David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 17 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour32

Embarras @Place_Beauvau, obligé de se justifier sur sa commande en drones. D’un côté, les industriels français s’estiment lésés. De l’autre, le ministère est contraint de dévoiler ses réelles intentions : « capter des mouvements de foule intempestifs ». A Wuhan, la marché rouvre.

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Wuhan, hier.

JEUDI 16 AVRIL AVRIL 2020 - JOUR 32

MATIN. Accumulations de vent mauvais sur le front des libertés fondamentales :

Anthony Smith, un inspecteur du travail de la Marne, est mis à pied par son ministère, pour avoir fait son travail : protéger des employés-du-mois qu’on croyait désormais sacrés — des aides à domicile, nouveaux héros-du-peuple désignés, premiers-de-cordées soudain acclamés, que Smith estimait mal équipés en ces temps de pue-la-mort. Sa suspension a pour motif la plus grise des raisons : « dans l’intérêt du service  ».

A Paris, le gouvernement bricole la loi et colmate une faille exploitée par les forces de l’ordre dans les contrôles #Confinement. Jusqu’ici , la police gardait en mémoire, et en toute illégalité, l’historique des contrevenants au non-respect des restrictions dans un fichier conçu pour les infractions de la route. C’est un avocat commis d’office de Rennes qui avait soulevé le tour de passe-passe, et obtenu la relaxe d’un client. Dans un État de Droit, c’est ainsi : un fichier a une utilité claire et péri-métrée, pas deux. Depuis ce matin, bonneteau : un arrêté permet au dit fichier d’enregistrer maintenant les mal-attestés du #Confinement. Un État de Droit, c’est aussi un État qui change le Droit, « dans l’intérêt du service ».

Dans le Figaro, enquête sur les abus policiers en temps de Covid-partout qui tourne à la démonstration forcée : ce n’est pas la police qui serait à blâmer dans ses amendes excessives, ses routes barrées aux derniers adieux interdits, ou ses brimades jusqu’aux passages à tabac, mais les «  directives prises dans l’urgence par le gouvernement ». Du bas de l’échelle de la maréchaussée jusqu’aux syndicats de commissaires, c’est la même tactique et le même dédouanement à peu de frais : la faute, c’est pas nous, la faute c’est là-haut. C’est commode, mais trop commode, et c’est faux : les affaires de police sont toujours des affaires de chaîne de commandement, du bleuet au ministre.

Place Beauvau, à propos. Embarras au ministère, obligé de se justifier sur sa commande de Noël en drones-espions (Corona chroniques de mercredi). D’un côté, les industriels français s’estiment lésés, disent que c’est bien pas fair-play tout ça — pas tant au niveau des libertés, c’est pas leur came, mais du chéquier, qui est la leur : le cahier des charges du ministère de l’Intérieur ferait la part belle à l’Extérieur, et notamment au numéro Un chinois du secteur, et le « patriotisme économique  » bordel ? Et les «  impératifs de cybersécurité  » ? De l’autre, le ministère — vexé que « ces appareils se démocratisent auprès du grand public  », mais peu dans ses rangs, ce serait le sens de la commande des «  565 drones au quotidien  », les fameuses chinoiseries dispos chez JouéClub que la police va simplement faire équiper d’yeux plus perçants — est contraint de reconnaitre ses réelles intentions : « capter des mouvements de foule intempestifs ». On comprend dès lors ses dénégations premières, cette commande n’est certes pas directement liée au Corona, elle fabrique l’Après.

De Marseille, de Caen, de Paris remontent par FaceBook des petites descentes de police aux mêmes sales relents. Ça commence par une banderole au balcon, une banderole de colère, genre « Macron, on t’attend à la sortie  », puis ça se poursuit à coups de « Police ! Ouvrez !  », des intimidations ou des menaces, des avertissements ou des conseils, dans l’excès de zèle ils excellent (Suprême NTM).

Enfin, depuis Toulouse, une bourrasque : le site Acta Zone publie le premier rapport de l’Observatoire de l’État d’urgence sanitaire, tiré d’un travail de militants venus de partout. Une plongée mécanique dans la mécanique brutale qui s’impose ici et là — quartiers populaires, prisons, foyers d’immigrés, établissements sociaux, refuges médicaux. L’accumulation est terrible, aux confins des heures les plus sombres, dossier noir des desseins répressifs en gestation. Ainsi, « sur des campements de fortune du Nord de Paris ont été reportées des violences policières : réveil des migrants en déchirant les tentes au couteau, coups de pied, points d’eau potable coupés également. »

APRÈS-MIDI. Sortie du jour. Chez le boulanger, désormais, ça se durcit : un tableau nous demande d’attendre qu’on soit invité à entrer, un par un, et non plus à un mètre de distance les uns des autres. Derrière ses éclairs, malgré tout, Aurélien sourit, enfin, il fait le con, à nouveau, bonheur, le voilà qui me ferre, à coup de moulinet imaginaire, pêcheur de clients rares, il m’attire dans sa mare à ennui, derrière son comptoir, ça mord pas des masses, dit-il, que de la menue friture, de la petite baguette, ses rayonnages ont fondu, moins de choix, plus d’appât. A la caisse, Lorraine rit de plus belle, elle aussi, elle va mieux, on dirait :
- Vous savez pas quoi ? Après Aurélien, j’en ai un deuxième qui m’ fait la boule à zéro ! Mais alors lui, c’est vraiment raté ! Il a pris sa caméra, clac-clac, il se filme, il se rase. Ra-tée, sa coupe ! Venez demain, vous allez rire !

A Wuhan, réouverture du marché. Un photographe de l’AFP en revient avec un cliché obsédant. Deux hommes, deux vendeurs, assis sur de petits tabourets de bois, devant des caisses en plastique d’écrevisses qu’on devine gesticulantes. L’homme de gauche, c’est nous : il a les yeux fermés, il ajuste son masque d’une main ; de l’autre, il tient une canne. Le marchand semble attendre, ici et ailleurs, aujourd’hui comme demain. A droite, le désinvolte que nous étions il y a encore un mois : un jeune homme, masque descendu au menton, inutile et fier, blouson, noir et ouvert, t-shirt en V — à moins que ce soit sa paire de solaires, façon ray-ban, à cheval sur l’encolure, qui fasse bailler le maillot — et cigarette aux lèvres, de côté, légèrement inclinée : James Dean à la vie courte, Aurélien de Chine, petit pécheur indifférent au gros temps.

SOIR. A 20h, #OnGifle. Un ami m’envoie un passage du thriller La Fin de l’histoire de Luis Sepúlveda, fauché le matin même par le Terrible : « La littérature raconte ce que l’histoire officielle dissimule. »

Ce soir, officiellement, le monde compte 145 568 morts, dont 17 920 en France. Au Financial Times, Macron a cette phrase, qui sonne comme un appel au secours, ou une menace, un aveu de faiblesse ou la marque d’un narcissisme de fièvre, peut-être les quatre : « Il faut se rendre disponible à sa destinée ». Et il ajoute, plein de mystères et de rumeurs d’État bientôt éventées, que sur la Chine, « il y a manifestement des choses qui se sont passées qu’on ne sait pas.  »

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 5/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 937 Mbps

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