Quelle rumeur des steppes?

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

Critique de l’ouvrage La rumeur des steppes (2e édition) de René CAGNAT

La rumeur des steppes participe de ces murmures qui, à tout moment de l’Histoire, se sont  brusquement transformés en tumultes, de ces événements éruptifs, qui viennent de temps à autre troubler la fausse quiétude des oasis de Transoxiane et, dans la steppe, l’ordre ancestral établi de l’ « adat » [1] .

René Cagnat l’a encore dernièrement vérifié en se rendant à Och les 9 et 10 juin 2010 (pp. 224-225). Il y décrivait alors une ville encore paisible et joyeuse, où rien ne préfigurait  le pire, qui allait bientôt survenir. Quelques heures plus tard, la rumeur transformait déjà la « belle endormie » du Fergana en un volcan en colère, où le magma incandescent de la haine et de la bêtise détruisait les bâtiments et les hommes et séparait à jamais les cœurs, où de manière irraisonnée et impulsive, la bestialité des uns et des autres s’exprimait au grand jour, avant que quelques semaines fassent fi des stigmates du passé et, dans une amnésie généralisée, digne des « mankourt »[2] mongol et soviétique, laissent place à la normalité des sourires légendaires comme si rien ne s’était  produit.

Pour autant, René Cagnat n’a pas été désorienté. A partir de sa parfaite connaissance du terrain, l’auteur de La rumeur des steppes a su une fois de plus, pour l’explication du pogrom et des évolutions antérieures et ultérieures, écarter les analyses juridiques et sociétales absconses et ennuyeuses tout en privilégiant les exemples et les récits, résultats de rencontres personnelles. Il parvient ainsi, à la fois, à informer et distraire. Par cette démarche, il a réussi à présenter avec précision l’ensemble des paradoxes de cette région encore largement méconnue en Europe qu’est l’Asie centrale post-soviétique.

Monde de steppes, de déserts, d’oasis et de hautes montagnes, l’Asie centrale renferme les populations les plus bigarrées, fruits de son Histoire et de sa situation de carrefour entre l’Orient et l’Occident sur la Route de la Soie. Quelle surprise pour le lecteur-voyageur en quête d’exotisme, dont l’auteur partage l’exaltation, de rencontrer au détour d’un chemin une Coréenne vendant son riz sur les étals de Nukus ou encore un berger yagnob, dernier descendant direct de la riche civilisation sogdienne des VIIe et VIIIe siècles, traversant un village tadjik suivi de ses moutons ! Aujourd’hui, les cinq Etats indépendants qui composent l’Asie centrale ex-soviétique - Kazakhstan, Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan, Kirghizie - connaissent tous les mêmes contradictions, autrefois diluées dans le ciment du communisme soviétique. La nouvelle capitale du Kazakhstan, Astana, dont René Cagnat retrace les différentes aberrations architecturales et sociales nées au tournant des années 2000, illustre clairement ces paradoxes centrasiatiques : constat résigné des blocs de verre et d’acier - pâle copie de l’idéal urbaniste occidental - dont les constructions hâtives et bâclées ont été réalisées sans souci des exigences écologiques, climatiques et telluriques et, inversement, évocation permanente de l’habitat des anciens, la yourte, rare héritage commun encore préservé d’une tradition qui s’effrite jour après jour ; opulence insolente des proches du Président Nazarbaev, tous issus de la Grande Horde, tranchant avec la précarité honteuse des déracinés des zones sinistrées de l’ouest kazakh, de Janaozen notamment, qui viennent chaque jour s’agglutiner dans la périphérie insalubre d’un nouvel eldorado improbable ; fatalisme nonchalant et quelque part nostalgique et attachant des Russes contrastant avec la vitalité entrepreneuriale de Kazakhs projetés du jour au lendemain à grand coups de pétrodollars dans la modernité effrénée de la mondialisation  (pp. 265-275). A un moindre degré, les mêmes paradoxes se répètent, des grandes métropoles d’Achkhabad à Tachkent aux plus modestes capitales des pays de montagnes, Douchanbe, Bichkek et Almaty, l’ancienne capitale du Kazakhstan.

Les campagnes centrasiatiques n’échappent pas non plus aux contradictions temporelles : La berline allemande dernier cri y cotoie encore le cheval. Le téléphone portable aide désormais les « chaban[3] » à rassembler les troupeaux lors des transhumances sur les « jaïloo[4] » kirghiz.

Cette région se retrouve aujourd’hui sur un seuil, entre deux mondes, celui de l’ère soviétique révolue qu’elle quitte avec regret, contrainte et forcée, et celui de la mondialisation, dont elle a encore du mal à maîtriser les contours. Quel modèle de mondialisation choisir ? Celui de l’Occident vanté à grands renforts de dollars et de spots publicitaires agressifs ? Celui de l’islam ou des sectes protestantes, qui vient en force apporter de fausses réponses et de vraies prébendes à des populations en crise matérielle et morale ? L’émigration vers la Russie, dont les revenus font vivre les régions montagneuses les plus déshéritées de l’Altaï kazakh au Pamir tadjik ? D’autres modèles encore ?...

Pourtant, du tréfonds des plaines irradiées de Semeï (Semipalatinsk) aux bicoques en perdition de Mourgab, en passant par les sables marins salinisés et rendus stériles de Mouïnak, le sourire - à l’image de celui retrouvé de Rakhmandjon, le petit enfant martyr du prologue du livre - émane constamment de l’âpre adversité où vit cette région depuis 1991, offrant à la lecture de chaque récit une leçon de courage et d’optimisme, qui remet durablement en cause les dogmes et les certitudes matérialistes du lecteur européen.

L’auteur, à juste titre, n’est pas tendre avec l’Européen, alias Américain, ce « Martien » (pp. 195-205), qui a cru bon, sans se soucier des particularités locales, venir sous couvert humanitaire, imposer ses visions et ses certitudes à des sociétés longtemps épargnées par les tumultes du monde extérieur. L’Européen sait tout et a réponse à tout. Du moins en est-il persuadé. Pourtant, au moment de la reparution de La rumeur des steppes, l’Européen doit précipitamment retirer ses soldats et ses conseillers d’Afghanistan à la suite de certitudes irréfléchies se transformant en erreurs irréparables et, qui plus est, assurer la défense d’une Asie centrale préalablement vulnérabilisée par ses soins. Or, de par son ignorance totale du terrain, l’Européen n’a toujours pas compris qu’en fragilisant l’Asie centrale, c’est la « tcherta[5] » de l’Europe-même que l’on détruit. L’islamisme radical, le trafic de drogues et la criminalité organisée sont des fléaux, naguère encore marginaux en Asie centrale, mais qui aujoud’hui frappent avec de plus en plus d’insistance aux portes d’une Europe toujours insouciante et candide.

Ce passionné et fin connaisseur de l’Asie centrale qu’est René Cagnat dénonce tout au long de son ouvrage cet égoïsme européen qui, désormais et insidieusement, se propage  parmi des populations locales au départ bienveillantes et amicales. L’argent s’instille partout et corrompt les cœurs à l’image de ce chef de chantier kirghiz, perdu entre deux mondes (p. 279). Allié à la concussion des autorités et à la force du « localisme », qu’il soit clanique ou tribal, le dollar participe à la déliquescence des Etats, des sociétés et des hommes. L’auteur, dans un cri d’alarme, appelle son lecteur à ne pas abandonner l’Asie centrale à un triste sort et à percevoir avant tout dans notre prochain turkestanais ce qu’il a de meilleur.

La Kirghizie illustre à elle seule et à un degré paroxysmique les paradoxes de l’Asie centrale. En cette année 2010, ce pays des Monts Célestes a connu le pire à Och, comme le meilleur à Bichkek. Unique dans la région, la « démocratie kirghize », cahin-caha, est toujours là, depuis peu remise en selle après quelques turpitudes en ce jour pluvieux et venteux de la révolution du 7 avril. Le sang des jeunes martyrs qui a coulé sur la Place Ala-Too de Bichkek, comme la fierté à ce sujet des bergers des « jaïloo » verdoyants de Sousamyr, de Kotchkor et d’ailleurs montrent que le chemin de la démocratie est bien tracé dans les esprits et qu’il survivra, quoi qu’il advienne, aux nombreuses traverses qui l’attendent encore, tout en séduisant toujours plus de jeunes dans les autres pays d’Asie centrale.

De cette « démocratie kirghize » où il a établi son lieu de résidence, René Cagnat nous invite  à ne pas rester indifférents au futur de l’Asie centrale, qui est aussi le nôtre, et à nous inspirer de cette rumeur des steppes réactualisée (et rééditée) pour mieux comprendre qu’ici comme ailleurs, le devenir des hommes ne peut jamais être établi par de simples schémas prédéfinis à l’avance. Il nous enjoint, pour éviter le choc des civilisations,  de mieux connaître, d’un peuple à l’autre, nos points communs et nos différences afin d’édifier des passerelles solides et durables qui, de part et d’autre de l’Oural et du Bosphore, pourront nous préserver des dangers nés de l’ignorance, de l’incompréhension, de l’aveuglement et nous apprendre à renouer avec les valeurs optimistes et humanistes qui nous inspiraient naguère.

David GAÜZERE

Expert sur la Kirghizie et le Kazakhstan

Spécialiste de l’Asie centrale et du Caucase post-soviétique

 

 


[1] Loi coutumière des nomades kazakhs, kirghiz et turkmènes

[2] Sous les Mongols, actes de maltraitance destinés aux captifs, ayant pour but la perte de leur mémoire et de leur conscience d'hommes

[3] Berger

[4] Pâturage d’estive chez les Kirghiz

[5] Ligne de fortifications de l’Empire russe tenue par les Cosaques aux XVIIIe et XIXe siècles face à la steppe

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