Corona Chroniques, #Jour1 à #Jour14

vousneconfirezpasnotrecolere

DIMANCHE 29 MARS 2020 - JOUR 14

MATIN. Disparition de Patrick Devedjian, 75 ans, victime du Covid-19. Qu’un ancien ministre meurt, et c’est un signal, nous assène la presse, un rappel que nous serions tous égaux devant la catastrophe. Une sous-télé appelle un sous-psy à la rescousse pour nous décortiquer tout ça --- il faut bien nourrir la bête : il n’y a plus de puissants, il n’y a plus de vaincus de l’Histoire, plus d’inégalités dans la société (au passage, il n’y a plus d’extrême droite dans son parcours, détail) ; la pandémie serait, dans sa grande folie et sa grande générosité : aveugle et juste. Si l’on suit le raisonnement, comme le speaker aimerait tant, il faudrait accepter, tous, notre sort, et les mauvais choix politiques, puisqu’en Haut, comme en Bas, la même malédiction s’abat.

Ce serait oublier les travailleurs forcés, les confinés perdus, seuls, ou entassés ; les sans-dents à la rue livrés à eux-mêmes ; les sans-gants d’Amazon qui pleurent, et la fortune de Bezos qui rit ; oublier la désespérance d’aujourd’hui qui s’ajoute au désespoir de toujours : les fins de mois impossibles, le mépris permanent. C’est La Lutte Virale, comme dit joliment un site de défense des droits monté par la CGT. Depuis Parlerme, un groupe de révoltés prédit : « Ceux qui sont prêts à la guerre le disent : il faut que nous dévalisions les supermarchés pour leur faire comprendre la situation dans laquelle on se trouve ».

A Nantes, on apprend que trois inconscients se sont fait salement contrôler par les gendarmes, flingue sur la tête, « si tu bouges, je te fracasse au sol ». Les trois fêtards avaient été repérés par un hélicoptère dernier cri, avec vision infra rouge, capable de « deviner à des centaines de mètres la présence d’êtres humains ou d’animaux, sans être ni vu ni entendu du sol », un engin affrété tout spécialement de Rennes, à 30 minutes à vol d’espion. Des moyens d’anti terrorisme, démesurés, du Blade Runner-sur-Loire, un déballage de contrôle qui coûte un bras --- ou un respirateur de réanimation (par sortie).

APRES MIDI. Mon voisin a retiré sa pancarte du mec qui veut vraiment sortir de chez lui (cf. hier). La faute au vent qui pique et qui souffle ? La faute à la rumeur, mais laquelle ? L’envie de changer, de confectionner une nouvelle missive ?

Une lectrice me suggère de répondre à l’artiste. Elle me conseille un vieux drap, faute de carton. Sur Twitter, le vidéaste Rémy Buisine qui, pendant des mois, avait documenté la fronde des Urgences, dans l’indifférence pas même gênée des pouvoirs publics, a posté un joli modèle, accroché aux grilles de l’hôpital Saint-Louis, à Paris :

« Covid-19, on vaincra cette « Saloperie » mais au prix :
de Larmes,
de Morts,
d’Épuisement,
de Peur,
d’Insomnies,
Et de Colère. »

On sort. Ni drone, ni hélicoptère au-dessus de nos têtes, juste du ciel, et du répit. Aux rares piétons, on tourne la tête, on offre notre nuque, impolis et grotesques, mais la frousse, mais la peur, et toujours, ici et là, ces déplacements tactiques et puérils sur quelques mètres carrés. Dans ce vide, tout Paname ressort, les pavés, le métro aérien, les boulevards infinis qui s’allongent, le zinc et l’ardoise des toits qui s’embrassent, le silence quasi total, au loin, un roulement de vélo, un store mal rangé qui s’amuse : Paris sans parisiens, c’est quand même quelque chose, ce pourrait être une fête, un rêve éveillé, mais c’est froid comme la morgue.

Au loin, sur un mur, toute fraîchement débarquée, j’attrape une céramique Space Invader. J’empoigne mon téléphone, décidé à immortaliser ma prise (c’est une app, FlashInvaders, qui permet de redevenir gamin, et de s’adonner à un jeu de piste urbain, de la réalité augmentée, qu’ils disent, rien à gagner, rien à perdre, juste à lever les yeux en permanence, pour ne jamais désapprendre à regarder ailleurs). Cette fois, la machine n’enregistre pas ma trouvaille. J’en suis pourtant persuadé, la pièce n’était pas là, avant. J’insiste, incrédule, on ne va pas me voler ça, aussi ? Je pointe à nouveau la céramique, comme un drone inversé, du bas vers le haut, mais je me fais gronder. Les développeurs ont modifié leur programme, et changé les règles. A l’heure du cauchemar et de la diminution totale, il serait déplacé d’augmenter quelque réalité que que ce soit.

Safer at home, m’ordonne l’application.

On s’exécute, penauds et émerveillés, vexés et reconnaissants. On rentre.

Nouveau coup de fil à ma mère, 76 ans, seule chez elle. Je l’appelle tous les jours, comme jamais : on a vite fait d’être le drone des autres, à des centaines de mètres, comme à 600 kilomètres de distance. D’ordinaire, on rit, on blague mais pas ce soir. Elle lâche, ferme : vous auriez pu venir, quand même ?

SOIR. A 20h, #OnApplaudit. Ce soir, le petit voisin s’est équipé : il lance des bulles et un défi à Rémi, en bas, son ami. La mère sourit, ça va être énorme demain.

Lecture du Tract d’Alain Badiou, « Sur la situation épidémique » , court texte disponible gratuitement dans la collection du même nom de la maison Gallimard. L’intellectuel de décoration écrit, sans honte : «  Et ce n’est sûrement pas les gauchistes – ou les gilets jaunes, ou même les syndicalistes – qui peuvent avoir un droit particulier de gloser sur ce point, et de continuer à faire tapage sur Macron, leur cible dérisoire depuis toujours. Ils n’ont, eux non plus, absolument rien envisagé de tel. Tout au contraire : l’épidémie déjà en route en Chine, ils ont multiplié, jusqu’à très récemment, les regroupements incontrôlés et les manifestations tapageuses, ce qui devrait leur interdire aujourd’hui, quels qu’ils soient, de parader face aux retards mis par le pouvoir à prendre la mesure de ce qui se passait. Nulle force politique, en réalité, en France, n’a réellement pris cette mesure avant l’État macronien et sa mise en place d’un confinement autoritaire. »

Outre que l’on sait qu’il était possible de savoir, et que savoir était même un devoir pour certains (sinon, à quoi bon les Autorités et autres Comités ?), lire à ce sujet le travail de Pascal Marichalar, évoqué hier soir, ici-même, quel malaise devant ce bavardage, digne du show télé matinal, fait d’haines recuites d’un autre temps et de résignation sans futur.

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 938 Mbps

 

SAMEDI 28 MARS 2020 - JOUR 13

MATIN. Elle est constituée d’un grand carton et de feuilles A4 rassemblées sur 1 mètre de haut sur 2 de long environ. La pancarte façon collage dit :

Vous voulez sortir de chez vous ?
Alors : RESTEZ CHEZ VOUS !
Signé : Un mec qui veut vraiment sortir de chez lui

Elle trône en face de chez moi, deux étages plus bas, telle une marquise improbable au-dessus du Carrefour Market, désormais plaque tournante salutaire du quartier. Le voisin l’a probablement fixée dans la nuit, sur son balcon (lui, c’est bien d’une véritable avancée sur la rue dont il dispose, pas d’un truc bricolé comme chez nous ; lui c’est un royaume de 3 mètres carrés avec table pliante en métal Ikéa, plante Ikéa, cendrier Ikéa, et, terrible et narquoise, une chaise longue Ikéa).

Le matin, c’est son immeuble qui profite du soleil. Je guette. A quoi ressemble ce mec ? J’aimerais savoir quelle tête de confiné il a, ce qui pourrait nous rapprocher, ou, qui sait, nous fournir de la bonne distance-sociale naturelle ? Sa banderole a un côté black bloc, renforcée, solidement harnachée au garde-corps et, à y regarder de plus près (la rue déserte nous sépare). Son intérieur du voisin est assez quelconque, si ce n’est quelques tableaux posés à même le parquet, et pas de ces croûtes suédoises qu’on s’achète à 20 ans et qu’on jette à 30, non, des toiles qui confèrent un peu d’âme à son appartement. Le manifestant est-il à bout (qui veut vraiment), est-il seul (un mec, pas deux, pas une famille) ?

Mais il ne vient pas. Il ne se présente pas. Il ne sort pas. Il ne prend pas le soleil, le con. Sa chaise longue est plus rageante que jamais : vide, illuminée, à l’air libre.

APRES MIDI. Conférence de presse sans presse, ou si peu, d’Edouard Philippe. Les annonces pleuvent, cascades de chiffres, un milliard de masques-qui-ne-servent-à-rien commandés, 14 000 lits de réanimation bientôt dressés, des tests par dizaine de milliers d’ici juin (juin, ça existe ?). L’ensemble offre un arrière-goût d’ORTF (jusqu’au plan final, cruel, d’un départ giscardestien, pupitre vide comme le Transat du voisin) où le Premier ministre distribue la parole sans contradicteur --- sauf, à la toute fin, un journaliste de l’Agence France Presse bien seul, à la voix hors cadre, comme surgie de l’isolement, et censé représenter ses confrères et consœurs retenus. A l’heure du télétravail imposé, on se dit quand même que les services de Matignon pourraient faire un effort et monter une bien nommée conf-call avec, pourquoi pas, quelques franc-tireurs du Skype et de la plume.

Pour Philippe, l’exercice est délicat. L’exercice de l’État, disent les connaisseurs. Il lui faut gérer la crise sanitaire, calamiteuse, et de communication, itou ; les erreurs d’hier et les projections de demain ; confuses les unes autant que les autres ; il faut occuper le terrain, dont chacun a compris intuitivement, et avant le gouvernement, qu’il était mouvant. A cette heure-ci (18h), Edouard Philippe doit être comme le héros d’en face : Un mec qui veut vraiment sortir de Matignon.

Il prend la parole, à sa manière, droite, le port altier comme on disait, les gestes lents, « Complète control » (Clash). Auto justification, estime-et-légitime de soi, il fait le job comme dit cette misérable expression chère aux commentateurs politiques (qui s’apprêtent d’ailleurs à rendre hommage au Brave-Homme-d’Etat). Les experts se succèdent, Philippe en Monsieur Loyal, le pire est annoncé à coup d’euphémismes (les vieux, dans les EHPAD, devront être isolés, traduisons : mourir seuls donc), des demi aveux sont effleurés, mais c’est rapide, c’est fugitif, sur une diapositive, qui liste les morts et les atteints, on lit ce que personne, ici, n’ose vraiment avouer au micro : « La diffusion réelle [du virus] dans la population est bien supérieure ». Et soudain, Edouard Philippe reprend la parole, et met tout par terre :

« Je ne laisserai personne dire qu’il y a eu du retard sur la prise de décision s’agissant du confinement. »

C’est donc ça, cette prise de parole ? Le musèlement, en plus du confinement ? Une double-peine injuste, comme toutes les double-peines ? En une petite phrase, toute cette petite mise en scène de transparence se révèle pour ce qu’elle est : une mise en scène, justement, uniquement, une de plus, une de trop. Un dispositif qui tient, avant tout, de la méthode Coué (Edouard Philippe finira par lâcher « Le découragement ne fait pas partie de la gamme d’émotions que je m’autorise » --- solennel et sornettes, qui peut le croire ? Qui même voudrait le croire ?).

Sur Twitter, déjà, l’imagination riante prend le (contre) pouvoir. Un gif « Dites le avec des fleurs » fait le tour, une couronne mortuaire surmontée d’une déclaration d’amour : « Il y a eu retard sur les mesures de confinement ». Sur un autre, détournement des Simpson, un écolier recopie au tableau : « Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de confinement. Il y a eu du retard sur les mesures de... »

Ces pépites font du bien, elles font tenir. On rit, on cherche une réplique, on s’amuse à nouveau, et puis on passe à autre chose. Avant que ça ne revienne, qu’un ami envoie une parodie, et qu’on se mette à lui en inventer une. Je lui propose celle-ci, et si la réalité, c’était l’inverse : Et s’il y avait eu confinement dans les mesures de retard ?

SOIR. A 20h, #OnApplaudit. Le voisin à la pancarte reste invisible.

Lecture du soir, une chronologie de l’émergence du Covid-19 par Pascal Marichalar, historien et sociologue du travail. Un travail clinique et cinglant, qui s’appuie sur deux sources simples, ouvertes, faciles : le magazine Science et les communiqués de l’OMS.

Ses conclusions sont frontales : « Lorsque le temps de la justice et des comptes sera venu, il nous faudra comprendre comment nous en sommes arrivés à la situation actuelle : une pénurie absolue de masques, ne permettant pas de protéger convenablement les soignants qui sont au front – qui sont infectés, et infectent à leur tour –, bien trop peu de tests de dépistage (ce qui semble avoir été une décision assumée, y compris aux temps où l’épidémie était encore balbutiante en France, et n’est pas une fatalité en Europe, comme le montre l’exemple de l’Allemagne), et finalement la décision de dernier ressort de confiner toute la population pour une période indéterminée, une arme non discriminante qui est terriblement coûteuse en termes humains, sanitaires (santé mentale) et économiques. »

Avant d’éteindre, j’écris au chercheur pour le remercier.

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 4/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

 

VENDREDI 27 MARS 2020 - JOUR 12

MATIN. Réveil en sueurs, un rêve de nature et de drone que je manipule depuis le jardin d’une maison de campagne que je ne connaissais pas ; le drone s’envole, majestueux, silencieux, transmission des images parfaite, le voilà qui survole les bois, longe les champs, et fonce maintenant sur un pavillon de chasse, à Versailles, la Lanterne, où Macron se repose ; l’engin est désormais incontrôlable, trop loin, trop vite, il pique sur la résidence présidentielle, et s’écrase, ridicule, contre une fenêtre.

Une voix douce me tire du merdier. Sans cet amour, je virerais fou, j’en suis sûr.

APRÈS-MIDI. Le sourire de Julie, 16 ans, transperce mes déambulations numériques. L’adolescente est à peine décédée que, déjà, sur les chaines en information continue, une armada de spécialistes de la spécialité est sommée de nous en glisser deux mots --- et d’atténuer séance tenante la portée du drame.

Julie était élève dans un lycée professionnel de la région parisienne, tout a commencé par une légère toux, puis les glaires samedi, un généraliste dimanche, puis l’hôpital Necker, tests d’abord négatifs puis positifs, réa, respirateur, le corps de Julie qui ne supporte l’opération, sa mère s’effondre, et le sol se dérobe sous nous pieds : « On n’aura jamais de réponse, c’est invivable. »
Dès qu’un chirurgien apparaît sur l’écran, c’est la même mécanique que les présentateurs déroulent. Dites, professeur, c’est grave, mais c’est exceptionnel, rassurez-nous, hein, le virus, il-tue-pas-les-jeunes-normalement ? Et le docteur Raoult, hein, il en penserait quoi ? Y a espoir, non ?

Le chaud, le froid, les images chocs et les corps encore tièdes, LCI et consorts jouent toutes la même partition depuis le début du confinement : la modulation des angoisses en couleurs, qu’elles voudraient choisir, et guider, comme mon drone du petit matin, pour mieux nous sécuriser. Nous sidérer et nous cajoler, papa-maman ridicules, avec leurs sourires forcés, voilà ce que ces broyeuses à images tentent de faire. On sait comment ça finira : dans le mur.
Dans cette folie, où un ministre nous dit qu’on peut aller travailler mais pas se rendre aux obsèques familiales, le temps du deuil est décidément déchiqueté, partout. Et on se désole : le virus ne pourrait-il être la bascule où tout bascule, pour tous, comme pour elles, ces chaines en confusion continue, si puissantes et si fragiles en même temps : ne pourraient-elles pas enfin faire leur examen de conscience ?

Pandémie peine perdue.

Dans un live au Monde, le président de l’Institut national du sommeil et de la vigilance (oui, ça existe) suggère d’« écrire, avec les enfants, les cauchemars ensemble et, éventuellement, les relire le soir avant de se coucher en proposant de modifier le scénario du cauchemar pour qu’il soit moins anxiogène. »
On pourrait pousser un cran plus loin, et détourner l’apocalypse : écrire ensemble la réalité morbide qui s’abat sur nous pour modifier le scénario de l’après.

Prédictions d’Édouard Philippe : « la vague extrêmement élevée » du #Covid-19 va bientôt « déferler sur la France », « situation difficile pour les jours qui viennent ». Signe des temps, le Premier ministre ne s’exprime pas depuis Matignon, où rien n’a été ni vu ni prévu, mais depuis une cour qu’on reconnait facilement, une cour de répression, quand il ne reste plus que le bâton pour diriger le pays, une cour toute en graviers et en longueur, avec, à l’entrée, de belles grilles noires aux pics dorés qui donnent sur la place Beauvau.

Pendant ce temps, les vidéos d’ultra #ViolencesPolicières s’additionnent. A Marseille, un récalcitrant aux attestations, plaqué contre un mur, reçoit des coups au visage et, comme ça ne suffit pas, lui qui se laisse frapper pourtant, a droit à une décharge de Taser sur les côtes. Aux Ulis, un livreur d’Amazon, 21 ans, est tabassé par un groupe de policiers, d’abord au vu et au su de tous, sur le parvis, puis à l’ombre d’un porche ; insupportables hurlements, les coups s’abattent, une première caméra suit le début de l’enfer, une autre capte les flammes de la suite. Je retweete.

Dans la soirée, grande première, un député gazouille à son tour : « Les opérations de contrôle dans le cadre de la lutte contre l’épidémie de Covid-19 ne doivent pas donner lieu à des abus. Je me suis entretenu avec les parties prenantes. Les plaintes doivent être déposées pour que toute la lumière soit faite. » C’est Cédric Villani, député de l’Essonne.

Cauchemar. Scénario. Angoisses. Réécriture du monde de demain (qui nous appartient, Suprême NTM, 1990, déjà, 30 ans déjà que ces prophètes du réel avaient tout annoncé).

SOIR. A 20h, #OnApplaudit, avant soirée pizzas surgeled in Italy. Palabres et rires de virus avec ma femme : doit-on ajouter ces belles burratas choisies mercredi chez le fromager du coin ? Le commerçant était formel, vous m’en direz de nouvelles, avait-il lâché plein d’optimisme, sûr de lui, de sa camelote --- et des jours à venir. Et cet emballage, l’avions nous bien décontaminé, à coup de savon, et de tristesse ? Sur la boite, un slogan en douces lettres d’avant Malédiction : Contagiosa freschezza.

23h30, dernier tour du web avant nuit agitée. Confinée dans une aile de l’Elysée, Brigitte Macron vivrait mal ces heures sombres, « ça lui coûte », selon l’édition du jour de Elle : « Le service à la française, où chacun pioche dans les plats, a été remplacé par le service à l’assiette, plus hygiénique. »

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 6/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

JEUDI 26 MARS 20202 - JOUR 11

MATIN. Ça commence par une modeste virgule. Une simple virgule, l’amie discrète des mauvais temps et des belles lettres, c’est le journal La Croix qui l’a placée, et de quelle manière. Son titre :
« L’Etat, d’urgence ».

Par courriel, je prends des nouvelles d’un manifestant amoché par la police d’État lors des samedis Gilets jaunes. « Pour ma part, confinement dans mes 20 metres carrés, avec la nourriture des Restos du coeur car plus de moyens financiers. Impossible de reprendre mon taf. Toujours sous calmant , anti dépresseur et somnifères. »

Et malgré ça, virgule de vie et vie entre parenthèses, la journée s’annonce radieuse. On dirait qu’avec le confinement, le ciel de Paris tient sa revanche. Tous ces fuyards, un million deux cent mille franciliens, dit-on, trahis par la circulation de leur portable, et les mouchards d’Orange, ne verront jamais ce que c’est Montparnasse qui renait en plein virus de mars. Depuis dix jours, le ciel est cruel, il nous nargue, il nous tente, il nous provoque, il respire comme jamais, pas un postillon, pas un crachat, pas une toux : il fait le beau, partout --- beau temps, beau fixe, beau soleil.

Est-ce les effets de la dégringolade de la pollution en ville ? 60 % des oxydes d’azote en moins, claironne Airparif. Dans Libération, le directeur d’un service européen de surveillance atmosphérique lâche : « le Covid-19 peut rester accroché pendant environ trois heures sur les particules fines en suspension, émises entre autres par les voitures, l’agriculture ou l’industrie. » Si le chercheur dit vrai, le Coronavirus serait alors le liquidateur le plus expéditif de notre propre folie. Le nouveau tueur à gages de la pollution atmosphérique, qui assassine, déjà, mais à feu doux, à jet continu, invisiblement, près de 48.000 personnes par an en France (source : Santé Publique France, 2016). Ce que l’on comprend du Covid-19, c’est qu’il serait à notre image d’hommes et de femmes modernes : il voyage, vite, il cible, vite, il aime le spectacle, rapide, social comme Facebook, et il passe à autre chose, vite et pressé, rue après rue, victime après victime, virgule après virgule.

APRES MIDI. La porte-parole du gouvernement s’emmêle les pinceaux une nouvelle fois. La faute au va-t-en-guerre Didier Guillaume, qui veut soulever une « armée des ombres » d’agriculteurs spontanés (cf. le carnet de mardi). Elle déclare qu’il n’est pas question d’envoyer au champ et à l’autre bout de la France des enseignants, qui-ne-travaillent-pas en ce moment, avant de se reprendre, évidemment qu’ils télé-travaillent, les profs et que, même, chaque matin, chaque parent mesure l’envergure de leur mission avec les devoirs à faire faire. De l’aplomb de Sibeth Ndiaye ou de sa bêtise, ou des deux, on ne sait ce qui est son arme la plus redoutable. Depuis mon balcon de poche et de fortune (Paris soleil, à nous deux !), je laisse Twitter s’étriper : faut la virer, la garder ; certains parlent de fusible commode, d’autres d’incompétente notoire. Elle est pourtant parfaite dans son rôle. Reine de la diversion, elle occupe les esprits. Son maintien, ou non, au gouvernement est affaire de temps, donc de stratégie. Faire durer la bouc-émissairisation, c’est gagner du temps de cerveau disponible.

SOIR. A la télé, Christophe Castaner annonce des chiffres terribles. Depuis le confinement, en zone gendarmerie, c’est +32% de violences conjugales. A Paris, +36%. L’émission spéciale, qui végétait jusque là, dans son habituel bavardage entre experts confits et confinés sur place (toujours les mêmes, au discours grosso modo rassurant, pour nous et surtout pour le gouvernement), prend soudain une tournure d’un autre temps.

Le ministre de l’Intérieur dévoile qu’il voudrait, comme en Espagne, que les pharmacies deviennent des lieux d’alerte, des refuges pour femmes battues, que ces dernières pourraient y venir, dans ces officines de la résistance, avec un mot de code pour déclencher l’alerte immédiate. Castaner donne l’exemple espagnol : « Je voudrais des masques 19 », et le pharmacien comprend. Mais le ministre se reprend, lui plus calme qu’à l’ordinaire, tellement fatigué, jamais vu autant usé depuis que je l’observe, il dit que ça doit être une autre expression codée, laquelle, on l’ignore, et son lapsus dit aussi l’étendue du marasme : il n’y a pas plus de masques 19, qui n’existent pas, que de certifiés FPP2, qui n’existent plus, dans les pharmacies de France.

A 20h, #OnApplaudit. Cette fois, je sors une casserole. Plus de bruit, comme hurlait La Mano Negra, au bout d’une heure de concert, avant de repartir pour autant de temps et de dinguerie. Dans l’immeuble d’en face, le plus petit des voisins exulte. Mon boomtchak boomtchak doit le rassurer : les adultes, aussi, sauraient donc faire les fou-fous.

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 7/10
  • Sortie : 0
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

 

 

MERCREDI 25 MARS 2020 - JOUR 10

MATIN. Au sol, sur le trottoir, le limonadier a tracé de grosses flèches blanches. Depuis dix jours, je rêvais de cet instant, retrouver mon café, le Jadis, comme je le surnomme, ce troquet de rien, un vrai vieux troquet, pas un de ces attrape-bobos de l’Est parigot qui jouent au faux vintage ; non, un dans son jus, décati sur les bords, Jacques Tati sur les murs, un bar-tabac de quartier, qui fait l’angle, dont la terrasse offre d’ordinaire vue sur tout, et tous, un poste d’observation idéal du Paris capitale, rayon quartier de vieux et classes moyennes.

A l’intérieur du Jadis, c’est un jeu de pistes pour non dépistés, on peut passer là, le long du zinc, mais pas ici, vers l’arrière salle ; trois bornes du loto nous barrent l’accès. La cuisine est éteinte, celle des croque-madame-frites-salade, et du petit Saint-Amour ; et F., le serveur, est absent : chômage par KO sanitaire. Au dessus du comptoir, un long ruban de film plastique qui se termine, devant la caisse, en fenêtre de Plexiglas. Les affaires sont les affaires, un vieux monsieur attend son demi, à emporter.

Sur le tourniquet, ça sent la réanimation : les journaux font moitié leur pagination, et encore, quand ils sont livrés. Au bas du présentoir, un Paris Turf annonce une course de l’année, dont on ne connaîtra sans doute jamais la fin. En Une du Canard enchaîné du jour, Lefred-Thouron s’amuse. Son dessin est titré : « L’heure est à l’union nationale ». On y voit un couple devant la télé. La télé dit : « C’est la guerre ». Et le couple en position canapé : « Curieux de savoir qui sera tondu à la Libération... ».

- Et l’argent, le cash, me lance soudain le jeune patron, c’est pas de l’intérêt national ?
Il m’a pris par surprise, le voilà qui ne s’arrête pas, son père s’y met. Ils parlent en faisant des pauses, comme s’ils avaient perdu l’habitude de causer aux clients.
- C’est bien gentil d’encaisser mais le liquide, on en fait quoi ?

J’essaye de leur remonter le moral --- le mien a fait un bond depuis que je suis descendu, enfin, après six jours, je le sens, physiquement, dans mes pas, mes regards, tout est enchanteur dans ma rue, un gamin je suis, Alice je suis, catapulté dans les Merveilles, mon porche pour passage secret --- j’essaye de leur dire que ça fait un bien fou de les voir, que, si ça trouve, je vais leur acheter des Camel, 15 ans après ma dernière cigarette, qu’on en peut plus, toutes et tous, bien sûr, que c’est terrible, sous le coup de l’Apocalypse, nous, les nantis, nous les Occidentaux, mais qu’ils sont là, et que...
- Le tabac, reprend le paternel, on est livré tous les 14 jours, soit. Mais comme la banque veut plus de notre cash, on peut plus payer, vous comprenez ? Plus de virements possibles, rien.

Je comprends, et je compatis, sincèrement. La petite vieille derrière moi, aussi, mais que fait-elle là, elle, du haut de ses béquilles et des ses probables 90 ans ? Je ne peux m’empêcher malgré tout d’esquisser un sourire, en imaginant, à l’étage, le coffre plein, les billets qui débordent. Mais, soudain, la réalité réelle reprend le dessus : mon sourire se fait rictus, il n’y a plus d’Alice, il n’y a que le monde des adultes, je regarde les bistrotiers, les traits tirés, les gestes lents, la bouche pâteuse, commerçants de nécessité au travail, ils me disent que la Société générale a fermé, que le Crédit mutuel, c’est pas mieux, il refuse les espèces, et que La Poste, c’est encore autre chose : le distributeur est vide.
Vide comme le Jadis.
Ma sortie tourne court, le moral pique du nez.

APRÈS MIDI. France Info annonce que, désormais, nous sommes trois milliards à être seuls chez nous - la moitié de l’humanité est confinée depuis aujourd’hui.

Sur le site du Monde, écho au dessin de Lefred-Thouron. Le quotidien croit savoir que le « sommet de l’Etat redoute de devoir rendre des comptes ». Il peut. Il doit. Comment en serait-il autrement ? Comment le sommet pourrait-il même imaginer un seul instant que son amateurisme éclatant passera par pertes et profits ?

SOIR. A 20h, #OnApplaudit.

A 20h05, il s’avance dans son long manteau, sans maquillage, les yeux rougis, les mains et la voix blanches. Il sort le grand jeu, ses communicants ont glissé au journal L’Opinion qu’il faut bien mesurer ce qui se passe ; ce n’est pas un petit déplacement présidentiel, ce Macron à Mulhouse, devant un hôpital militaire de fortune, c’est une « ​présence thaumaturge ​ ».

Sur toutes les chaînes, il s’élance en direct, d’abord fatigué, peut-être ému, retourné sans doute par ce qu’il a vu, ici épicentre du désastre, Grand Est qui va tout balayer, et voilà qu’il se ressaisit, qu’il passe à Action Joe, lui le jeune Quadra devant sa tente kaki, il nous prend pour des poupées, à jouer le père de la Nation, au petit Clémenceau-pour-BFM, qui voudrait nous faire croire qu’il est soldat connu dans les tranchées. Au loin, au dessus du chapiteau, vacillent les lumières d’une fenêtre du centre hospitalier de la ville, le vrai, le en dur. On ignore si ce clignotement est une panne, ou la métaphore d’une panne.

Guerre, guerre, guerre, Macron persiste et signe, il a perdu la fragilité de ses premières phrases. Il annonce, martial, froid, mécanique, l’Opération Résilience, qui couvait : la militarisation de notre espace de paix, l’occupation de nos rues, bientôt de nos Jadis.

Thaumaturge ? « Personnage, parfois mythique, dont les actions sont considérées comme miraculeuses » dit le Larousse. Et dire que tout ce cirque est faux ici, que tout est foireux. Un hôpital de campagne ? Mais laquelle ? Campagne sanitaire ? Publicitaire ? Campagne politique ? Trente misérables lits, sur un misérable parking, derrière le Président, voilà le dérisoire de la débâcle. Et encore, derrière lui, un seul lit est occupé, dit-on. Une semaine pour faire venir tentes et armatures --- une semaine ! Les vingt neuf autres places, ce sera pour ce week-end, quand le Barnum aura pris fin.

En retrouvant le mien, sur ma table de chevet, 14 Juillet d’Eric Vuillard.

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 8/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 938 Mbps

 

MARDI 24 MARS 2020 - JOUR 9

MATIN. Sur BFM TV, un type fait de grands gestes et de grandes phrases. Il « lance un appel » à rejoindre « la grande armée de l’agriculture française ». Le voilà qui exulte maintenant, il invoque l’« armée des ombres », et se reprend, « heu... l’armée de l’ombre », et nous enjoint de la gagner.

200 000 bras sont nécessaires dans les champs.

L’homme brasse de l’air et l’Histoire (on lui dit pour la Grande Déroute de la Grande Armée de Napoléon ? Et pour l’Armée des ombres, de Melville inspiré de Kessel inspiré de la Résistance face à l’occupation nazie ?). Même son interlocuteur semble trouver ça un brin déplacé, et pourtant, il lui en faut à l’adjudant Jean-Jaques Bourdin pour soulever une paupière.

« Je veux lancer un grand appel aux femmes et aux hommes qui, aujourd’hui, ne travaillent pas, à celles et ceux qui sont confinés chez eux dans leur appartement, dans leur maison, à celles et ceux qui sont serveurs dans un restaurant, hôtesses d’accueil dans un hôtel, aux coiffeurs de mon quartier. Je leur dis : rejoignez la grande armée de l’agriculture française. Rejoignez celles et ceux qui vont nous permettre de nous nourrir de façon propre, saine. »

Dimanche, dit-on, la re-re-re-re-re-re-re-re-re-re-re-diffusion de La Grande Vadrouille avait encore cartonné (5 millions de fugitifs, confinés devant France 2). En écoutant l’illuminé, je me demande s’il ne serait pas un figurant échappé du casting à qui le gouvernement aurait confié une réplique, un petit moment de gloire, dans cette drôle de guerre sanitaire...

Didier Guillaume, c’est écrit dessus. 

Il est ministre de l’agriculture et de l’alimentation.

Et sa langue qui fourche (sans jeu de mot) dit l’inconscient qui nous menace : devenir des ombres. Tous aux champs. Tous précaires. Tous courbés. Devenir comme ces exploités que nous refusons de regarder, été après été, maghrébins de saison, sans papier à vie. Au moins, c’est le mérite de cette pandémie : les sans grades gagnent du galon, chaque jour, y compris dans la plus libérale des presses. Les infirmières et les caissières, les driveurs de supermarchés et les éboueurs, et les petits soldats oubliés de « la grande armée de l’agriculture française ».

Des ombres en puissance. La Loi d’urgence sanitaire, votée dans le week-end, ouvre littéralement cette perspective de casse sociale. Elle porte en elle la liquidation du droit du travail. Mais qui s’en soucie ? Qui se soucie de ce virus social en germe ? Le documentariste Christophe Del Debbio a fait les comptes (par email). Dimanche, après le vote dans la nuit de ces mesures d’exception, le JT de TF1 de 13h a consacré 12 secondes à la loi ; celui de France 2, même heure, 30 secondes bien tassées ; rien dans le 20h de TF1 (pourtant édition spéciale, 52 minutes) et à peine une phrase dans un vague reportage au 20h de France 2.

APRES MIDI. Toujours infoutu de lâcher mes écrans. Bureau, chambre, cuisine, salon, toilettes, couloir, c’est Coronaweb toute la journée, au moindre instant, à scruter courbes et analyses, chiffres et reportages. Et même dans ma nouvelle extension côté rue : entre les volets et le garde corps de ma fenêtre, un balcon de fortune avec couette et coussin comme paillasse pour jambes repliées au soleil. Vue imprenable sur le manège, en bas, des téméraires qui zigzaguent en quête d’air et de fruits frais.

Sur les réseaux sociaux, les rumeurs d’amende arbitraires pour non respect des consignes de déplacement pullulent. On y lit ceci, entre autres :

« En sortant de son supermarché. Contrôle. Elle sort le papier. Ils font l’inventaire, sortent deux paquets de gâteau et demandent « ce sont des produits de première nécessité ? » Elle se défend, interroge le texte qui dirait quoi manger... bref : 135€ d’amende. Elle s’agace, le ton monte. Elle écope de 360€. À la base : deux paquets de gâteaux dans son sac de courses pour la semaine. »

Autre scène, téléfilmée cette fois. Une femme se fait contrôler par des gendarmes à la sortie d’un supermarché. Dans son caddie, un cliché de la malboisson : une bonne demi douzaine de bouteilles de Coca, et rien d’autre. La femme se fait risée de Twitter, et des flics : « vous prévoyez une gastro, Madame ? »

Le message est clair. Deux forces seraient actuellement en manœuvre sur le territoire : l’armée des bras (à prix) cassés qu’on enverrait à la campagne, et les bras armés qu’on envoie à la périphérie sonder les âmes et les achats.

SOIR. Des lecteurs attentifs de ce carnet m’envoient leurs calculs. Il semblerait que, samedi, j’ai sur estimé la générosité du bon Bernard Arnault, avec ses 6 millions d’euros investis dans la fabrication de masques. Sur 97 milliards de sa fortune estimée, disais-je, ses 6 millions seraient l’équivalent d’une demi baguette. Pas même. Un quignon, si j’en crois Myriamthou :

« 6x10⁶ sur 97x10⁹ ce qui donne 6/97×10³= 0,00006185567, pour une maison de 200k ça donne un don de 12,37 € »

Ou, plus parlant encore, RoL57000 :

« 97 milliards, Arnaud donne -> 6 millions €
Toi tu gagnes :
97 000 € -> 6 €
10 000 € -> 0,60 €
1 000 € -> 0,06 € »

A 20h, #OnApplaudit. En face, le petit voisin saute de plus belle. Ce soir, il parvient même à ouvrir, seul, la fenêtre. Sait-il que le Conseil scientifique voudrait lui faire gagner encore un mois de joies du soir ? Au coin de la rue, devant la boulangerie, une voiture de police fait sonner sirène. Une voix, descendue des étages : « éteins ton pin-pon, toi ! »

Moral du jour : 6/10
Ravitaillement : 5/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 935 Mbps

 

LUNDI 23 MARS 2020 - JOUR 8

MATIN. Sortir, ne pas sortir ? Aller saluer le boulanger, et s’il n’était pas là ? Avec Anita, on se promet qu’on le fera. On se dit qu’on devrait, marcher un peu, main dans la main, lâcher nos putains d’écran, qui filent migraine et yeux rouges, sortir de la petite folie qui gagne le petit appartement. Il fait si beau, sec et froid. Et puis : la frousse.

APRES MIDI. Obsession : que se cache sous la loi d’État d’urgence sanitaire, passée hier dans notre monde, comme au garde à vous ? Les cent pas dans la maison, les interrogations qui s’additionnent, et ces maux de tête qui reprennent. Et ces morts : Italie, Espagne, l’ami d’un ami. Manque d’air, de rencontres, manque de visages.

Au téléphone, William Bourdon a ses envolées d’avocat, dans sa voix chaude, et sa gestuelle que j’imagine. Il montre, aussi, les inquiétudes du défenseur des Droits qu’il est : « L’État d’exception offre toujours une tentation opportuniste de penser que la répression est le remède adapté à une situation de crise. Un remède qui, sournoisement, s’inscrit parfois dans le marbre de la loi. »

L’avocat en est convaincu, et il est atterré : la pénalisation en cas de récidive de non respect des consignes de confinement, « ça va s’abattre sur les personnes les plus isolées, sur les damnés de la société ». Les premiers chiffres en attestent : à Beauvau, on en brandit un comme un trophée, en boucle sur les chaines d’info et la fachosphère : 10% des amendes du premier soir concernaient la Seine Saint-Denis. Et, comme toujours, Bourdon finit par glisser un sourire, à l’adresse des puissants : « Et si cette loi avait été l’occasion de prévoir la mise en danger d’autrui avec la circonstance aggravante en bande organisée ? »

Raphaël Kempf, aussi, porte la robe. Un jeune avocat, rencontré dans les prétoires des comparutions immédiates des Gilets Jaunes. Un infatigable qui, lui aussi, n’a pas quitté Paris. Lui aussi télétravaille, c’est notre chance, travailler à distance, l’ordi comme outil, le mail comme truelle, on sait faire, on peut faire, privilège de classe. Kempf, aussi, est préoccupé par cette loi.

A lui, comme à Bourdon, j’essaie de faire --- mal --- l’avocat du diable. Pourquoi donc s’intéresser à cette loi urgente d’État d’urgence, alors que nous sommes, tous, plongés dans un état de sidération soudaine, sous la menace de mort collective et brutale ? Pourquoi ressasser en permanence ces questions de liberté quand la catastrophe des catastrophes survient dans nos rues désertes ? Cette quête d’Idéal au milieu des décombres qui s’annoncent ?

Kempf, qui s’y connait (il a publié Ennemis d’Etat, sur les lois scélérates du XIXe siècle et leur permanence jusqu’à aujourd’hui ) a cette réponse --- qui sauve ma journée : « Ne jamais se satisfaire des désirs de contrôle et d’ordre. Ce à quoi nous assistons est avant tout à une crise sanitaire, une crise sociale, une crise d’organisation ».

Dernier appel de la journée, à Arié Alimi, autre maître des cours de justice, croisé, lui, un jour de février 2019, au parlement Européen, où nous étions conviés pour une conférence sur les violences-policières-qui-n’existent-pas-mais-que-tout-le-monde-filme. Lui aussi est à Paris, lui aussi télétravaille, et lui aussi est inquiet. Cette loi, qui permet à l’exécutif de tout régir, ou presque, par ordonnance, c’est « plus de pouvoir au pouvoir, sans contre pouvoir. C’est plus de pouvoir aux juges administratifs, aux préfets, aux policiers, au Conseil d’État ». Droit de la famille, droit du travail, libertés publiques, il alerte sur les coups du butoir potentiels.

SOIR. Edouard Philippe annonce, pas bien précis, et comment pourrait-il l’être, que notre enfermement, c’est pour quelques semaines encore. On aurait dû flâner dans le quartier : pas pire sentence que celle dont on ne connait pas la fin. A dire vrai, le calme ministériel force le respect, on dirait que le Premier encaisse tout, même de n’apparaître qu’au milieu de la pièce, à la douzième minute du journal de TF1 --- c’est ainsi, désormais, les Nunez, Castaner, Philippe, dévalorisés, ne sont plus têtes d’affiches des JT mais de simples invités de ventre mou, comme les autres, ou quasi.

Le décor de son duplex tient de la série Baron Noir, une vague ressemblance avec l’idée des dorures de la République, pas vraiment L’Elysée dans le feuilleton, ou, ici, pas vraiment Matignon, mais tout comme. Ce bureau impeccablement vitré, avec un Philippe en double, canal officiel, je rassure, canal catastrophe, en reflet inversé, panique générale ; ce bureau vide, avec en arrière fond quatre dossiers à spirales trop bien ordonnés, est-ce bien le sien ? Et ces micros, au revers de sa veste, qui lui a délicatement posé : lui même, ou un preneur de son sans distanciation sociale ? Et ses lunettes, posées royalement en avant de lui : signe de sagesse paternelle ou de myopie de chef de patrie ?

A 20h, #OnApplaudit. Comme chaque soir, le cadet des trois frères, à sa fenêtre, dans l’immeuble d’en face, fait des petits cris d’indien, et des sauts de gamin. Ce soir, on se salue, comment ça va bonhomme, il rit de plus belle, à demain à demain, il lance.

NUIT. Texto d’un inconnu :

« Bonsoir, j’ai trouvé ce site en ligne : http://plaintecovid.fr J’ai vérifié son contenu. Ça m’a l’air sérieux. Je suggère que ce soit diffusé massivement. Bonne nuit ».

La grande idée : un générateur de plaintes contre X, pour « mise en danger de la vie d’autrui ».

Moral du jour : 6/10
Ravitaillement : 5/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

DIMANCHE 22 MARS 2020 - JOUR 7

MATIN. Au parlement, adoption de la loi d’« État d’urgence sanitaire ». 7 députés, 7 sénateurs, quatre heures de débat. Sur Twitter, Sylvain Ernault, journaliste, livre un live. Il écrit :

« Les tyrans ne sont grands que parce que nous sommes à genoux. » Je suis tombé de ma chaise quand Christophe Castaner a prononcé cette phrase révolutionnaire cette nuit.

Parmi les mesures, la loi va permettre de durcir le non respect des consignes de confinement. Jusqu’à six mois de prison en cas de récidive. Dans l’hémicycle, on s’indigne, à droite, au centre, à gauche, pas de l’absolue nécessité de faire respecter le confinement, mais des moyens quasi-absolus qui sont prévus. Raphaël Schellenberger (LR) juge la mesure « invraisemblable ». Charles de Courson (Libertés et Territoires) : « on passe de la contravention au délit, au-delà de toute proportionnalité ». Christophe Lagarde (UDI) fustige un « effet d’affichage pour BFM TV  ». Et Danièle Obono (LFI) : « c’est une opération de communication, on réagit, surréagit en supposant qu’en passant au journal de 20 heures, cela réglera les choses. Incohérent, d’une disproportion absolue et d’un point de vue pédagogique, c’est contre-productif  ».

APRES MIDI. Tri des photos. Acte 4 des Gilets Jaunes, 8 décembre 2018. Nous sommes sur les Champs Élysées, en attente des véhicules légers blindés que la Gendarmerie promet de ressortir du Kosovo, et de Notre-Dame des Landes. Ma femme prend un souvenir, prémonitoire : on y voit deux blouses blanches, et manifestantes : « convergences des luttes, hôpitaux debout ».

Sur ActaZone, les brèves se succèdent. Mutineries à la prison d’Uzerche, de Saint-Malo, de Rennes-Suzin, de Fleury-Mérogis, de Limoges, de Nice, de Carcassonne, de Meaux, de Longuenesse, de Maubeuge, et encore, de çi, de là. Souvent, les détenus réclament des douches, demandent simplement un linge plus souvent lavé, ou, plus modestement encore : le port de masque pour le personnel pénitentiaire. Ces émeutes ne font quasiment aucune ligne dans la presse.

SOIR. Petit SMS d’une amie de toujours. Elle est à Paris, autre quartier, autre arrondissement, à l’autre bout du monde. Elle raconte sa première sortie, « longue », « seule » : « le silence, poétique ou pesant, m’a frappée. Et aussi le nombre de sans-abri. Et de personnes dans leur voiture à l’arrêt, comme autant de mini-refuges (ils n’y vivent pas) contre la promiscuité ».

Je n’ai qu’une envie, inacessible : sortir, faut aller voir, comme disait Brel, aller voir ces gens dans leur bagnole, comprendre ce qu’ils fuient, et ce qu’ils y trouvent. Pendant ce temps là, autre effet secondaire de la pandémie : selon le Wall Street Journal, d’autres refuges se portent mal. Airbnb perdrait des centaines de millions de dollars.

A 20h, #OnApplaudit. Sauf erreur, ni Schellenberger ni de Courson ni Lagarde ni Obono ne font les JT du soir.

Moral du jour : 7/10
Ravitaillement : 7/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

SAMEDI 21 MARS 2020 - JOUR 6

MATIN. Sur Twitter, au réveil, ce rappel :

« Une chose peu dite. Les Gilets Jaunes et les manifestants qui ont subi la répression violente depuis quelques années ont investi, eux, dans des masques FFP3 à l’épreuve de la lacrymo, pendant que l’Etat investissait dans des grenades et des LBD. » --- @Gjpvernant

J’avoue. J’ai ri. Jaune.

Les chiffres sont sans appel. 22 millions d’euros dispersés en lacrymos depuis 2017, 3 de plus tirés en cartouches et armes rien qu’en 2019. Pour les masques médicaux, on ne sait pas bien.

APRES MIDI. Courriel reçu d’une lectrice de ce carnet. Laura, une inconnue, infirmière : « Je commençais à ressentir un nœud au ventre. Peur, moi ? Jamais ! Enfin là, ça commençait un peu. Depuis que je vois combien le personnel de terrain n’est pas entendu. La nuit, j’accompagne les personnes malades ou en fin de vie chez elles. Et il ne m’est pas venu à l’idée d’arrêter. Pas encore, enfin, si un peu... (...) Je file me préparer pour partir travailler. Mais où est mon masque ? Ben, c’est à dire qu’ils ne sont pas arrivés. Ah oui, c’est vrai, j’en n’ai pas encore ! Bon, j’y vais quand même... »

SOIR. Sur France Inter, le secrétaire général de LVMH joue les bons samaritains. Et tient, surtout, à ce que ça se sache. Bernard Arnault, son patron, un des hommes les plus riches du monde, s’est fait lui même le fond de ses propres poches pour fournir la France en masques. Chez les milliardaires, c’est une coquetterie : on préfère choisir à qui on donne, que payer un impôt juste.

Au final, on notera qu’avec ses récentes pertes en bourse, l’aumône du patron est beaucoup moins élevée que pour Notre-Dame, mais dans la fournaise dans laquelle nous sommes, ne soyons pas mesquins (mais calculons quand même, grâce à https://chiffre-en-lettre.fr, les bons comptes faisant les bons amis : 6 millions, sur une fortune estimée à 97 milliards, représentent une demi baguette : 0.0061855670103% ).

A l’antenne, son second déroule ses boniments, c’est la section parfums et cosmétiques qui a trouvé « un fournisseur fiable », en Chine, avant de se lancer dans « une course contre la montre » : trouver des masques, les faire homologuer, s’assurer que le fourbe « ne les confie pas à un autre client » (capitalisme), « évidemment, c’est un partenariat très fort avec l’Élysée, mais c’était compliqué ». On comprend que Bercy a négocié : les droits de douanes, on écrase, les masques vont arriver sous « franchise pour aller plus vite ». Et pour finir, avec une voix de croupier : « Bernard Arnault a mis 6 millions d’euros sur la table, là, tout de suite. »

En une fraction de secondes, tout y est. L’arrogance, la mainmise du privé sur le public, la mondialisation joyeuse (le communiqué du groupe est carrément triomphal : toute cette générosité, c’est « grâce à l’efficacité de son réseau mondial ») et, au passage, petite leçon d’optimisation fiscale (on comprend bien, ici, c’est pour la cause, et pour toutes les Laura du monde, femmes et hommes magnifiques, dignes et décidés, mais n’empêche l’étourdi retient ce que le factotum du milliardaire veut bien faire passer : oui aux gestes barrières, haro sur les barrières douanières, sinon c’est compliqué).

A l’heure de la gestion catastrophique du catastrophisme (Raoul Vaneigem), le message se voudrait clair (on s’occupe de vous) et il est terrible (on ne s’est occupé de rien mais, alors, de rien). Sur Twitter, on hashtague #IlsSavaient ; #IlsNontRienCompris sonnerait bien, aussi.

A 20h, #OnApplaudit.

Moral du jour : 8/10
Ravitaillement : 8/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

 

VENDREDI 20 MARS 2020 - JOUR 5

MATIN. Je ne l’avais jamais vu comme ça, le jeune boulanger. Je me faisais une joie de le retrouver, on allait se raconter une connerie, une petite blague, le truc qu’on fait à chaque fois, ça finirait, comme à chaque fois, dans un bonne journée pleine de rires.

Ce matin, première sortie depuis le jour 1 du confinement. La rue en jeu de go, chacun se place et se déplace en fonction des autres ; il y a quelque chose de militaire, de mécanique, dans cette stratégie du bitume --- et les sourires mêmes. Jamais vu les Parisiens autant sourire, un sourire triste, un sourire inquiet, démasqué, un sourire de ville, mais un sourire. Les vitrines disent le couvre-Paris : le cordonnier est fermé jusqu’à nouvel ordre, le Vietnamien en vacances, le primeur en travaux, les poubelles vides, et la rue, propre comme un 15 août. Au loin, des policiers contrôlent poussettes et passants. Brassard en évidence, ils quadrillent la polis comme jamais.

Devant l’étal de gâteaux, au sol, le boulanger a collé des rubans de scotch, un par mètre, distance réglementaire, douze barres marrons sur la longueur, couloir étroit, couleur d’effroi, mais personne ne marche sur ces maudites barres. Dix clients par heure, et encore. Voilà ce qui le torpille, le boulanger, personne à qui raconter ses vannes, personne à qui donner son petit mot, glisser une gentillesse.

APRES MIDI. Sur FaceBook, les hôpitaux font la manche. C’était donc ça, la start-up nation : crowdfunding pour nécessiteux, défiscalisation pour les autres ? Du Grand Est parviennent les rumeurs d’une médecine de guerre, faute de place, faute de prévisions ministérielles, faute de Politique profonde, faute de mieux, et la faute au pire : on fera des tris, on fera des choix. Et ils seront mortels.

Le confinement est un moment, le confinement est le moment. L’essentiel jaillit, les marches forcées économiques, les gestionnaires plutôt que les visionnaires, la rue en mode survie, la police en maîtresse, les mensonges et autres arrangements d’État. Et dire que la presse se délecte encore à nous narrer le Pouvoir, ses affres et ses hésitations, ses gué-guerres de com’ et ses petites déclarations --- ah, les sorties des Macron, effarés devant tant de monde dans les parcs quand eux-mêmes nous sommaient de voter et de sortir quelques jours auparavant --- cette même presse dont on voudrait tant qu’elle nous cause Politique, et non (im)puissance et jeux de pouvoir imbéciles.

SOIR. Sur son blog, Olivier Ertzscheid, maître de Conférences en sciences de l’information et de la communication, publie un long billet passionnant (« L’humanité malade du Corona : ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés ») qui décortique comment cette pandémie est avant tout une pandémie de classe. Au détour de son texte, Ertzscheid cite les préconisations de The Lancet pour atténuer les impacts psychologiques de la quarantaine.

La première dit tout :
Information is key ; people who are quarantined need to understand the situation.

Je la relis.
Information is key ; people who are quarantined need to understand the situation.

Et encore.
Information is key ; people who are quarantined need to understand the situation.

Au 20h de France 2, Laurent Nunez, numéro 2 de la Place Beauvau, homme informé s’il en est (son travail consistant, entre autres, à informer le numéro 1 du ministère de l’Intérieur) est en duplex, figé dans son fauteuil, reflets bleus sur ses lunettes, comme des détecteurs de mensonge. Il ne cille pas : « Les masques sont livrés très régulièrement. Non, je ne reconnais pas qu’il en manque », lâche-t-il. Les masques manquants, c’est comme les violences policières : ça n’existe pas dans un État de Droit.

Information is key ; people who are quarantined need to understand the situation.

Moral du jour : 8/10
Ravitaillement : 8/10
Sortie : 1
Speedtest Internet : 937 Mbps

 

JEUDI 19 MARS 2020, JOUR 4

MATIN. La folle du quartier qui prophétisait la fin du monde, trois fois par jour, en hurlant d’un trottoir à l’autre, a disparu. Impitoyable Covid-19, pas même reconnaissant envers ceux qui l’annonçaient.

Disparu, aussi, le SDF au pied du distributeur de la Poste, un vrai/faux éborgné des Balkans. Et celui que j’aimais le plus, vague cousin d’un Philippe Noiret de la cloche qui soliloquait à voix basse et toute la sainte journée, j’arrive à rien aujourd’hui, personne me donne, je suis pas bon, je sais pas, j’attire pas les regards --- emporté, lui aussi.

Ils me manquent, ces qui-ne-sont-rien.

Tout manque. La pollution, les bagnoles, les klaxons, les cris, les rires, les putains de t’es où hurlés dans les téléphones, les écoliers de 8h, pressés, et les mêmes, au goûter, rieurs.

Au moins, il y a Pierre, le livreur de plats préparés de la maison M., en bas de l’immeuble. Ce matin, Pierre portait un masque, terrible, un cache cou noir. Monsieur M., le bon boucher, l’attendait sur le pas de sa porte, armé d’un long couteau. Ambiance.

Monsieur M. est un artisan qui n’a pas bougé depuis des lustres, tout comme sa devanture, un joyau de l’art 1970, lettrage Barbapapa, orange, céramique marron, volailles-triperie-charcuterie, le plus popu du quartier, quand les autres se donnent des airs (tablier gris, casquette à l’ancienne) pour sur facturer aux bobos.

La distanciation sociale a ses vertus : Pierre et Monsieur M. parlent fort, assez pour converser à deux mètres, et que des bribes remontent les étages. Pierre est en forme, semble-t-il. Et pourtant, les nouvelles...
- La charchut’, ça marche plus. Les charcutiers purs, les gens viennent pas. Je sais pas pourquoi. Ils ferment. Les Brasseries ? 50% de mon boulot. Closed. Y a que vous, les bouchers, qui marchez, et encore, pas tous.

Les bouchers.
La boucherie.
Paris.

APRES MIDI. Dans Le Monde, des nouvelles de l’ancien monde. Le quotidien cite « un membre du premier cercle  » d’Emmanuel Macron, galvanisé par l’audimat du patron : « On disait que le président avait perdu le fil avec les Français. On se rend compte qu’il reste une ancre. Le pays est unifié autour du président ». On dirait le Philippe Noiret de ma rue. De la comédie pour quémander un peu de considération. Sauf que l’un a toutes les excuses du monde ; l’autre, qu’un sourire martial pour cacher sa propre masquarade.

SOIR. Des banlieues surgissent des vidéos de contrôles piétons. Grigny, Torcy, Asnières, ailleurs, les violences policières ne cessent pas. Je relaie sur Twitter celles que je peux sourcer. Coup de pied dans les couilles, balayettes par derrière, corps bousculés, jetés au sol, policiers avec ou sans masques, excédés, fantassins déroutés d’une politique en déroute, hurlements. Aux fenêtres, ceux qui sont #restezchezvous filment. En masse. Effet indirect du confinement : ces vidéastes amateur captent les pratiques policières d’ordinaire invisibles, ou presque.

A Nice, ville pionnière en matière sécuritaire, Big Brother is Watching You pour de bon. Une société locale a mis en place un engin de contrôle redoutable, un sombre drone muni d’un haut parleur, qui crache en boucle « rappel des consignes relatives à l’épidémie de Covid-19 : tous les déplacements hors du domicile sont interdits, sauf dérogation. Veuillez respecter les distances de sécurité d’au moins un mètre entre chaque personne ». Il y a peu, des amis avaient relayé une vidéo du même genre, en Chine, tout le monde y avait cru, c’était la Chine, et c’était pourtant un montage. Rien de tout ça, ici. Big Brother est réel, et présentable : il a des allures d’archange à fine silhouette. Sur la vidéo, l’oiseau de mauvais augure survole les bâtiments, plane au dessus d’un Monoprix, débite ses ordres, et redescend, démonstration faite.

Hyperbole de la catastrophe en cours : puissante, aérienne, en surplomb.

Aux étages supérieurs de mon immeuble, on fête. Au son de sa voix, le garçon doit avoir à peine 7 ans. C’est son anniversaire, sous Coronavirus et sans amis. Ses parents ont confectionné une boule disco, dont les reflets lézardent les murs d’en face, à la grande joie des autres 7 ans, qui dansent en imaginant gâteau et cadeaux. 20h, #OnApplaudit.

Moral du jour : 6/10
Ravitaillement : 6/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

 

MERCREDI 18 MARS 2020, JOUR 3

MATIN. Je découvre la vie de mes voisins, ceux côté rue, et ceux côté cour. Je n’ose regarder vraiment leur intérieur, mais je sens que ça vient. Accrocher son regard, pour détourner ses angoisses.

Le Monde donne des conseils pour nettoyer nos portables. Ici comme ailleurs, les riches ont un avantage. Les riches possèdent des téléphones semi étanches, qui acceptent l’humidité ; encaissent l’alcool ; Apple me rassure, je fais partie des nantis avec un modèle à la pointe de l’hygiénisme 2020. Les pauvres, eux, n’ont qu’à se toucher la mort.

La surveillance de masse, elle, ne fait pas de distinction. Elle frappe partout, dans les résidences secondaires, comme dans les cités, à Paris comme à Berd’huis, elle le fait pour la pire des raisons, celle qui rend suspect quiconque la critique : elle le fait pour notre bien.

A Washington, l’administration Trump négocie déjà avec les GAFA. L’enjeu : collecter les données de géolocalisation des smartphones afin de cartographier la propagation de la maladie. Données anonymisées. Bien sûr.

Bien sûr.

En Israël, dit-on, le Shin Bet brasserait déjà les datas de géolocalisation des mobiles pour traquer les malades testés positifs au Covid-19. Et identifier leurs « contacts » au gré de leurs déplacements. Un SMS, et c’est la quarantaine.

En Lombardie, le vice-président Fabrizio Sala révèle que 40% des habitants n’ont pas respecté les consignes, qu’ils sont sortis de chez eux, exodes ou promenades, et que s’il le sait, c’est parce que les opérateurs de téléphone savent tout.

Terrible confinement, terribles piétinements.

A Paris, le gouvernement annonce un « État d’urgence sanitaire », lui qui, jamais, ne s’est soucié véritablement des hôpitaux ; lui qui, jamais, ne s’est comporté véritablement en État, expédiant le fond pour maltraiter les urgences. Des juristes s’inquiètent des restrictions des libertés à venir qui, on le sait, on l’a vu, resteront en vigueur, aussi, après. Il est plus dur de retrouver une liberté que de défendre celle qui existe. En France, l’État d’urgence permanent se construit peu à peu, sous nos yeux, pas par putsch, mais par poussées.

APRES MIDI. Sur Twitter, je relaie la vidéo d’un policier. Il est assis, au volant de sa voiture, manifestement à l’arrêt. Sa radio crachote les consignes : « Sur instruction, nous demandons à tous les effectifs employés sur le terrain de retirer leurs masques de protection  ».

Chez les syndicats, la colère gronde. Majoritaires, comme minoritaires, ils réclament un peu plus d’égard. Eux que Castaner désignait il y a peu comme les remparts de la République face aux manifestants, les voilà soldats en première ligne de la guerre sonnée par Macron. Sans protection. Ils annoncent le chaos, s’ils devaient être tous placés en garde à vue médicale. Dans l’après midi, un des syndicats menace de faire valoir son droit de retrait. Quelques heures plus tard, des CRS du Rhône, de l’Ain et de l’Isère, exécutent la menace.

Pendant tout ce temps, je n’arrive à rien de concret, incapable de me concentrer sur autre chose que l’info en conoracontinue, hypnotisé par le déluge de notifications, de reloads, trente onglets ouverts en permanence.

A 20h, ensemble, à nos fenêtres, côté rue, et côté cour, on applaudit toubibs et infirmiers. Du bruit avec nos mains, ces tueuses.

Moral du jour : 7/10
Ravitaillement : 8/10
Sortie : 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

 

MARDI 17 MARS 2020, Jour 2

MATIN Ce matin, en boucle, les speakers télé et radio se repaissent du mot guerre. Ils le répètent, à l’envi, en faisant des ronds, comme un grand mot, trop gros pour eux, comme le Président hier, et son second, Castaner. On dirait des gamins qui attendent l’enrôlement. Ces présentateurs frémissent à l’idée d’avoir enfin quelque chose d’important à faire. La fonction créé l’uniforme. Guerre. Guerre. Guerre. Il y a quelque chose de touchant dans ces rouages de la propagande.

APRÈS MIDI. Sur BFM TV, parade du Préfet Lallement. Il arbore sa petite tenue des grandes tournées. Casquette rigide, écusson BRAV en étendard, sur le bras gauche, et corps qui panoptique plus qu’il ne se déplace : Lallement maraude au sommet de sa fonction, chefaillon d’une guerre civile autorisée par son supérieur Macron. Redoutable Lallement, cadré sans façon à la façon de novembre (« nous ne sommes pas dans le même camp »), par la même télé, la même caméra, comme un persiste-et-signe ; ses propos du jour voudraient sonner comme du triomphe : « Vous me connaissez, je vais faire comprendre assez vite les consignes. Rien n’est compliqué pour nous : on nous a expliqués que les manifestations étaient très compliquées pour nous, on nous a expliqués que toute une série de choses était épouvantable... »

Au même moment, l’ancienne ministre de la santé se reflète dans Le Monde. Agnès Buzyn accuse à mots couverts Macron et Philippe de ne pas l’avoir entendue. Mêmes techniques d’une même lâcheté : prétendre que les discours d’hier étaient infondés (les manifestations, c’était pas si compliqué ; ce qui est né en Chine resterait en Chine) pour valider la vérité volage du moment. Tabler sur notre amnésie, et notre sidération, pour que ces guerriers s’exonèrent de leur responsabilité demain.

Ces mutilés d’hier, en un sens, annonçaient les sacrifiés d’aujourd’hui. Les armes de guerre d’hier sont désormais validées pour cause de virus. Les restrictions des libertés de 2018/2019 servent, celles, sanitaires et nécessaires, de 2020. C’est d’habitude, et d’acceptation, dont notre confinement est l’enjeu. C’est d’eux qui seront ou non objets politiques quand le Corona sera terrassé.

SOIRÉE. Trois Krishna dans ma rue, avec des tambourins. Je les écoute, sûres d’elles, terriblement inconscientes, une nouvelle ère de la Terre commence chantent-elles, tous sourires. Le bruit sourd de leurs peaux remplit l’espace, c’est Paris moyen âge.

Au téléphone, un ami m’annonce son programme. 45 jours, 45 bouteilles.

Sinon, moral du jour : 8/10
Ravitaillement : 9/10
Sortie: 0
Speedtest Internet : 937 Mbps

LUNDI 16 MARS, 22h30, JOUR 1

MATIN Décision est prise. On reste en ville. Sur Twitter, ce matin, un beau débat. Je rêvais d’un long voyage en moto, vers le soleil maternel. Les réponses ont fusé. Voyager c’est propager.

SOIR. Place Beauvau, Christophe Castaner se donne de grands airs, mais bute un peu sur les mots qu’il lit. Plusieurs fois, il annonce qu’on pourra promener son chien.

Sans chien, nous laisse-t-il entendre que c’est, nous, qu’il envoie promener ?

Ce soir, le ministre joue les grands soirs, il s’accroche à son texte comme à un sauf-conduit ; cette pandémie épouvantable, c’est, aussi, pour lui, une attestation inespérée à rester à domicile, au ministère.

Il annonce que violer l’interdiction de déplacement pourra être sanctionné dès demain midi d’une contravention de 38 € (1e catégorie), avec une augmentation prévue à 135 € (4e catégorie). Ce que le ministre ne dévoile pas, c’est son inspiration : cette augmentation se calque sur le modèle des interdictions de manifestation type #GiletsJaunes. Interrogée par Mediapart, l’historienne Celia Miralles Buil nous l’avait rappelé dimanche : « Les épidémies sont marquées par un accroissement du pouvoir militaire »

Sinon, moral du jour : 8/10
Ravitaillement : 10/10
Sortie: 0
Speedtest Internet : 929 Mbps

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.