Arrêtés anti-Burkini: lutte contre le terrorisme, discrimination ou calcul électoral?

La polémique sur le burkini n'en finit plus et apparaît comme un palliatif à notre impuissance collective à lutter contre le terrorisme. Faute de solutions et d'actions probantes, la classe politique, soutenue par les médias, se focalise sur de faux problèmes, désigne des boucs émissaires, interdit pour donnerla semblance d'autorité dont doit se parer tout pouvoir pour ne pas paraître démuni.

La polémique sur le burkini n'en finit plus. Elle apparaît de plus en plus comme un palliatif malsain à notre impuissance collective à lutter contre le terrorisme.  

Faute de solutions et d'actions probantes, la classe politique, soutenue activement par les médias, se focalise sur de faux problèmes, désigne des boucs émissaires, interdit pour donner la semblance d'autorité dont doit se parer tout pouvoir pour ne pas paraître faible et démuni.

Des arrêtés contraires à la laïcité  

Les arrêtés anti-burkini pris par certains maires entrent en contradiction flagrante avec le principe de laïcité qu'ils prétendent défendre (lire ici).

La laïcité rend possible la liberté de conscience, de croire ou de ne pas croire en Dieu. A ceux qui croient, elle garantie le libre exercice du culte.

Si les signes ostensibles sont interdits dans les établissements scolaires et si la Burqa, qui dissimule le visage et empêche l'identification, est interdite partout, les signes ostensibles sont autorisés par la loi dans l'espace public, et donc sur les plages également.

Se vêtir comme bon nous semble relève d'une liberté individuelle à laquelle il ne faut pas renoncer. 

L'Etat n'a plus à interférer dans le choix des vêtements depuis la loi de séparation des Eglises et de l'Etat de 1905, c'est le sens de la réponse que font Aristide Briand et Jean Jaurès au député Chabert qui demandait l'interdiction du port de la soutane dans la rue.

Selon Chabert, le port de la soutane constituait un acte politique, un acte de prosélytisme, contraire à la dignité humaine et la soutane représentait une "prison" pour celui qui la portait. Ce sont exactement les mêmes arguments que l'on retrouve aujourd'hui contre le voile.

La laïcité anti-religieuse fut mise en minorité en 1905 et revient à la charge aujourd'hui. Mais la laïcité telle que définie actuellement dans nos lois et notre constitution respecte les libertés individuelles.

La République garantit l'égalité des citoyens devant la loi sans distinction d'origine, de race ou de religion et respecte toutes les croyances (article 1er de la Constitution). 

Respecter les droits fondamentaux ne veut pas dire être laxiste face au terrorisme. Cela veut dire préserver et défendre le modèle démocratique que le djihadisme combat, préserver et défendre les libertés que le djihadisme veut abolir, ne pas céder à la haine et au rejet de l’autre et refuser d’offrir nos divisions en victoire aux ennemis de la liberté.

Des arrêtés contre productifs

Ces arrêtés municipaux s'avèrent surtout inefficaces dans la lutte contre le fondamentalisme, voire même contre productifs.

Sans prétendre à une typologie précise et en se gardant bien de vouloir catégoriser les personnes, nous pouvons distinguer différentes motivations de port du voile, burkini et, de manière générale, signes religieux ostensibles :

- Le port volontaire non revendicatoire : certaines personnes portent un vêtement considéré comme un signe religieux ostensible tout simplement pour vivre en conformité avec leur foi.

Qu'une femme libre, indépendante de toute contrainte, porte le vêtement de son choix, du moment qu'elle ne trouble pas l'ordre public et permet son identification, est son droit le plus strict.

Nier ce droit et la verbaliser ne peut que générer chez elle un sentiment d'injustice, de rejet, voir la pousser à un repli communautaire, ce qui est très précisément ce contre quoi ceux qui prennent ces arrêtés prétendent lutter.

Nous ne pouvons, y compris au nom de la condition féminine, aller contre la liberté des femmes à se vêtir comme elles l'entendent, à ne pas dévoiler leur propre corps si elles ne le souhaitent pas.

- Le port revendicatoire : d'autres personnes portent un signe ostensible de façon clairement revendicatoire, voire provocatrice. Il s'agit pour elles d'affirmer leur identité et de mener un combat politique pour leur cause.

Or les pouvoirs publics savent pertinemment que l'interdit ne fait que nourrir la revendication : interdire, c'est permette aux provocateurs de se dire stigmatisés et victimes de discriminations.

C'est leur donner des arguments pour convaincre d'autres personnes de les rejoindre. C'est alimenter leur combat politique.

La loi interdisant la burqa a par exemple généré un important port revendicatoire de ce vêtement après sa promulgation. De même il semble que la vente de burkini augmente significativement depuis la polémique.

- Le port par contrainte : si des femmes portent un signe ostensible sous la contrainte de leur entourage, la verbalisation est alors une double peine.

Elles sont déjà victimes d'une domination oppressive leur imposant un comportement et une tenue vestimentaire et, au lieu de leur permettre de s'émanciper de cette domination, nous les punissons en retour.

Lorsque nous sommes confrontés à des violences conjugales ou à des dérives sectaires nous faisons tout pour permettre aux victimes de s'en extraire par un accompagnement et par des mesures de protection si nécessaire.

Pourquoi dans le cadre d'une oppression privant des femmes de leur liberté de se vêtir et de se comporter comme elles le souhaitent, il faudrait verbaliser les victimes et laisser impunis leurs oppresseurs ? Comment peut-on, au nom de la condition féminine, verbaliser des femmes victimes d'oppression ?

On le voit rapidement, les arrêtés anti-burkini sont contre productifs, ils infligent une double peine aux femmes victimes d'oppression, ne permettent pas de lutter efficacement contre la progression du fondamentalisme en France et favorisent le repli communautaire.

Pourquoi, dans ces conditions, prendre de tels arrêtés ?

Des arrêtés électoralistes

Sur la Côte d'Azur, les élus locaux ont pris l'initiative de priver une partie de la population de ses libertés fondamentales alors qu'il n'y avait pas de trouble manifeste à l'ordre public.

Ces arrêtés anti-burkini s'inscrivent dans une continuité de décisions discriminatoires : arrêtés anti-mariages bruyants et entrave à la liberté de culte reconnue par le Conseil d'Etat à Nice (lire ici), arrêtés anti-chicha à Carros et Antibes, etc.

Ils s'inscrivent dans un climat d'hystérisation du débat public local autour de l'islam, de réaffirmation permanente des racines chrétiennes de la France et d'instrumentation flagrante de la laïcité (lire ici).

Pour les élus "Républicains" azuréens, l'enjeu est multiple :

  • Asphyxier électoralement le Front National local en préemptant la question identitaire et la lutte contre la "radicalisation".
  • Forcer le gouvernement à épouser leur ligne politique en s'inscrivant dans une course médiatique effrénée à "celui qui combat le plus le terrorisme"
  • Masquer leur impuissance quand, dans un département dont ils gèrent sans contestation depuis plusieurs décennies les principales collectivités, les départs pour le djihad ont été parmi les plus nombreux de France, notamment à Nice avec la cellule d'Omar Omsen ; les réseaux terroristes se sont développés et installés, notamment à Cannes avec la filière dite "Cannes-Torcy"  
  • Laver l'image désastreuse de l'attentat de Nice où l'un des plus important dispositif de vidéo surveillance de France et l'une des polices municipales les plus nombreuses et les mieux armées se sont avérés inadaptés pour éviter un drame faisant 85 morts, démonstrant ainsi que surveiller ne suffit pas à protéger.

Nous sommes à l'évidence confrontés à une instrumentalisation et du combat féministe et de la lutte contre le terrorisme par des élus pyromanes qui n'hésitent pas à stigmatiser une partie de la population à des fins purement électoralistes.

Ainsi, il n'est pas étonnant de voir Manuel Valls emboîter le pas de ces élus, lui, champion d'une laïcité gallicane identitariste et stigmatisante.

La Cote d'Azur et l'argent du terrorisme

Une véritable lutte contre le terrorisme sur la Côte d'Azur commencerait, au lieu de verbaliser quelques baigneuse en burkini, par s'attaquer au financement du terrorisme. Car soudain, dès qu'il s'agit de retombées économiques, la lutte contre le fondamentalisme ne semble plus de mise.

Nous nous souvenons tous de la privatisation d'une plage à Vallauris au profit du roi d'Arabie Saoudite et de sa très nombreuse suite (lire ici et ici). Les élus azuréens ne semblaient pas s'être émus, alors, des tenues des baigneuses et ne parlaient que des retombées financières pour l'hôtellerie et la restauration locale.

Nous nous souvenons tous de la campagne menée contre l'ouverture d'une mosquée à Nice en raison de la nationalité saoudienne du propriétaire des lieux quand dans le même temps on acceptait de nombreux autres investissements saoudiens sur la Côte d'Azur.

Cannes est un symbole, c'est la deuxième ville de France la plus connue dans le monde après Paris. Si le maire de Cannes veut envoyer un symbole fort en disant clairement au monde que le fondamentalisme n'a plus sa place à Cannes, qu'il interdise aux yachts battant pavillon d'un pays financeurs du terrorisme de mouiller dans le port et la rade de sa ville. 

Mieux, si les élus azuréens déclarent la guerre au terrorisme, qu'ils empêchent les investisseurs des pays qui le financent de faire des affaires et d'investir ici. 

N'oublions pas que le Carlton et l'Hotel Martinez à Cannes ou le Palais de la Méditerranée à Nice battent déjà pavillon qatari. 

N'oublions pas les très nombreuses villas appartenant à de riches propriétaires de ces pays sur l'ensemble de la Côte d'Azur. 

N'oublions pas les importants partenariats financiers avec des actionnaires des pays financeurs du terrorisme dans les grands projets de développement économique de la Côte d'Azur.

Nos élus, indignés par la condition des femmes portant un burkini, ont visiblement les indignations sélectives dès qu'il s'agit d'argent.

En définitive, oui, les arrêtés anti-burkini ne permettent pas de lutter contre le fondamentalisme et risquent de renforcer le repli communautaire, isolant encore plus les femmes subissant des pressions au lieu de les aider.

Ils constituent une discrimination supplémentaire à l'encontre des musulmanes de France, renforcent et légitiment une islamophobie peu à peu institutionnalisée.

Ils font partie d'une stratégie électoraliste à long terme et sont un leurre pour masquer l'absence de lutte véritable contre la progression du fondamentalisme en France, à commencer par l'argent du terrorisme, investi en toute impunité sur la Côte d'Azur avec l'aval des élus locaux.

 

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