La laïcité est aussi une valeur orientale

Nous entendons tous diverses appréciations, parfois cataclysmiques, fondées ou mythifiées autour de l’islamisme. Mais, tout un chacun d’entre nous, ici en France, s’accorde à avoir une vision européocentriste de l’islamisme, soit une vision intégrante ou exclusive, établie sur une comparaison des sociétés islamistes (prête-nom bien pratique pour nos bien-pensants pour ne pas dire musulmanes) et européennes. L’islamisme est bien là et est effectivement un cancer pour nos sociétés européennes du fait de l’influence croissante des organisations islamistes sur nos jeunes les plus défavorisés, tant en Europe que dans le reste du monde, y compris et avant tout en terre d’islam. Je ne reviendrai pas ici sur le thème de l’opposition de l’islamisme à nos valeurs européennes, ni sur l’impérieuse défense d’une laïcité sans concessions, salutaire à tous et garante de valeurs de tolérance, de partage et d’ouverture.

 

Mais devons-nous pour autant approcher l’islamisme uniquement d’un point de vue européen et laisser entendre qu’il est une menace pour nos seules sociétés non musulmanes ? Le piège des islamistes est justement de faire tomber tout un chacun, musulman ou non, dans une dualité d’opposition manichéenne, étant rejoints en cela par une partie des militants les plus fervents d’une laïcité à œillères, uniquement perçue à travers un prisme européen. Il est donc temps, je pense, de recentrer ce débat autour de la défense de la laïcité contre les maux de l’islamisme en lui rendant une perspective mondiale et non plus seulement occidentale et centrée autour des seules valeurs européennes ; ce d’autant plus que le Dar el-Islam a aussi connu de tout temps dans son Histoire des libéraux et des laïcs partisans de la séparation du politique et du religieux et des mécènes des libertés individuelles (même si la limite entre la sphère sacrée et profane est floue dans l'islam).

 

Je prendrai donc ici le parti de la défense d’une laïcité sans concessions, mais en reprenant non pas des arguments connus de tous utilisés en Europe (que je partage entièrement), mais par ceux de laïcs et de progressistes du monde musulman.

 

1- Premièrement, les premières victimes de l’islamisme sont les musulmans eux-mêmes. Lorsqu’un régime islamiste élimine toute forme d’opposition, la seule opposition pouvant subsister dans des sociétés très marquées par la religion, surtout sous une forme rituelle et générationnelle plus que savante, repose toujours sur une demande de plus de foi. Cette masse populaire, peu éduquée et conduite par des “leaders” arrivistes, pense alors trouver dans toujours plus de religion une alternative politique, comme cela se passait jadis avec le “parti dévôt” de Madame de Maintenon sous Louis XIV en France et dans d'autres monarchies absolues catholiques européennes. La monarchie absolue, sous peine d’être taxée de mécréante, ne pouvait alors dissoudre cette faction contrairement aux autres. Il en va de même de l’islamisme aujourd’hui qui, jouant sur la crédulité d’une masse peu instruite et instrumentalisée et sur les peurs des accusations permanentes de blasphème et de mécréance, est condamnée à toujours plus se radicaliser pour se faire entendre (les anciens radicaux deviennent alors des modérés, puis des mécréants, doublés par leur base). Tout en se radicalisant, les mouvements islamistes s’atomisent, puisqu’une fois une organisation en place, des purges internes sont récurrentes pour systématiquement éliminer les plus libéraux de l’organisation. L’exutoire de cette radicalisation ne peut qu’être double avec d’une part l’atomisation des organisations islamistes (car, au fond, il y a autant de vérités sur l’islam que de croyants et aucune ne pourra donc s’imposer durablement au détriment des autres) ou une intervention aérienne, brève dans le temps, d’une armée étrangère non-musulmane, en appui au sol à des forces armées locales partisanes d’un régime laïc et progressiste (du moins prétendant l’être, comme en Afghanistan ou en Somalie), car le piège islamiste est bien de rendre impossible toute opposition libérale, alors jugée blasphématoire, par les seules populations musulmanes se prétendant d'un Etat. D’autre part, nous devons ne pas oublier que, minoritaires, les terroristes islamistes causent plus de victimes collatérales musulmanes que d’autres confessions, lorsqu’ils commettent tout attentat ou opération suicide.

2- Secondement, l’islamisme nie la diversité géographique, politique et sociologique du monde musulman. Là où des gouvernements islamistes sont au pouvoir, bien entendu, les intellectuels progressistes et laïcs sont menacés, comme les femmes, systématiquement assimilées à des "êtres dévoyés et démoniaques", perdent certains de leurs droits les plus élémentaires jusque-là chèrement acquis dans les dictatures laïques du XXe siècle. Mais, c’est toute l’hétérogénéité de l’islam que l’islamisme entend également remettre en cause. Les Alévis de Turquie payent les frais de leur particularité religieuse par diverses tracasseries administratives ou, parfois, des atteintes physiques, comme les Pamiris du Haut-Badakhchan du nord de l’Afghanistan et du sud du Tadjikistan, qui sont chiites ismaéliens (fidèles de l’Agha-Khan), dont l’esprit de tolérance est équivalent à celui des Alévis (qui avait inspiré Montesquieu dans l’écriture de ses Lettres persanes au début du XVIIIe siècle), se retrouvent aujourd’hui pris en étau dans le bourbier islamiste et narco-mafieux afghano-tadjik. De même, la légendaire hospitalité de certains peuples superficiellement islamisés et pratiquant un islam syncrétique (Guinéens, Dogons, Javanais, Tanzaniens des côtés, Turkmènes, Kirghiz...) risque d’être sapée, au même titre que leurs propres spécificités culturelles par la montée de l’islamisme et surtout les pétrodollars saoudiens et qataris qui l’alimentent. Une partie écrasante des laïcs et des progressistes musulmans pensent donc à juste titre que l’islamisme met en péril leurs propres cultures nationales, même lorsqu’un mouvement islamiste se revendique comme étant national (et même pro-européen comme le gouvernement d'Erdogan en Turquie). Ainsi, les peuples nomades turcophones d’Asie centrale perçoivent négativement l’obligation faite par les islamistes de renoncer à d’anciennes pratiques et croyances culturelles héritées du nomadisme. La yourte restera toujours l’habitat folklorique de ces peuples et le komouz ou la dombra serviront toujours à véhiculer par leur tonalité musicale spécifique les exploits épiques de ces peuples et des quelques émirs féminins qui les avaient dirigés au Moyen-Âge (Saikal, Janyl, Kourmandjan-Datka...), pourtant parfois jugés “haram” par les puristes de l’islam. Une écrasante majorité de musulmans souhaitent préserver cette pluralité de l’islam et de ses approches, mais se trouve de plus en plus prise en otage de la surrenchère obscurantiste de quelques uns.

3- Troisièmement, l’islamisme est contre l’épanouissement individuel et la libre-expression religieuse et culturelle en islam. Il est donc la négation même de l’islam, tel un chien-dent, empêchant une rose de s’ouvrir. Il nie les particularités religieuses et pratiques de l’islam. Il nie encore ses cultures locales et son rapport à la vie quotidienne. L’ennemi culturel de l’islamiste est certes l’occidental perverti. Mais, il trouve encore plus important en face de lui, à l’intérieur-même du monde musulman. En effet, plus que tout, l’islamiste ne peut pas supporter un Omar Khayyam chantant en vers les délices de l’alcool et des libations à Samarkand aux XIe et XIIe siècles ou un Jalal-oud-Din al-Roumi s’évertuant à privilégier au XIIIe siècle depuis Konya le “voile intérieur” des femmes (comme des hommes) sur l’attribut vestimentaire, pour lui inutile. L’islamiste n’aime pas écouter ces voix discordantes en islam qui rendent depuis son avènement à la religion une certaine noblesse en participant à sa diversité culturelle. Et aujourd’hui, qu'en est-il des pratiques alimentaires et vestimentaires ? L’islam interdit-il la consommation d’alcool ou de porc comme l’islamiste l’assène partout de sa voix haineuse ? Oui, certes, mais au sens littéral, car le Coran qui là-dessus, à l’image de la Torah ou de la Bible avant lui, préconise avant tout une conduite d’hygiène à tenir pour des sociétés au départ basées dans des déserts chauds et ignorant à l’époque encore l’aspect pratique de nos congélateurs d’aujourd’hui, ajoute bien que tout positionnement dépendra en pratique de chacun selon ses propres convictions religieuses et surtout ses possibilités géographiques ou économiques. Honte ne sera pas faite aux moins observants, musulmans au jugement et à la parole jugés sur un pied d'égale valeur. Le Coran précise aussi qu’en cas d’impossibilité de se nourrir autrement, que l’interdiction peut être momentanément levée pour le porc (ainsi des soufis tchétchènes pouvaient infiltrer les combinats industriels de Groznyi et y établir leurs réseaux clandestins durant l'époque soviétique selon la "takiia" ou pratique de dissimulation), tout comme en ce qui concerne l’alcool, dans certains Corans, surtout de l’école hanéfite, c’est plus l’ivresse qui est interdite que la consommation-même d’alcool elle-même (l’alcool est même toujours qualifié d’”élixir du Prophète”, en Ouzbékistan !). Bref, n'en déplaise aux puristes et aux sectateurs, il y a et il doit aujourd’hui y avoir débat à ce titre dans les sociétés musulmans sur les interdits vestimentaires et alimentaires. L’Europe ne doit donc pas céder à l’imposition des règles des islamistes qui, à l'image d'un Tariq Ramadan et d'autres savent très bien utiliser les vices de formes de nos arsenaux législatifs et du débat permanent de nos sociétés démocratiques, et fixer elle-même ses propres règles, fermement, mais avec intelligence, sachant allier sanction et pédagogie.

4- Quatrièmement, l’islamisme sunnite veut détruire les autres écoles de pensée de l’islam, notamment l’hanéfisme, au profit de deux nouvelles écoles de pensée, le wahhabisme hiérarchisé et de plus en plus conservateur, et sa variante populaire plébéienne, le salafisme. Idem pour le pouvoir chiite théocratique de Téhéran qui voit d’un mauvais oeil les actions d’ouverture et de modernisation entreprises dans son bastion badakhchanais et au-delà par l’Agha-Khan, le chef spirituel des chiites nizarites, ou encore l’ouverture européenne de l’Azerbaïdjan chiite. Or, la vision de l’islam imposée par les islamistes repose avant tout sur une imposture datant de la prise du pouvoir des Saoud en Arabie (avec l’aide naïve du Colonel Lawrence) en 1923-4 pour chasser les Turcs ottomans des lieux saints et la famille hachémite que ces derniers protégeaient. Cette famille règne depuis en Jordanie où, bien que descendante du Prophète, diffuse une image plutôt moderne et tolérante de l’islam. A l’opposé, les Saoudiens, soutenus depuis des accords signés avec les Britanniques, puis les Américains depuis 1945, proposent une vision totalement réactionnaire de l’islam, comme toute religion en a déjà connu à diverses périodes de son Histoire. Mais, le problème est que les Saoudiens utilisent leurs pétrodollars et les nouvelles technologies de l’information pour diffuser partout cette vison, argumentant qu’étant propriétaires des lieux saints (qu’ils avaient usurpé à la famille hachémite), ils sont depuis devenus les messages du “vrai” islam, le leur ; ce d’autant plus que l’islam sunnite, depuis la dépôsition du dernier sultan en 1924 à Istanbul, n’a plus de “leader” unique et que le sunnisme n’a pas de clergé hiérarchisé (contrairement au chiisme). Depuis, nourris à l’école wahhabite, puis salafiste, les islamistes ne propagent dans le monde qu’une lecture sélective du Coran, ne retenant que les sourates les plus contraignantes pour le croyant et ignorant étrangement les plus libérales. Pire, en Asie centrale, des recueils d'interprétations hanéfites du Coran, jugés trop libéraux et permissifs, sont brûlés ou des pages sont arrachées, car jugés hérétiques par des islamistes qui, avec la bienveillance de l’Arabie saoudite ont placé une OPA sur l’islam qu’ils souhaiteraient contrôler et façonner à leur image. Depuis, de nouveaux Corans, jugés plus conformes sont édités et proposés à grand renfort d'aide financières et sociales versées par des organisations islamiques moyen-orientales à des populations exclues de la connaissance élémentaire de l'islam par plus de 70 ans de soviétisme et donc naïve et vulnérable. Nous devons savoir cela, car les islamistes jouent sur l’ignorance de l’islam et de l’Histoire, riche et plurielle, du monde musulman par les Européens pour imposer leurs vues biaisées. Je voudrais enfin vous conter cette anecdote survenue au moment du génocide rwandais en 1994, l’Arabie saoudite avait refusé de répondre à l’appel de l’ONU d’envoyer une aide humanitaire à Kigali, arguant que les Rwandais n’étant pas musulmans, cette question ne l’intéressait pas. Fureur alors de l’Agha-Khan, qui avait sèchement répliqué à la tribune devant l’Assemblée Générale de l’ONU qu’un homme ou une femme devait être aidé, sans regard de religion, et que lui et sa Fondation agiraient en ce sens. Voilà une belle leçon de tolérance et un autre regard émanant de l’islam face à la vision étriquée et obscurantiste saoudienne.

5- Cinquièmement, l’islamisme est enfin la (fausse) réponse au problème de la forte disjonction des mentalités urbaines et rurales dans le monde musulman. L’arrivée au pouvoir de forces islamistes représente de fait une revanche de la campagne, traditionnelle et religieuse, sur la ville occidentale et “décadente”. En cela, les forces islamistes de Nouakchott à Djakarta, en passant par Le Caire, Istanbul et Tachkent, n’ont jamais trouvé autant de soutiens que parmi les déshérités des banlieues urbaines, rejetés du monde rural sans être pour autant acceptés par leur lieu d’accueil urbain. Dans le Dar el-Islam, jamais un tel exode rural n’a été aussi important que celui qu’il connaît depuis les années 1960. Cet exode est bien plus fort que celui rencontré par nos sociétés européennes aucours des années 1930-1940, puis 1950-1980. Là, en effet, dans le monde musulman, il s’est concrétisé par le choc de deux mondes, voire trois dans l’espace post-soviétique si nous y ajoutons ici la persistance d’un idéal communiste nostalgique. Mais, partout, modernité et islam se sont violemment entrechoqués dans un cadre urbain en totale mutation et où les valeurs connaissent un chamboulement sans précédent. Du coup,  nous assistons souvent à la superposition de réseaux sociaux totalement hermétiques : les modernistes, progressistes et laïcs resteront entre-eux, les traditionnels et religieux entre-eux et les communistes entre-eux, avec pour chacun des groupes ses habitudes et ses lieux propres de sociabilisation. De cette absence de contacts profonds et durables entre les groupes ressort un autisme tant individuel que politique, où chaque camp agit pour sa propre écurie, sans ce soucier de l’apport des autres. A ce jeu-là, la ruralité tient son dernier mot, trouvant désormais ses relais dans les périphéries urbaines populeuses et peut ainsi imposer par le simple jeu démocratique et sa supériorité numérique un pouvoir politique proche de ses aspirations conservatrices et religieuses. Seuls dans les Etats périphériques du monde musulman, où l’islam est pénétré par le soufisme et les rituels chamaniques, que ce soit au Sénégal, aux Moluques ou en Asie centrale, la ruralité peut alors se scinder en parts égales entre les tenants d’un islam conservateur et ceux d’un islam ouvert, tolérant et syncrétique. Nous devons donc, au nom de la défense de la laïcité, défendre la pluralité de ce dernier modèle.

 

Vous comprendrez donc bien qu’au nom de ces simples raisons “orientales”, je ne peux défendre qu’une laïcité sans concessions et démontrer que les débats d'ici en Europe agitent aussi les sociétés musulmanes. Du reste, en m’appuyant sur cet islam bigarré et haut en couleurs pour défendre la laïcité, j’appelle ainsi chacun de nous à éviter de tomber dans le piège dans lequel les islamistes tentent d’entrainer les Européens (et aussi les musulmans d'Europe et d'ailleurs) par leur vision fausse et binaire Europe/islam - blanc/noir - bien/mal... La laïcité est et doit rester une valeur universelle avec laquelle on ne transige pas, tant en Europe, que dans le monde musulman et ailleurs, que l’on s’appuie sur ses fondements européens et/ou orientaux. Ainsi, progressistes et laïcs européens et musulmans ne doivent faire plus qu'un face à toutes formes d'intégrisme et de son corolaire, le terrorisme.

 

David GAÜZERE

Docteur en Géographie Humaine et Sociale - Université Michel de Montaigne Bordeaux 3 - Spécialiste Asie centrale postsoviétique

 

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