A Nice, les hauts-parleurs de la peur et de la colère

A Nice des haut-parleurs diffusent dans l'espace public des messages de la police municipale rappelant l'obligation du port du masque. Ces messages obsédants constituent une nuisance sonore pour les riverains qui les entendent de chez eux. Ils sont infantilisants et fortement anxiogènes. Ils s'ajoutent à une politique liberticide et contre-productive de contrôle permanent des individus.

A Nice des hauts-parleurs diffusent dans la rue des messages de la police municipale sur l'obligation du port du masque. 

Vous êtes chez vous par une douce soirée de fin d'été et, par la fenêtre ouverte, une voix métallique vient vous harceler jusque dans votre salon, vous empêchant même souvent de vous endormir. Les messages audio diffusés par la Ville de Nice, crachés par des hauts-parleurs à chaque lieu "stratégique" de la ville, constituent une véritable nuisance sonore pour les riverains, de 8h du matin à minuit. 

Vous ne sortez de chez vous que rarement. A la télé, dans les journaux, sur internet, tout le monde ne parle que de la "seconde vague" qui va déferler sur nous tel un tsunami. Tsunami de peur et d'angoisse. Angoisse qui vous prend rien qu'à l'idée de sortir faire une course. Et là, quand enfin vous être dehors et que vous vous apprêtez à avoir votre seule relation sociale de la journée, vous entendez la voix mécanique et glaçante qui vous rappelle le danger que vous encourez et qui appelle à la responsabilité. Vous croisez des personnes qui sont comme dépersonnalisées, qui ne sont plus tout à fait elle-mêmes, vous ne cessez de croiser des yeux sans visages. Puis, soudain, sur un banc, une voisine se repose et reprend son souffle, son masque baissée sous son menton. L'irresponsable qui nous met tous en danger ! Mais pourquoi donc la laisse-t-on faire ainsi ? Vite, vous retournez vous calfeutrer chez vous en trouvant un moyen de livraison pour avoir encore moins à sortir, et tant pis pour l'épicier du coin. Les messages diffusés par la Ville de Nice alimentent les peurs et contribuent à rendre notre société profondément anxiogène. 

Vous vous promenez dans les rues de Nice avec vos enfants; Vous leur avez plusieurs fois expliqué la situation. Vous avez tenté de calmer leurs craintes tout en les mettant en garde pour les protéger du virus. Vous savez que vous ne pouvez pas aller vous asseoir sur les quais, au port, car leur accès est interdit. L'été, vous savez que même l'accès aux plages, selon les horaires, est proscrit. Vous savez que telle ou telle place est grillagée et, selon l'heure de la journée, vous ne pourrez pas y aller. Vous savez que dans chaque rue, où que vous soyez, vous êtes filmés, que vos jeux avec vos enfants sont filmés et vus par des fonctionnaires de police municipale. Vous déambulez et vous entendez ce rappel à l'ordre constant, omniprésent, comme si vous étiez, vous aussi, un enfant, un idiot ou un irresponsable, comme si chaque citoyen était par avance considéré comme incapable d'exercer raisonnablement sa citoyenneté. La diffusion sonore de rappels à l'ordre par la Ville de Nice est infantilisante et liberticide.

A Nice, la police vous parle. Elle vous parle à chaque coin de rue, par des hauts-parleurs stupides qui répètent sans cesse les mêmes phrase. La police vous parle, même si vous n'avez rien fait de mal. Elle vous parle l'été, sur la promenade des Anglais, pour vous dire qu'il ne faut pas boire d'alcool ni mettre de la musique trop fort. Elle vous donne des consignes dans les rues sur le port du masque, même si aucune étude ne permet de savoir si ce matraquage obsédant a une quelconque efficacité. On veille sur vous. On vous surveille et on vous rappelle à l'ordre. Du coup, ce qui devrait être un geste responsable que la très grande majorité des personnes respecte d'elle-même, sous le coup de ces rappels à l'ordre incessants, devient obéissance à un ordre matraqué partout, tout le temps. Et, face à un ordre imposé, l'envie de désobéir vous prend, comme une colère sourde, contre cette société anxiogène, culpabilisante et liberticide. Combien de personnes ai-je entendu dire, dès que j'évoque ces hauts-parleurs, "moi, je n'ai qu'une seule envie, c'est de sortir une carabine et de les exploser !" ? Le matraquage obsédant de ces messages audio alimente la colère, la tension, et un sentiment de révolte profond. Et ce sentiment de révolte s'ancre chaque jour un peu plus, même chez des personnes légalistes qui se tenaient jusqu'à présent à distance de toute forme de contestation.

A Nice, les hauts-parleurs de la peur et de la colère alimentent une tension et une exaspération collective croissante, et personne ne sait comment elle se traduira. La municipalité poursuit son entreprise de contrôle permanent des individus, sans se rendre compte que ce harcèlement liberticide, anxiogène et infantilisant est contre-productif et aggrave la situation.

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