Il n'y aura pas de "jour d'après"

Les articles appelant à penser et à préparer "le jour d'après", souvent très pertinents, se multiplient. Or force est de constater que, les crises succédant aux crises, il n'y aura pas de jour d'après. Il faut, dès à présent, repenser le présent.

Les articles appelant à penser et à préparer "le jour d'après", souvent très pertinents, se multiplient, comme si le "moment post-coronavirus" était attendu comme moment fondateur d'un renouveau. Or force est de constater que, les crises succédant aux crises, il n'y aura pas de jour d'après. Il faut, dès à présent, repenser le présent.

Postulat

Notre époque n'est pas uniquement traversée par des crises successives, c'est le continuum de crises successives qui caractérise notre époque. 

Nous devons en conséquence repenser notre agir collectif et individuel afin d'être collectivement et individuellement aptes à résister et à surmonter ces crises, mais également afin d'être aptes à vivre et à nous émanciper collectivement et individuellement en temps de crise, pendant celle que nous traversons, quelle que soit sa nature et ses effets, car il y aura vraisemblablement de nouvelles crises après la crise.

Digression

Personne n'aurait pu prédire que nous allions tous être confinés et que l'économie mondiale serait partiellement à l'arrêt. Depuis le début du confinement, nous avons tous été enclins à penser, à un moment ou à un autre qu'une fois cette crise passée, "ce ne sera plus jamais comme avant." Aussitôt après avoir pensé cela, m'est revenu en mémoire notre état de sidération, à Nice, après l'attentat du 14 juillet 2016. Là également j'avais fait l'épreuve de cette pensée, bien que le contexte soit totalement différent : "rien ne sera plus jamais comme avant". Puis je me suis souvenu de l'expérience intime, d'un tout autre ordre, qu'a constitué pour moi la prise de conscience de l'urgence climatique, de l'impact de l'activité humaine sur la planète, de la décroissance subie et de l'effondrement. J'avais déjà vécu la prise de conscience individuelle de la contingence du monde en lisant Sartre ou celle du dépassement de l'illusion de liberté en lisant Spinoza. Mais là, lorsque nous réalisons que nous vivons une prise de conscience collective à grande échelle, nous sommes tentés de nous dire que "nous ne pourrons plus jamais voir les choses comme avant".

En réalité, nous sommes pris dans un tourbillon de crises successives et à chaque fois nous avons pensé que c'était la fin d'un cycle et que tout serait différent ensuite. Or, bien sûr, tout a repris, à chaque fois, de la même manière. Alors oui, le jour de la fin du confinement, nous irons tous voir les proches dont nous avons été séparés durant cette période, nous irons boire un verre entre amis et nous retrouverons l'infini plaisir de marcher ou de courir à plus d'un kilomètre de chez soi. Mais, de fait, nous devons affronter l'idée qu'au sortir de la crise du coronavirus et après un bref temps de répit, nous serons assaillis par un nouvel attentat ou un nouvel épisode caniculaire ou une nouvelle tempête, par une nouvelle crise politique ou sanitaire. Affronter l'idée qu'il n'y aura pas véritablement de "jour d'après" et encore moins de "monde d'après" nous impose une exigence de pensée encore plus grande. Le continuum de crise est tel que nous devons commencer à changer les choses dès maintenant, pendant la crise actuelle et sans attendre "le jour d'après".

Propositions

Proposition n°1 : préserver nos contre-pouvoir et notre démocratie en temps de crise

À chaque crise, qu'il s'agisse d'une vague d'attentat ou d'une crise sanitaire majeure, et afin de pouvoir prendre des décisions rapidement et efficacement, la tentation est grande de donner les clefs du pouvoir à quelques-uns voir à un seul en décrétant un état d'exception. Nous nous habituons ainsi à voir nos contre-pouvoirs suspendus ou réduits, à commencer par les prérogatives du parlement. Nous nous habituons également à voir nos libertés individuelles réduites voire supprimées en raison de la préservation de notre sécurité. Mais, à chaque fois et quelque soit la forme de l'état d'exception décrété, le risque de dérive autoritaire est grand, et le renoncement à nos droits et nos avancées démocratiques un peu plus ancré et accepté. Nous devons impérativement repenser nos institutions de sorte que des décisions rapides et efficaces puissent être prises sans contrevenir à la séparation des pouvoirs en France et en respectant chacun des contre-pouvoir. Nous devons également proclamer inaliénables et non suspensifs un certain nombre de droits collectifs et de libertés individuelles, qu'elle que soit la situation et la crise en cours.

Proposition n°2 : tendre vers une économie démondialisée et éco responsable

Afin d'affronter la crise actuelle et de parer aux crises futures il semble indispensable, entre autres, de :

- sortir les services publiques et les biens communs de l'exigence de rentabilité et de la loi du marché 

- diversifier l'économie et sortir de la mono activité, notamment touristique

- démondialiser, relocaliser et décarboner notre économie, filière par filière en s'emancipant autant que faire se peut des énergies fossiles.

- tendre vers l'autonomie alimentaire et énergétique 

Propositions n°3 : garantir un revenu universel à chacun

À chaque crise les plus démunis sont les oubliés des dispositifs mis en place et il faut à chaque fois lutter pour leur prise en charge. Nous devons garantir des conditions de vie décentes pour tous même lorsqu'une crise met l'économie à l'arrêt. Afin de ne pas devoir improviser de système d'aide universelle en temps de crise prenant le relais des aides classiques en temps "normal", il semble plus pertinent d'adopter un véritable "revenu universel" ou "revenu de base" garantissant, en temps de crise comme en tant normal, un revenu décent pour tous.

Chacune de ces propositions pourrait être complétée ou amendée et bien d'autres seraient à formuler. Mais l'essentiel est de garder à l'esprit que chacune d'entre elles doit être mise en oeuvre dès à présent.  Chacune doit pouvoir être appliquée aussi bien durant la crise actuelle que durant les temps de répit inclus dans le continuum de crises et durant les crises à venir, car il est vain d'attendre un "jour d'après".

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