David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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Billet de blog 23 avr. 2020

Corona Chroniques, #Jour38

Paris, fin avril 2020, c’est donc ça : des bus vides, des SDF enfin visibles, et des vieux toujours valides ; ça se promène, ça discute, de loin, en voisins ; et ça (re)prend possession des lieux, gentiment, banc après banc, rue par rue.

David Dufresne
Écrivain-documentariste, Allo Place Beauvau, «Dernière sommation» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.
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MERCREDI 22 AVRIL 2020 - JOUR 38

MATIN. Sortir du périmètre autorisé et sentir exactement le moment du franchissement, le petit kilomètre à pied, qui use les attestés, et sourire exactement à cette libération passagère. C’est ma première marche sous masque, sentiment mélé (de censure, d’étouffement, de joie), et Paris qui semble moins vide que dans les JT (ces grands optimistes qui parviennent depuis trois jours à dessiner en vert leurs diagrammes de décès, sous prétexte qu’il y aurait du mieux dans le comptage du morts-jour…).

Paris, fin avril 2020, c’est donc ça : des bus vides, des SDF enfin visibles, et des vieux toujours valides ; ça se promène, ça discute, de loin, en voisins ; et ça (re)prend possession des lieux, gentiment, banc après banc, rue par rue. Et, partout, du Bulgare, de l’Arabe, du Portugais, et des mots de bâtiment. Ici, un propriétaire a laissé clé et confinement, il est parti loin, vous me refaites l’appart’ à neuf. Là, un restaurant, et un autre à 20 mètres, et un troisième, rue d’à côté, qui se refont une façade, comme pour conjurer le sort (rouvrira, rouvrira pas ?). Sur la vitrine de l’un deux, il est écrit : « Le patron est de retour ». C’est fier comme du Dr. Dre. Boss is Back. Back again.

Chez le loueur de voiture, le plexiglas sent le professionnalisme. Un cadeau de la maison mère, rien à voir avec les bricolages des commerçants de mon quartier. L’hygiaphone est ciselé parfaitement, riveté avec soin, petite encoche joliment arrondie — permis, passeport, carte de crédit, et tournez boutique. De mon petit tas d’affaires, le préposé aperçoit des certificats d’avant Avant, le duplicata de livret de famille, toute une vie photocopiée pour laisser-passer ; discret, il ne cille pas. Et pour le kilométrage ? Je lui raconte tout, dans un désir fou de parler à un inconnu, après quarante jours de quarantaine : les enfants, à 200 kilomètres, pour quelques jours. Le vendeur m’écoute, et puis y-a pas foule, hein. Et pour l’assurance ? Envie de lui dire toute ma colère, contre mon porte-document, ce déclin d’identité à décliner, parce que confinement collectif, parce qu’enfermement soudain, parce que masques manquants, mensonges d’État... Tenez, signez là… Le loueur me propose un stylo, à mon propre étonnement, je décline, il acquiesce, ah, oui, vous avez raison, le vôtre c’est mieux, et moi qui me confonds, excusez moi, je sais même pas comment ça m’est venu à l’esprit, et lui qui sourit :
- Tenez, comme vous allez faire de la route, je vous donne une Audi, pour le prix de votre Skoda.

APRÈS-MIDI. En route ! Enfin. Notre Kovid Autobahn à nous (cf. Corona Chroniques #Jour31), qui commence par un Paris de 15 août, vide et écrasé de soleil, puis un périph’ de rien, sans pareil, de béton et de délivrance, et peu à peu, cap à l’ouest, un bout d’autoroute qui s’excuse d’être si dévoreuse pour si peu, la peur du contrôle qui se tasse, le cœur qui serre, bientôt les enfants : déconfinés, pour un temps, libres comme Avant, et le moteur en sous régime, pour ne pas commettre d’impairs, passer sous les radars, ou faire durer le périple, qui sait ? Le décor défile, comme un monte-charge à souvenirs, à sentiments, à stations-services désormais dépeuplées.

A la sortie de Dreux, rappel à la réalité. Dans un bourg sans histoires, ou alors lointaines, deux prostituées des champs attendent les clients — en plein soleil, en plein Covid, entre une locomotive rouillée et un silo abandonné. Des années durant, ce trottoir d’usine désaffectée servait de maison d’abattage, les on-dit du café du coin racontaient qu’elles étaient punies pour être ici, puis, avec Internet, le repaire s’était calmé. Est-ce la pandémie, et les restrictions du confinement des villes, qui les ont re-rejetées ici, au bord d’une aire qui n’en est pas vraiment une ? Pour le savoir, il faudrait s’arrêter, et s’approcher, et écouter. Comment font-elles pour tenir ? Et leurs clients pour venir ? Mais leurs silhouettes se perdent déjà dans le rétroviseur. Qui sait, au retour ?

Puis, une départementale, une autre, premières vallées, John Deere en fleurs et c’est l’arrivée : au bout du petit chemin, les deux grands dadais qui pouffent devant nos masques de bandits, celui d’Anita, et le mien ; et G., le 10 ans, qui s’élance, bras ouverts, et grand cri de guerre à lui, akoyo, qui sert à tout, à dire bonjour, à dire au revoir, qui sert à dire je t’aime.

SOIR. A 20h, #CortègeDeFerme.

  • Moral du jour : 10/10
  • Ravitaillement : 8/10
  • Sortie : 1
  • Speedtest Internet : 20,6 Mbps (3G, deux barres)

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