"Two-i", la biopolitique au pouvoir à Nice

La ville de Nice s’apprête à tester un logiciel permettant d'analyser les émotions des passagers du tramway pour décider d'éventuelles interventions de la police municipale. Nous basculons dans une biopolitique contrôlant les corps, les comportements et les émotions des individus et qui constitue une atteinte manifeste à la vie privée et aux libertés individuelles.

La Ville de Nice, comme plusieurs villes de France, bascule dans le tout sécuritaire. La tentation des élus locaux de vouloir tout contrôler à chaque instant n'est pas nouvelle, mais les progrès de la technologie leur donnent désormais les moyens de leur démesure et, parfois, de leur démence.

L'époque où il fallait avoir la police municipale la plus nombreuse et la plus armée est révolue. L'époque où il fallait être le premier à quadriller chaque recoin de "sa" ville de caméra de vidéo-surveillance est passée. L'époque où les pouvoirs publics intervenaient uniquement en cas de délit ou de crime est dépassée. Il ne faut plus seulement juger les actes mais les individus eux-mêmes. Non pas simplement évaluer le comportement d'une personne parce qu'elle a commis un acte dangereux, mais évaluer les comportements de toutes les personnes, partout, tout le temps, car tout individu devient un danger potentiel.

Nous basculons dans ce que Michel Foucault appelait la biopolitique, ou le biopouvoir : contrôler la vie des individus, exercer le pouvoir sur leur corps. Et Christian Estrosi veut désormais l’exercer sur leurs émotions.

En effet, les Niçois, français parmi les plus vidéo-surveillés de France, vont dorénavant voir leurs émotions décryptées dès qu'ils emprunteront le tramway. La start-up messine "Two-i" développe un logiciel permettant d'analyser "la cartographie émotionnelle" des voyageurs "en temps réel" qui va être testé et permettra à la police municipale d'intervenir si "une situation potentiellement problématique voire dangereuse" est mise en évidence.

En quoi le fait que vous soyez triste, joyeux, anxieux ou en colère regarde-t-il les pouvoirs publiques ?

Un jeune homme et une jeune femme entrent dans le tram avec des visages crispés. La lèvre inférieure de la jeune femme tremble. Le regard du jeune homme est furieux. Et alors ? En quoi la scène de ménage de ce jeune couple regarde-t-elle la police municipale ? Ce vieux monsieur a le regard sévère et parle d'une voix très ferme. Pire, il fait un geste brusque. Et après ? En quoi le comportement de ce grand-père grondant son petit fils qui a fait une bêtise regarde-t-il le maire de Nice ? Elle pleure. Oui, cette dame pleure à chaude larmes, en silence, mais elle pleure et son corps est secoué de petits spasmes qui la font légèrement vaciller. Elle vient d'apprendre la perte d'un être cher. En quoi ce malheur qui frappe cette dame devrait-il être filmé et décrypté ? Pourquoi l'image de sa souffrance devrait-elle être conservée, stockée, analysée ?

Nous avons le droit de vivre, de ressentir, d'aimer ou de pleurer, sans que nos émotions ne soient analysées, filmées et conservées.

L'expérimentation à Nice du logiciel de "Two-i " constituerait une atteinte manifeste à la vie privée et aux libertés individuelles.

L'idée selon laquelle on peut prédire de la "carte émotionnelle" d'une personne les actes qu'elle va commettre est erronée. C'est de la mauvaise science-fiction, financée avec nos impôts locaux, pour scruter nos visages et interpeller celles et ceux qui seront jugés déviants.

Décider de l'intervention des forces de l'ordre à partir d'un algorithme informatique scrutant nos émotions semble tellement absurde que l'on a du mal à y croire. C'est la porte ouverte à toutes les dérives, toutes les bavures, la bascule dans un monde où toutes les exactions deviennent possibles.

La prévention de la délinquance ne peut être détournée en obsession sécuritaire des détenteurs des pouvoirs publics locaux. 

Nous avons été nombreux à nous élever contre l'expérimentation à Nice de l'application "Reporty" qui encourageait le citoyen à filmer toute scène qu'il estimait anormale en la transférant en temps réel aux forces de polices et cette expérimentation a été stoppée par la CNIL.

Christian Estrosi cherche par tous moyens à équiper son dispositif de vidéosurveillance d'un système de reconnaissance faciale.

La Ville de Nice dit « étudier » la mise en œuvre de ce logiciel de contrôle émotionnel. Si elle décidait de lancer son expérimentation, nous saisirions à nouveau la CNIL.

En aucun cas nous ne laisserons le maire de Nice mettre en place un système sécuritaire permettant d'interpeller les citoyens à partir d'une prétendue "carte émotionnelle" analysée informatiquement.

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