Nice, ceci n'est plus une fête (de la musique)

Pour un soir de fête, on coupe la ville en deux et on pénalise les usagers du tram durant onze jours. Pour un concert retransmis à la télévision, on oublie le sens de la fête de la musique, sa richesse et son éclectisme, son déploiement dans tous les quartiers de la ville, son esprit de découverte et de liberté.

Nous aimons tous la fête de la musique et le carnaval, mais quelle est cette idée étrange d'organiser systématiquement l'événementiel niçois Place Massena, de bunkeriser la place, de couper la ville en deux et, au final, de faire perdre à ces fêtes leur esprit initial ?

Le carnaval, fête populaire et intempestive, a été peu à peu aseptisé, commercialisé, ultra-sécurisé et au final dénaturé (lire ici). Le festival de jazz, le festival du livre et les autres événements, sous couvert de sécurité, sont devenus des lieux fermés, ultra contrôlés. D'horribles palissades noires s'imposent régulièrement à Nice, brisant l'esthétique de la ville. A force de vouloir réduire la culture, le sport et les fêtes populaires à de l'événementiel, à force de vouloir tout contrôler, la Ville de Nice fait perdre leur sens et leur spécificité à ces moments de partage qui rythment notre vie locale. La place Massena et la promenade du Paillon, lieux de vie et d'échanges, deviennent des plate-forme événementielles permanentes. Et la colline du Château, sous couvert de réaménagement, risque de subir le même sort. 

La fête de la musique 2019 reproduit les travers de la municipalité : pour un soir de fête, le 21 juin, on coupe la ligne 1 du tram en 2 durant 11 jours, du 13 au 24 juin inclus, obligeant les usagers du tram à descendre pour le reprendre de l'autre côté de la place. On bunkérise le centre ville en rendant la place Massena inaccessible. On retire 23 bancs de 2 tonnes chacun. On cimente leur emplacement. On les entrepose temporairement ailleurs pour les réinstaller ensuite, la Ville de Nice refusant de communiquer le coût de la manœuvre. 

Ce type de décisions ne peut être pris que par des personnes utilisant la voiture et non les transports en commun, préférant leur passage sur une télévision nationale au quotidien des niçois.

On installe une scène place Massena alors que le Théâtre de Verdure est si proche et que l'on peut monter une seconde scène sur la coulée verte comme pour le festival de jazz. Là encore, silence de la Ville sur le coût de cette installation...

Concentrer les efforts financiers de la Ville sur un grand concert parce qu'il est retransmis à la télévision revient à réduire le déploiement de la fête dans les autres quartiers de la ville. Et si l'on tient à ce concert télévisé pour la publicité indéniable qu'il procure à la Ville, il est possible de le conserver sans concentrer la fête place Massena. Les têtes d'affiches qui font le déplacement souvent pour un seul ou deux morceaux pourraient être réparties sur différentes scènes, à différents endroits de la ville, la retransmission passant d'une scène à l'autre. Cela éviterait de saturer le centre ville et cela permettrait à leurs fans de bénéficier de réels concerts de leurs artistes préférés.

Organiser un grand concert gratuit est une bonne chose et c'est l'esprit de la fête impulsée par Jacques Lang. Mais la fête de la musique est bien plus que cela. Nous prenons tous plaisir à déambuler dans les rues de Nice, à découvrir de petits groupes au détour d'une place. Les styles musicaux se mélangent, loin du formatage télévisé. De jeunes musiciens jouent en public, souvent pour la première fois. La fête de la musique est la fête de toutes les musiques, de tous les musiciens, de tous les amoureux de musique.

La musique, qu'elle soit jouée au quotidien par des artistes de rue ou qu'elle soit fêtée le 21 juin, échappe à l'insatiable volonté de contrôle des pouvoirs publics locaux. La fête de la musique, à Nice comme ailleurs, doit rester un événement populaire et laisser place à l'imprévu, à la découverte, et à la liberté.

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