Gilets-Jaunes. « Ça ne peut pas s'arrêter...»

Si vous voulez mon avis - surtout vous les modérés, les distants, les spectateurs, les écolos notabilisés et autres - surtout vous, parce qu'il faut que vous vous fassiez entendre par des propositions. Il n'y aura plus de retour à la normal, parce que le normal est devenu l'anormal pour trop d'entre-nous.

C'est un point de rupture, comme pour la 6e extinction de masse des animaux, comme pour le réchauffement auquel, on le sait depuis les « printemps arabes », les révoltes humaines sont liées. Le tissu craque car trop de personnes ne supportent plus la situation et qu'à tout prendre, ils ont moins d'angoisse à prendre des coups de matraque ensemble qu'à subir passivement dans leur coin.

Quand toute l'énergie collective est dirigée à servir le 1% en attendant que cela ruisselle... (qu'ils daignent ruisseler). Que 20% soutiennent cette politique parce qu'ils vivent des miettes. Que 40% se taisent parce qu'ils peuvent, au prix de contorsions, s'adapter. Que 20% portent cette souffrance dans leur chair chaque jour. La variable se fait sur la part restante, ceux qui sont en train de porter plus en difficulté qu'eux, ou qui se voient glisser vers la situation en dessous. Il y a un point de bascule. Nous y sommes.

Ça ne peut pas s'arrêter parce que ce « ça » dont on parle, c'est l'expression de la population. Elle peut déplaire parfois, mêler les colères légitimes et les rages bêtes et aveugles contre les totems autour de laquelle la classe dominante veut les faire danser. Un pouvoir dissout une assemblée, pas 40% d'un peuple; il peut juste intimider 40 autres pourcent.

L'autre voie, c'est de considérer que cette expression peut en revanche prendre un sens. Et c'est là qu'il faut aider. Les gens se sont parlé, ont bougé ensemble. C'est la plus précieuse des expériences par temps de crise, ou plutôt de survie, comme le seront les temps nouveaux.

Nous sommes au début d'un grand effondrement de tout ce que nous considérions comme normal. La vie naturelle et tout ce que nous avons construit autour nous qui n'en sommes qu'un parasite. Demain il faudra trouver des solutions pour l'énergie, pour l'alimentation, pour la santé, pour l'eau. Et nous serons confronté à des problèmes tels qu'en ont connu les migrants, les réfugiés et les zadistes les années passées, ou les gilets-jaunes aujourd'hui. Il nous faudra puiser dans le collectif tout le temps et y donner tout le temps, comme nos lointains ancêtres de la préhistoire.

Il n'y aura plus un petit rouage confortable à responsabilité limitée que nous assurons contre un salaire qui permet d'avoir accès aux bénéfices des autres rouages. Mais une mise au pot de plus en plus grande des solutions devant des problèmes de plus en plus grands.

Les gilets-jaunes aujourd'hui à moyenne échelle, comme les migrants et les zadistes donc en petit nombre hier, sont les prémices de cette adaptation. Et ils constituent donc des expériences plus précieuses que n'importe quelle taxe, n'importe quel radar, n'importe quelle vitrine d'abribus.

Face à eux le pouvoir, qui est la logique extrémisée des politiques du 1% ne peut plus les maintenir qu'à rechercher la fuite en avant dans la violence. C'est le sens des milliers de blessés et d'arrêtés préventifs de ces dernières semaines. Le sens des déclarations du Ministre de la police quand il dit que manifester, c'est être complice des casseurs (hé ho, réveil-là !); ou qu'il organise la traque des opinions sur le net au détriment de la surveillance du vrai terrorisme.

Délégitimé par l'effet de bascule de l'opinion, le pouvoir ne peut plus se maintenir dans le cadre démocratique qui craque de tout côté. Un pouvoir normal de temps normaux, reposant sur l'adhésion de la majorité, sur le consensus, aurait provoqué des législatives. Le pouvoir ultra et minoritaire de Macron, ayant gagné par défaut veut se maintenir par la force, car il sait qu'il n'est là que par effraction. S'il ne peut plus aujourd'hui puiser dans le consensus de la messe médiatique, il a besoin de peur, de violence. Je ne sais pas ce que sera la stratégie des Gilets-Jaunes et s'ils l'ont compris, mais le pouvoir en face a besoin que ça saigne ce samedi, que ce soit très violent. Pas tellement pour espérer faire taire les Gilets-Jaunes, mais pour montrer les biceps au ventre mou des sondages. Pour faire rebasculer 20% de son côté, pas par conviction, ils savent bien et n'en ont cure, juste par crainte.

Toute la semaine, les députés LREM ont fait la queue pour se présenter aux médias et s'installer dans les esprits comme victimes parce qu'ils reçoivent des insultes (parfois dégueulasses, ordurières ou débiles), alors qu'ils votent à l'aveugle les politiques qui font d'eux des bourreaux et des traitres aux yeux de la population, qu'ils basculent des dizaines de milliards sur les actionnaires ou qu'ils coupent dans les services publics alors que les hôpitaux sont en arrêt du coeur.

Il y a de quoi les haïr, ils le savent, mais il faudrait le faire en silence et comme des personnes bien élevées. C'est beaucoup demander, surtout quand la colère de plus de la moitié de la population n'a quasiment pas accès à la parole dans le système très verrouillé et archi normé de la représentation politique et des tribunes médiatiques.

Beaucoup voudraient « en sortir », mais on ne sort pas du peuple, on ne sort pas de la question d'un mal vivre qui concerne 40% de la population au bas mot et qui en impacte 20 autres pourcent. On ne sort de rien par la peur, on renforce les problèmes en obligeant en plus à faire silence.

A l'inverse, si l'on ne peut pas grand choses sur toutes les questions globales, on peut et l'on doit rapatrier la décision au local. Réinventer la décision de petite échelle sur les questions qui la concerne. Redonner le pouvoir aux territoires. Inventer la démocratie locale, rebâtir la France à partir de l'expression diverse de ses villages, banlieues, quartiers.

Le RIC ? Chiche ! Mais pas n'importe comment, pas juste le gueuloir transformé en vote de cirque romain par Internet selon les humeurs. Organiser d'abord, à la manière des assemblées de gilets-jaunes, le débat de tous avec tous. Elaborer, proposer s'exprimer, mais aussi recueillir et écouter, voter. Que les habitants regroupés en territoires deviennent partout des petites démocraties à la Suisse, et ensemble une force de proposition capable, après des référendums locaux d'impulser des questions nationales. Que l'assemblée de leurs délégués, en Sénat réinventé par exemple, puissent aussi poser un veto ou révoquer. Beaucoup de choses sont à inventer à partir de l'existant.

Il y a en tout cas urgence à s'interposer avec des solutions; non pas à chercher à éteindre le feu, mais au contraire à l'étendre partout et à l'apprivoiser dans l'intérêt de s'éclairer tous. Qu'il ne soit pas un projectile mais un âtre autour duquel se chauffer et se retrouver ensemble. Car le jeune-homme qui se croyait Jupiter, froissé dans le premier « non » qu'il ait jamais reçu, a besoin de le bouter partout pour faire oublier... que son pouvoir est éteint.

Langlois-Mallet

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.