L’Artsakh, un nouveau Dantzig?

Le cessez-le feu signé le 10 novembre dernier à Moscou sauve dans l’immédiat l’existence de l’Artsakh (Karabakh), sinon bien compromise. Il valide surtout les ambitions turques dans le Caucase, comme partout ailleurs sur le pourtour méditerranéen, et renvoie l'interventionnisme d'Erdogan à celui d'Hitler dans les années 1930, face à un Occident "munichois" aussi passif et insouciant.

Le cessez-le feu signé le 10 novembre dernier à Moscou entre le Président azéri Ilham Aliyev et le Premier-Ministre arménien Nikol Pachinyan, sous les auspices de la Russie ne règlera rien. Il permet certes dans l’immédiat à l’Artsakh (Karabakh) de renouer avec la paix, en faisant taire le bruit des armes sur place, notamment grâce à l’arrivée d’une force russe d’interposition, et de conserver son autonomie sur la maigre base territoriale qu’il lui reste encore.

Un cessez-le feu inapplicable

Pour autant, les modalités de ce cessez-le feu, imposées par Vladimir Poutine, restent trop hâtives et partiales. Les réactions sur place en attestent : les Azéris sortent exprimer en famille leur joie dans les rues des différentes villes du pays, tandis que les Arméniens, au même moment, saccagent leur Parlement et passent à tabac une partie de leur classe politique.

Le cessez-le feu vient juste in extremis imposer le gel des positions sur place, éviter la disparition complète de l’Artsakh et, éventuellement, ensuite la déroute d’une armée arménienne en loques. L’asymétrie entre les armées artsakhistes et arménienne d’un côté et azérie de l’autre était criante. Elle a été le facteur principal de la victoire azérie. Du côté artsakhiste et arménien, les forces étaient restées traditionnelles, mal équipées et disposant encore de matériels obsolètes défensifs hérités de l’époque soviétique. En face, les drones turcs et les nouveaux systèmes de radars israéliens, ainsi que l’encadrement militaire turc à une armée azérie formée à l’offensive, ont fait toute la différence à la faveur de Bakou.

Le cessez-le feu sauve donc les apparences de chaque partie, mais en entérinant de fait par le gel des positions, les gains territoriaux de l’Azerbaïdjan. Bakou, qui souhaitait au départ récupérer 5 districts, en obtient finalement 7 (Latchin - coupé en 2 -, Aghdam, Kelbajar, Fizouli, Gadrout, Djebraïl et Zanguelan) et valide surtout la prise de la ville de Chouchi (Choucha), enlevée la veille. Enfin l’Azerbaïdjan parvient à imposer la mise en place d’une route sous contrôle russe à travers le territoire arménien (Corridor de Meghri) pour le relier au Nakhitchevan enclavé. L’Arménie perd en conséquence l’accès à sa frontière sud avec l’Iran et ainsi l’un de ses deux principaux débouchés commerciaux (la frontière géorgienne restant l’autre seule frontière ouverte du pays, épargnée des embargos turc et azéri).

Le cessez-le feu maintient l’existence de l’Artsakh en tant que territoire autonome, mais au statut indéfini, et dont l’autonomie ne pourra être garantie que par le maintien sur place de la force d’interposition russe, la partie azérie ne reconnaissant plus le statut d’autonomie de l’Artsakh, même au sein de son propre territoire. Cette situation de statu-quo fragile sera donc fatalement remise en cause le jour, où un désengagement de la Russie surviendrait.

Le sort de la ville de Chouchi, verrou axial de l’Artsakh, sera dans un très proche avenir la preuve de l’inapplicabilité d’un tel accord asymétrique. La ville, dont le cœur historique est sur un promontoire montagneux, est depuis le 9 novembre dernier tenue par l’armée azérie et avait, auparavant, été vidée de ses habitants artsakhistes. L’Azerbaïdjan, pour la rendre viable, devra la désenclaver par le sud, à travers une zone étroite entourée de positions artsakhistes. Les Artsakhistes devront également de leur côté, pour l’éviter, construire une route de contournement, pour relier leur capitale, Stepanakert, à l’Arménie via le Corridor de Berdzor (Latchin). Qui, dans ces conditions osera, parmi la population civile, retourner à Chouchi pour espérer y construire un avenir de paix ? Qui, dans un même but, souhaitera revenir vivre à Stepanakert, à portée des tirs de Chouchi ? Le cessez-le feu reste vague sur le retour des réfugiés, tant arménophones (partis en octobre dernier) qu’azéris (partis en 1992).

Le cessez-le feu confirme surtout la montée de l’influence de la Turquie, artisane de la victoire azérie, dans la région du Sud-Caucase, même si Moscou continue à en faire sa chasse gardée.

L’Anschluss d’Erdogan face à un Occident "munichois"

La crise actuelle de l’Artsakh ne peut être considérée comme une simple répétition des convulsions précédentes, que cette région vit hélas régulièrement depuis 1991.

La posture de la Turquie, alliée traditionnelle de l’Azerbaïdjan, est devenue nettement plus agressive depuis 2016. Ankara, qui jusque-là appelait à la paix en soutenant les revendications azéries et envoyait régulièrement à Bakou des conseillers politiques et militaires, adopte désormais un ton bien plus martial en faisant pression sur son allié pour rouvrir le conflit, jusque-là gelé, le 27 septembre dernier et en s’engageant de facto militairement ouvertement à ses côtés.

Or, s’il n’est pas officiel, l’engagement militaire turc doit tout de même être pris très au sérieux pour plusieurs raisons. Profitant de l’apathie d’un monde assommé par l’ampleur de l’épidémie du COVID-19, le Président turc Recep Tayyip Erdogan, d’orientation nationalo-islamiste et admirateur de la stratégie militaire de l’Anschluss d’Hitler, avance inexorablement ses pions en Méditerranée orientale et dans le Caucase selon les mêmes procédés.

-              En Méditerranée orientale, la Turquie défend son concept nationaliste de « patrie bleue  » et de zone économique exclusive et conteste désormais l’appartenance grecque des Îles du Dodécanèse et de Kastellorizo. Elle renforce également ses positions dans la République - non reconnue - de Chypre Nord. Elle s’ingère également de plus en plus en Libye, où elle soutient le gouvernement islamisant de Fayez el-Serraj à Tripoli contre l’homme fort de l’est du pays, le Général Khalifa Haftar, appuyé par la Russie. Gaz et pétrole en Méditerranée orientale et en Libye aiguisent toujours davantage chaque jour les appétits turcs.

-              En zone irako-syrienne, Ankara arme des milices paramilitaires, constituées d’anciens combattants de Daech en déroute, reconstituées en unités militaires pour combattre les Kurdes dans le nord de la Syrie et maintenir dans une « zone de protection exclusive » d’une largeur de 30 km le long de la frontière turque un climat d’instabilité chronique et de terreur parmi la population locale.

-              Dans le Caucase, la Turquie, alliée indéfectible de l’Azerbaïdjan, ne justifie pas uniquement son aide logistique et militaire dans le conflit au nom de l’idéologie commune des nationalistes pan-türkistes turcs et azéris reposant sur l’existence de 2 - ou plusieurs – Etats pour 1 nation. Ankara cherche aussi à couper la route pétrolière et gazière à Moscou. Ainsi, fut ouvert en 2005 l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan pour exporter le pétrole azéri.

Ainsi, sur le front de l’Artsakh, Ankara assiste militairement Bakou de plusieurs manières :

-              L’armée turque place à la disposition de l’Azerbaïdjan ses avions F-16 et ses pilotes, qu’elle avait discrètement amenés en juin dernier à Bakou pour des manœuvres communes, ainsi que ses drones de détection ultraperformants.

-              Les milices formées dans le nord de la Syrie par les combattants de Daech en déroute sont amenées par camions ou héliportées par le MIT (services de renseignement turcs) et ses officines privées sur le front de l’Artsakh. Plus grave même, Daech serait parvenu grâce à l’assistance de la Turquie à reconstituer sur le front arméno-azerbaïdjanais certaines unités militaires de son ancien territoire, déstructurées par les différentes offensives kurdes, arabes, russes et américaines.

Mais, l’ingérence turque dépasse désormais le seul champ militaire. L’ancien ministre des Affaires étrangères azéri, El’mar Mamed’iarov, jugé trop pro-russe est remplacé en juillet dernier par  Djeïkhoun Baïramov, davantage favorable aux intérêts d’Ankara. Puis, quelques mois plus tard, le chef d’Etat-major azéri Najmeddin Sadykov est remercié et en même temps accusé de « faire le jeu de Moscou » et, fait surprenant, l’armée azérie passe alors directement sous tutelle directe de l’armée turque. Cette inféodation à la Turquie s’est encore dernièrement renforcée depuis l’envoi par Ankara le 24 octobre dernier de 1 200 hommes des commandos des forces spéciales de montagne turques, spécialement héliportées du Kurdistan turc à Bakou, puis sur le front.

Face à la Turquie, comme face à l’Allemagne nazie des années 1930, l’Occident "munichois" reste désuni et laisse faire lâchement. Les rodomontades bienvenues d’Emmanuel Macron contre Erdogan ne sont ni suffisantes pour l’infléchir, ni même pour raisonner des positons allemandes ou américaines, favorables à Ankara pour des motivations économiques et militaires. L’Occident laisse donc impunément se poursuivre l’Anschluss turc. Jusqu’où ? Il est fort probable, après être intervenue avec succès en Syrie, en Libye, puis contre l’Artsakh, que la Turquie ravive ses escarmouches militaires à Chypre, en Mer Egée et en Méditerranée orientale, où elle se trouvera alors face, entre autres, à... la marine française.

Le conflit de l’Artsakh ne doit donc pas rester considéré comme une affaire lointaine, devant laquelle la France doit rester indifférente et prisonnière des profondes divergences européennes. Sa forte diaspora arménienne le lui rappelle régulièrement, comme les intérêts pétroliers de Total en Azerbaïdjan. La voix de la France doit être mieux entendue à l’intérieur du Groupe de Minsk, qu’elle co-préside avec la Russie et les Etats-Unis. Cette voix, qui doit se montrer plus interventionniste, dans le respect évident du droit international, doit d’une part proposer des solutions plus équilibrées pour l’avenir de l’Artsakh (autodétermination de la population sur le statut de la région, rétrocession de la ville de Chouchi à l’Artsakh, validation de la rétrocession des 7 districts azéris occupés par l’armée artsakhiste à l’Azerbaïdjan et respect des limites régionales de 1991 héritées de l’URSS, échanges des Corridors de Berdzor (Latchin) et de Meghri entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan pour désenclaver l’Artsakh et le Nakhitchevan, gestion tripartite du retour des réfugiés et de l’indemnisation des destructions civiles…). Ces solutions ne pourront être mises en œuvre que par l’instauration d’un accord de paix durable, signé par les 3 parties belligérantes, le Groupe de Minsk et, en tant que simples observateurs, la Turquie et l’Iran. La France doit également montrer la voie en Europe à toute opposition aux ingérences impérialistes de la Turquie, tant en Artsakh que sur d’autres terrains. Si elle ne le fait pas, l’Artsakh risque à très court terme de devenir notre prochain Dantzig.

David GAÜZERE, chercheur associé à l’Institut de Recherche Montesquieu - Université de Bordeaux

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