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David Dufresne

Écrivain-documentariste, AuPoste.fr, Allo Place Beauvau, «10h59» (Grasset), Un pays qui se tient sage (2020), punk rock et contre filatures.

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Billet de blog 31 mars 2020

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Corona Chroniques, #Jour15

A Matignon, on nomme un militaire, un général de gendarmerie (faits d’armes : participation à l’évacuation sanglante de la grotte d’Ouvéa ; pilotage de celle, brutale, de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes ; et ami-ami avec Benalla lors de sa toute-puissance à l’Elysée). La mission du gendarme : « apporter un regard extérieur sur la crise, une forme de contrôle qualité de nos décisions ».

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Illustration 1

LUNDI 30 MARS 2020 - JOUR 15

MATIN. C’est la dernière portion de café, il va falloir sortir, et cette perspective n’a qu’un arrière goût de mauvais Robusta à laisser. Sur France Info, Marine Le Pen est à la maison, littéralement, confinée au téléphone, et tout porte à croire qu’elle s’imagine encore au temps d’Avant, chez elle à la radio, à débiter comme à l’accoutumée ses petites punchlines et ses vieilles idées. Mais voici que Marc Fauvelle, qui l’interviewe, semble décidé à prendre l’instant comme il faut, à essentialiser ses questions, à saisir que le danger qui nous guette — quand tout ce Fléau sera terrassé — c’est le triomphe de ce populisme-là, rance, facile, et morbide, que les matinales des radios ont accompagné, de guerre lasse, ou par conviction perdue. On monte le son de la radio et le feu sous la cafetière.

La fille de est d’abord surprise, elle est au téléphone, c’est l’avantage pour Fauvelle, en studio, la distanciation sociale donne de l’élan, et même un peu de courage, puis elle se crispe. Quand le journaliste revient sur un sondage démontrant que 40% de ses fidèles estiment que le Coronavirus est une fabrication intentionnelle de l’homme, un salaud de laboratoire, un rusé de l’étranger, un passe-frontière qui veut notre extinction, la voilà qui se cabre, s’énerve, la voici qui redevient celle qu’elle s’évertue depuis 20 ans à nous faire oublier : une Le Pen.

Café servi, il n’y a plus qu’à déguster, gorgée par gorgée ici, exaspération par exaspération là-bas : « Je n’y crois pas, à ce sondage et permettez-moi de vous dire le plus grand mal que je pense de ce type d’études sur le complotisme, qui est régulièrement utilisé et qui ne grandit pas les sondeurs qui les effectuent. Que des gens s’interrogent pour savoir si ce virus est d’origine ’naturelle’ ou s’il ne peut pas s’être échappé d’un laboratoire me paraît être une question de bon sens ». Et tant pis si la science a déjà tranché ! Et tant pis si le bon sens n’a pas toujours raison ! Marine Le Pen est à bout désormais, prise à son propre jeu, impréparée dans l’impréparation ; plus vaincue que roublarde, elle finit par lâcher dans la plus pure rhétorique complotiste : 1, que « dans l’histoire, un certain nombre de maladies ont échappé des laboratoires, donc ça arrive » Et 2, qu’elle n’a « aucune opinion sur le sujet ».

Sur RMC, on enchaine avec un nouveau duplex, un nouvel entretien-confiné. Cette fois, c’est Bruno Le Maire, ministre de l’Economie qui, depuis une fenêtre de Bercy, nous fait coucou et du Sarkozy d’après les subprimes. En 2008, le président de la République voulait depuis Toulon et un discours resté fameux, et creux, « moraliser le Capitalisme ». Douze ans plus tard, Le Maire annonce, lui, sans rire (d’ailleurs, ça ne semble pas du tout faire rigoler sa jeune intervieweuse, passablement inquiète, étoile montante du populo-journalisme qui vient) : « Il faut un nouveau capitalisme, qui soit plus respectueux des personnes, qui soit plus soucieux de lutter contre les inégalités et qui soit plus respectueux de l’environnement. »

J’éteins la radio, plus fébrile que jamais devant les mâchoires qui s’avancent pour l’Après. On va devoir, vraiment, se coltiner longtemps ces deux spectacles, excluants et exclusifs ? C’est vraiment, ça, notre bourbier ? Au téléphone, la plupart de mes amis restent optimistes (l’une d’elle est même au-delà, le confinement, c’est open-bar : « pour une fois que je ne culpabilise pas à rien foutre ») : Après, rien ne sera comme Avant — c’est leur certitude. Que je les envie, mes camarades. La mienne est, comme disait Pierre Naville, le plus lumineux et le moins couru des Surréalistes, qu’« il faut organiser le pessimisme ».

APRES MIDI. En Hongrie, au nom de « l’état de danger », on apprend que Viktor Orbán s’arroge les pleins pouvoirs et l’État de tout. Dans mon quartier comme partout j’imagine (désormais, on ne peut qu’imaginer ce qui se passe au bout de la rue, quand on y songe, ce rétrécissement de notre horizon a quelque chose de vertigineux), tout le monde s’en moque. Il flotte même un soupçon de laisser-aller : c’est Pyjama Party Pandémie ou quoi ? Du rez-de-chaussée aux chambres de bonnes, des 4-pièces au studio, des bourgeois aux gratte-coupons, des célibataires aux grandes familles (en face, avec les 3 enfants, ça semble toujours bien se passer — comment font-ils ?), tout opère comme si l’annonce du prolongement du confinement avait dissuadé les plus courageux à continuer à faire comme si. Le pyjama a un avantage : il rend tout le monde sympathique.

Sur Twitter, Xavier Frère feuillette les Dernière nouvelles d’Alsace. Xavier est correspondant à Paris du journal, on s’était croisé une ou deux fois à l’occasion de mes voyages à Vesoul, pour une virée avec Brel, Xavier vient de la région, Haute-Saône, Hautes-Patates, il était immédiatement sympathique, et jovial, l’élégance du Parisien-malgré-lui, mais aujourd’hui sa vidéo tremble un peu, une page, deux pages, dix pages, quatorze pages, qua-tor-ze pages d’avis de décès dans la dernière édition de son journal, contre trois, un mois plus tôt, il légende : « la rubrique nécrologique dit tout de l’ampleur du désastre dans le Grand Est. »

Pensées furtives de Vesoul-va-et-vient. Je revois Christophe le pizzaiolo dans son camion, et sa Brel succulente, chorizo-crème fraîche ; je repense aux pensionnaires de la maison de retraite, Les Vieux, toujours du lit au fauteuil, ou, déjà, du lit au lit ? Et les collégiens du Jacques Brel, confinés dans les tours voisines perdues, cité du Montmarin, petits héros qui s’ignorent. Et Pascal, l’éditeur tonitruant et ses vingt-dieux en rafale, et Philippe, l’ancien de Pole Emploi, qui remue ciel et terre pour ses cafés-Charlie-débats, et le roi de la ville, cochon de bourgeois comme on en fait plus, et toute cette France profonde, joyeuse et brisée — comment survivent-ils à tout ça ?

A Matignon, on nomme un militaire, le général de gendarmerie Richard Lizurey (faits d’armes : participation à l’évacuation sanglante de la grotte d’Ouvéa ; pilotage de celle, brutale, de la ZAD de Notre-Dame-Des-Landes ; et ami-ami avec Benalla lors de sa toute-puissance à l’Elysée). La mission du gendarme : « apporter un regard extérieur sur la crise, une forme de contrôle qualité de nos décisions  ». L’Italie, lumière de nos nuits, nous indique peut-être le chemin : désormais, là-bas, c’est l’armée qui empile les cadavres.

SOIR. A 20h, #OnApplaudit. Le petit voisin s’est déguisé en capitaine Crochet. Il vogue sur son balcon, heureusement que tu es là, bonhomme.

  • Moral du jour : 5/10
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