Corona Chroniques, #Jour41

Et dire qu’il se trouve des députés pour affirmer que l’heure n’est pas au débat, mais à l’urgence; à la longueur de la laisse plutôt qu’au vote, comme si la démocratie n’était que dressage et que la crise ne pouvait s’accommoder de dissensus. #StopCOVID

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SAMEDI 25 AVRIL 2020 - JOUR 41

MATIN. Avis du Conseil national du numérique sur le développement de l’application de « social tracking » StopCOVID. Il est favorable, comme de bien entendu (les mauvaises langues, qui n’ont pas toujours tort, disent dudit Conseil qu’il est une « instance indépendante sous contrôle gouvernemental »). En résumé, les sages proposent de changer le nom de l’application en AlerteCOVID « pour ne pas lui faire porter de fausses promesses » (sans préciser lesquelles seraient « vraies »), de l’« encadrer par un décret fixant les conditions de sa mise en œuvre, sa durée dans le temps et des garanties sur la protection des données » (sans s’avancer sur une durée, par essence, impossible à statuer, sauf à jouer les Trump prophètes de printemps), de nommer quelques « citoyens experts » (sans dire là non plus ni qui, ni comment, ni sur quels critères), et, in fine, de serrer les fesses : « Les membres du Conseil ne sauraient nier l’absence de risques sur les droits et les libertés fondamentaux des citoyennes et citoyens mais considèrent que ces risques sont limités, d’une part, car les citoyennes et citoyens pourront choisir d’utiliser ou non cette application et, d’autre part, car des garde-fous juridiques existent en cas d’abus.  »

Depuis des semaines, je regarde geeks et codeurs s’empoigner sur l’affaire — à la recherche d’un peu de bluetooth dans le grand Bazar. Leur littérature est foisonnante, contradictoire, vertigineuse, comme si, sans coup férir, toute notre vie d’Après passait en ce moment même dans une centrifugeuse, RobotMix de nos déplacements de demain, hâchoir-hacking de nos futurs incertains, entre peste et choléra, Covid et Corona, entre « crédit social » à la chinoise et « capitalisme de surveillance » à la GAFA.

Effets de surprise, retournements, leurs bagarres disent le Big Bang actuel. Les tenants du Chaos Computer Club d’Hambourg (les Sex Pistols du piratage, on va dire, peu suspects d’accointances avec l’Ordre) proposent une charte (pour dire oui mais) ; des universitaires européens peaufinent leurs protocoles Pan-European Privacy Preserving Proximity Tracing (Fil, ami de 25 ans, et des premiers bruits du modem, pas le genre non plus à badiner avec la liberté, demande à ce qu'on les écoute: « ces gens là proposent une solution pour créer des apps qui permettraient de répondre aux impératifs sanitaires, sans attenter à la vie privée. Si on torpille les potentielles bonnes idées de la recherche publique “par principe”, alors ce qui se mettra en place ce sera une solution “sans principes”, et il y a du monde pour en proposer ; le complexe militaro-industriel et les géants de la surveillance n’attendent QUE ÇA »), tandis que les vaillants agitateurs de la Quadrature du Net s’opposent catégoriquement à toute technopolice en germe et en fanfaronnade : « Dans le futur, notre société pourrait connaître des crises bien pires que celles en cours et, quelles que soient les menaces, la mort nous fera toujours moins peur que leurs futurs dystopiques — qu’une vie sans liberté. »

Ailleurs, c’est un groupe de chercheurs des meilleurs laboratoires qui s’amusent à lister toutes les failles de liberté probables dans le traçage de DATA numériques, et les quelques détournements possibles. Leur PDF se partage d’emails en emails, comme de petits manifestes DADA, drôles et visionnaires à la fois. Parmi les scénarios les plus amusants, et le plus renversant, qu’ils relèvent :

« Le militant antisystème
M. Hanty, qui présente des symptômes du COVID-19, est un militant antisystème. Pour dénoncer la mise en place de l’application TraceVIRUS, il attache son téléphone à son chien, et le laisse courir dans le parc toute la journée. Le lendemain il va voir le médecin et il est testé positif ; tous les promeneurs reçoivent une notification. »

Du Pangolin au chien, comme un résumé de nos destins, soudain assignés à la niche, humiliés d’être renvoyés au rang d’êtres de compagnie (pour robots et machines). Et dire qu’il se trouve des députés pour affirmer que l’heure n’est pas au débat, mais à l’urgence ; à la longueur de la laisse plutôt qu’au vote, comme si la démocratie n’était que dressage et que la crise ne pouvait s’accommoder de dissensus. Immense tristesse. A midi, on se déconnecte.

APRÈS-MIDI. A l’heure de la traite, débat sur le Covid des villes et le Covid des champs. Le virus comme accélérateur de particules totalitaires, et inégalitaires. Et c’est comment à Paris ? C’est l’enfer. Et c’est comment ici ? Pas de réponse — hôtes délicats.

Faute de lycée, les filles des exploitants aident leurs parents à rentrer les vaches, et une jeune Japonaise, woofer de 20 ans, a dû prolonger son séjour, elle restera là le temps qu’il faudra, ont dit les délicats. Sur leur quai, les laitières se laissent conduire, vingt litres de lait par belle normande et par jour, fournisseuses du meilleur demi-sel au monde, c’est le printemps ; elles battent des records, tout beau et bio, la ferme France, la véridique, pas celle des Super U de mise en scène (cf. Corona Chroniques #Jour39), et ça rattrape le marasme des premiers jours, quand le prix du lait avait baissé, que 40% de la production était bloqué aux frontières, et que leur modeste GAEC avait dû vendre à perte, au prix du lait conventionnel.

SOIR. A 20h, #CortègeDeFerme. Le bilan de la pandémie s’élève à plus de 197 000 morts dans le monde, dont près des deux tiers en Europe. America first : 50 000 décès là-bas, autre record.

Dans Le Monde, une tribune revient sur l’application StopCOVID. Casilli (sociologue), Dehaye (mathématicien) et Soufron (avocat) écrivent : « Les pouvoirs publics, les entreprises et les chercheurs qui dans le courant des dernières semaines sont allés de l’avant avec cette proposition désastreuse, ressemblent à des apprentis sorciers qui manient des outils dont la puissance destructrice leur échappe. »

Demain, dernier jour avec les enfants, avant retour à la casbah. Comment leur cacher la broyeuse qui s’avance, ce monde moins libre qui sourit, à coups de filatures sans fil ? Comment leur dire qu’on est en train de perdre, et à plates coutures, nous, les vieux, utopistes d’un web libre d’hier, et de zones d’autonomie temporaire (Hakim Bey, notre bible, au tournant des années 1980/1990). Cette sale défaite qui s’annonce, sous les applaudissements de Google et Apple, main dans la main désormais, qui développent le business d’Après, en attendant que leur usine du monde daigne rouvrir, quelque part en Chine.

  • Moral du jour : 6/10
  • Ravitaillement : 4/10
  • Sortie : toutes les heures
  • Speedtest Internet : 28,7 Mbps (4G, une barre)

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