Corona Chroniques, #Jour40

«"Ses 500 balles, il peut se les mettre au cul, Monsieur Macron ! Voilà, j’en veux pas !" Vidéo verticale contre verticalité du pouvoir, on voit maintenant les mains de l’aide soignante, qui supplient, ses mains, qui accusent, il y a du Jacline Mouraud chez elle.

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VENDREDI 24 AVRIL 2020 - JOUR 40

MATIN. La courte vidéo est parvenue par courriel. Une femme, la quarantaine, les traits tirés, fixe l’objectif de son téléphone.

« Bonjour tout le monde. J’espère que mon message sera relayé : j’ai un coup de gueule à passer aujourd’hui. »

C’est Carola, lectrice de ce carnet, qui m’a envoyé le mp4. Elle ignore qui est cette femme, mais suggère de bien l’écouter. Au loin, dans la campagne retrouvée, un bûcheron taille dans le vif.

« On vient d’apprendre que nous, les soignants, nous aurons une prime, due au Coronavirus, 1500€ pour les gens qui ont été en contact direct avec les Covid et 500€ pour les régions les moins touchées. Alors moi, ces 500€, j’en veux pas, voilà, je le dis. »

Depuis des semaines, Carola prend des nouvelles, donne des siennes, parle de sa famille, j’espère que vous pourrez lire la vidéo car j’ai tout transféré toute seule (oui dans le domaine informatique, je me repose sur mon mari et au boulot, nous avions des techniciens dédiés) — le Covid en pigeon voyageur, et le travail désormais à l’imparfait. Et l’infirmière qui reprend :

« Et je le dis avec la gorge serrée… Parce que ça fait 20 ans que je fais ce métier, ça fait 20 ans que je vois mes conditions de travail se détériorer, que je ne peux plus prendre en charge mes patients convenablement, que je n’ai pas le matériel, qu’on n’a pas les effectifs, qu’on est en galère, qu’on fait des grèves, qu’on se bat... »

Dans ce qu’on devine être son salon, la femme semble maintenant au bord du précipice, et des larmes. Mais elle ne flanche pas, elle tient, tête haute, comme dans un duel, avec elle-même, avec nous qui la regardons, avec tout ce merdier qui s’abat sur nous. Ses yeux partent parfois au plafond, au sol, mais ils restent directs, ils ne cherchent pas du réconfort, ils font mieux que ça : ils offrent une contre-plongée moderne, de courage et de colère, un moment de vrai, et de bravoure, un récit de réseau social, sans fard ni convenance — une prise, punk rock, et tout est dit :

« 500€… Tout ça pour rien, et pour qu’encore aujourd’hui, on ne sera pas écouté, qu’on va nous filer une carotte pour qu’on ferme notre gueule et que… Non, non, justement, c’est le moment de PAS fermer notre gueule. Moi, aujourd’hui, J’AI LA RAGE, j’en veux pas de leur carotte, J’EN VEUX PAS ! »

Carola ne sait plus d’où vient ce témoignage exactement, par quel clic, quel canal — mystère de cette parole confinée qui se libère, qui fraye son chemin, qui ne demande plus l’autorisation d’émettre, ni aux standards radios ni aux courriers des lecteurs. C’est une amie qui, tous les matins, nous transfère des whatsapp, dit son dernier envoi.

« Ce qui s’est passé, là, c’est inadmissible. Nous dire que, « oui, on aurait dû prévoir », mais ils n’ont jamais rien prévu ! L’État n’a jamais rien prévu, ils s’en foutent de nous ! La seule chose que l’État veut, c’est le CAC 40, c’est la bourse et leur putain d’économies : y’en a marre. Le peuple est en train de crever, on vous fait crever, soulevez-vous, c’est fini, là ! Il faut qu’on prenne conscience des choses. Ses 500 balles, il peut se les mettre au cul, Monsieur Macron ! METS LES TOI AU CUL TES 500 BALLES, voilà, j’en veux pas ! »

Vidéo verticale contre verticalité du pouvoir, on voit maintenant les mains de l’aide soignante, qui supplient, ses mains, qui accusent, il y a du Jacline Mouraud chez elle. Mouraud : cahier de doléances à elle seule, un Facebook Live à six millions de vues, Qu’est-ce que vous faites du pognon des Français ?, 18 octobre 2018, futur cri de ralliement des jaunes gilets — appel ignoré, déjà, des télés et des élites, des premiers de cordée et des déconnectés, des laquais et des épargnés, jusqu’à ce que… (on connaît la suite) :

« C’est inadmissible ce qui est en train de se passer. On ne nous carottera pas cette fois-ci, on sera dans la rue et on ne lâchera rien et moi je le dis à toutes mes collègues de boulot, il ne faut pas qu’on lâche le morceau, c’est pas possible... Je suis trop en colère, j’arrive même pas à en parler, je suis outrée par ce qui se passe. Encore une fois, c’est… C’est des miettes, voilà, on va avoir des miettes, des mi-e-tt-es, moi, DES MIETTES J’EN VEUX PAS ! Moi je veux un steak, c’est tout ! JE VEUX UN STEAK ! Et pas pour moi, mais pour vous, pour vous les citoyens, pour que quand vous arriviez à l’hôpital, vous ayez du vrai soin, ce que vous méritez, ce que vous méritez parce que ce sont vos impôts, Mesdames, Messieurs, ce sont… C’est votre argent, là, hein, qui part je ne sais où, pour des nantis, des gens qu’ont déjà de la thune, et qui brassent, et qui brassent, et qui brassent, RÉVEILLEZ-VOUS, s’il vous plaît les gens, RÉVEILLEZ-VOUS ! »

APRÈS-MIDI. A Toulouse, Raphaëlle a fait quatre heures de garde à vue pour un délit qui n’existe plus, outrage au chef de l’État. Le délit d’offense a en effet été abrogé après la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’Homme, suite à une histoire (que les moins de 20 ans…) d’arroseur arrosé et d’affichette « Casse toi pov’ con » brandie à l’intention de Nicolas Sarkozy à Laval, en 2008 — président insultant mais susceptible. Ce que les policiers reprochent à la jeune femme de Toulouse : sa banderole au balcon Macronavirus, à quand la fin ?

D’abord, ils lui ont fait décrocher l’objet de leur agacement, puis ils ont pris son identité, ont menacé de revenir, l’ont invitée au commissariat, avant de la jeter en cellule. Où c’est comme toujours, où c’est comme Avant : pas de gants, pas de masques, pas de savon, pas de gel, pas de couverture propre, mais des barreaux et des barrières sans geste. Durant l’interrogatoire, les mêmes habitudes qu’autrefois : un capitaine de police s’occupe de faire celle de sa pensée, il fouille ses opinions, réclame les noms de ses colocataires. A sa sortie, la jeune Raphaëlle rejoint les rangs de l’infirmière du matin, des excédés du confinement sourd, des révoltés du Corona, tandis que sa banderole devient icône, de Twitter en Facebook : « Je voudrais juste pouvoir exercer mon droit à la liberté d’expression, surtout quand on n’a pas le droit de manifester à cause du confinement. »

Dans le champ, la haie a pris un coup. Virus, viralité, et virulence, tronçonneuse partout : le monde d’Après a commencé.

SOIR. A 20h, #CortègeDeFerme et balade à la fraîche. G., 10 ans, pense à demain : « Avant, les parents disaient à leurs enfants « t’es une petite peste ». Mais quand moi je serai vieux, je leur dirai « arrête de faire ton p’tit Covid »... Ce sera bizarre, tu trouves pas ? »

  • Moral du jour : 8/10
  • Ravitaillement : 4/10
  • Sortie : toutes les heures
  • Speedtest Internet : 20,2 Mbps (4G, une barre)

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