David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 20 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour35

En chefs de rayon d'un pays en panne, E.Philippe et O. Véran comblent le vide (de masques, de tests, de vision, de dates, de perspectives, de lits, de décisions, de certitudes, de respirateurs, de sur-blouses, de charlottes, d’écouvillons, de franchise).

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
Pigiste Mediapart
Paris, un jour d'avril 2020

DIMANCHE 19 AVRIL 2020 - JOUR 35

MATIN. Dans le garage, elle a démarré au deuxième coup de clé. Comme pour dire qu’après bientôt 19 ans passés ensemble, la moto aurait aimé un peu d’égard. Cinq semaines sans rouler, pas même un petit tour sur les Grands Boulevards, ou un Montparnasse-Orly-Montparnasse pour se nettoyer le carburateur, offrir ce truc que les non-motards ne peuvent comprendre : cette sensation d’équilibre arrachée à la pesanteur — et à la médiocrité du quotidien. Mais enfin la petite bécane a démarré, dans sa mélodie du Milwaukee, potato potato, et on a filé doux, sans casques, à deux comme des inconscients. Deuxième, troisième, quatrième, cinquième et sixième étage, douce mélodie en sous-sol, un voyage de surplace, aller/retour, deux fois, dans la rampe et le noir du parking, douce descente intérieure dans ce périple en nous-mêmes qui n’en finit pas.

APRÈS-MIDI. Sur toutes les chaines, le même désastre depuis Matignon, deux pupitres, deux Shadoks qui pompent, deux ministres, l’un que l’on dit Premier, l’autre, de la Santé, réduits au rôle ingrat de Pipeau et Pipelette. En chefs de rayon hexagonal, Edouard Philippe et Olivier Véran comblent le vide (de masques, de tests, de vision, de dates, de perspectives, de lits, de décisions, de certitudes, de respirateurs, de sur-blouses, de charlottes, d’écouvillons, de franchise). Sur Twitter-le-cruel, un éditeur (Johan Faerber) note : « Olivier Véran nous raconte ses coups de fil. J’ai téléphoné en Inde. J’ai eu un collègue au téléphone l’autre jour. J’épelle un numéro vert. Oliver Véran, ministre des Télecoms.  »

Leurs visages disent ce que leurs bouches voudraient masquer — leur dépassement total, et complet : le blanc qui gagne la barbe de Philippe, inexorablement ; comme les cernes de Véran, qui creusent le trou dans lequel il est — et nous avec. C’est un discours de disette, de confineMENT, en apparence peu clair mais dont on finit par comprendre au contraire qu'il l’est foutrement : s’ils n’ont rien à dire, c’est que ces deux-là ne gèrent pas la pandémie mais la pénurie.

Je les écoute sans plaisir — leur désarroi est le nôtre —, rétrogradant dans leurs rétropédalages intenables : minute après minute, ils s’enfoncent un peu plus bas dans leur parking à eux, de plus en plus humide, et sombre, froid comme un néon qui grésille. Deux gars dans un garage, sans huile et sans outils. Je les regarde et je me demande quelle mécanique les pousse à rester là, au sixième sous-sol d’un pays richissime mais incapable de produire le minimum vital ? Quelle force pour nous et se mentir à ce point ? Quelles perspectives, peut-être ? Quelle destination, pour l’un, pour l’autre ? Un raclement de gorge de Véran, la voix blanche de Philippe, et parfois, on se dit, ils vont sortir de là, prendre l’escalier de secours, et le courage de la fuite. Mais non. D’un trait, ils achèvent cette conférence de presse sans presse comme on débranche un respirateur à l’hôpital. Décès constaté, humanité dévastée, courage politique zéro.

SOIR. A 20h, #ManifAuBalcon. Dans le 93, comme à Toulouse, dit-on, certains se préparent à déconfiner à coups de feux d’artifices sur la police tandis qu’en face, fantassins d’un ordre qui les dépasse, des syndicats d’officiers dévoilent au grand jour, et en toute illégalité, les fiches TAJ (pour Traitement d’Antécédents Judiciaires) de tel ou tel. 2005 hante les esprits, et chacun fourbit ses armes. Deux différences, parmi d’autres, préparent la période qui s’annonce agitée : désormais, la stigmatisation des banlieues est achevée, totalisante et dégoulinante de matinales en réseaux sociaux ; et le désir d’armée (nous sommes en guerre, Macron), à peine discuté.

A ma fenêtre, la banderole flotte encore : « VOUS NE CONFINEREZ PAS NOTRE COLERE ». Aux dernières nouvelles, nous sommes 4,5 millards à l’arrêt.

  • Moral du jour : 7/10
  • Ravitaillement : 4/10
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