il en aurait des choses à me dire, il travaille au service client d’une de ces plateformes de livraisons, quelque part en France. Des choses sur ces clients qui abusent, ces livreurs qui rusent, faute de mieux, et tous ces repas sans contact qu’il faut déposer désormais en se baissant sur les paillassons, et ces clients qui râlent, pour une fourchette oubliée ou une pizza trop tiède ; ou encore ces voisins qui font le 17, parce que ça suffit bien ces attroupements de blacks devant les restaurants. Le jeune homme doit me rappeler.

A Montgeron (Essonne), Le Parisien raconte que c’est la mairesse qui fait afficher des appels à la délation dans les halls d’immeuble. C’est très simple, ça tient en quelques mots et ça vichyste : « Si vous êtes témoins du non-respect du confinement, je vous invite à le signaler à la police municipale ou nationale afin que les forces de sécurité puissent intervenir dans les meilleurs délais. » Sur Twitter, un corbeau perché sur son compte, qui fut distrayant, désigne dorénavant à la vindicte « tous les fils de pute qui ont déserté les grandes villes à l’annonce du #confinement. Politiques, journalistes, people… Épluchez les dates de leurs Insta, ces cons ne peuvent pas s’empêcher de poster. » C’est le mérite des longs voyages : ils révèlent la nature profonde de chacun.

(Penser à remercier Nicolas, lecteur de ce carnet, obsessionnel comme il faut, pour ses précisions concernant Eddie Cochran à qui, avant hier, j’ai affublé une guitare Les Paul qui n’était pas la sienne, Nicolas écrit : « Eddie Cochran jouait sur une Gretsch et non une Gibson Les Paul, en revanche il était dans les premiers à enregistrer ses titres sur plusieurs pistes de guitares, comme le guitariste Les Paul, de son vrai nom Lester Polsfuss, inventeur de la guitare dite solid body. Ce sont mes parents qui m’ont initié à cette musique et je n’ai jamais pu m’en défaire » )

SOIR. A 20h, « C’mon everybody and let’s get together tonight » : #OnGifle.

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

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