"Réponse ouverte" à Jordan Bardella

M. Bardella, Je viens de découvrir votre « lettre ouverte » au Ministre de l’intérieur, M. Castaner. Vous lui posez plusieurs questions relatives à la politique migratoire de la France. Je ne suis pas M. Castaner, je ne fais pas partie du gouvernement, je n’ai de carte dans aucun parti politique, mais votre lettre étant « ouverte », je me permets de vous en faire une « réponse ouverte ».

Dans votre "lettre ouverte", lisible ici : lettre ouverte de Jordan Bardella au ministre de l’Intérieur vous posez la question suivante : « Comment se fait-il qu’un individu de nationalité afghane, arrivé dans notre pays en 2016 après plusieurs étapes en Europe, connu sous deux identités différentes et trois dates de naissance, et qui ment donc notoirement aux autorités françaises, ait pu bénéficier en 2018 du statut de la protection subsidiaire ? »
Cette question semble indiquer, et c’est dommage, que vous n’avez que peu de connaissances des parcours migratoires des demandeurs d’asile. Je me permets donc de vous informer qu’il y a un règlement européen, nommé « règlement Dublin », qui constitue une barrière juridique irrationnelle entre les étrangers et la demande de protection. Quand un demandeur d’asile rentre dans l’Union européenne, le premier pays où est contrôlé prend ses empreintes, relève son identité et lui pose des questions sur son parcours, et à partir de ce moment-là, le demandeur n’a plus le droit d’aller demander une protection dans un autre pays européen. Or ce premier pays n’est généralement pas celui dans lequel il souhaitait demander sa protection, donc il arrive en effet qu’ils donnent une autre identité, espérant, à tort, pouvoir échapper à ce règlement qui déséquilibre l’asile en Europe, et qui fait porter le poids de l’accueil sur des pays comme celui de votre ami Salvini. J’imagine donc que vous serez d’accord avec moi sur le fait qu’il est urgent de réformer ce règlement. Ou encore mieux, l’idéal serait de pouvoir ouvrir des voies légales d’immigration, afin d’éviter que l’Europe, en fermant ses frontières, ne se rende complice de l’expansion du commerce odieux des passeurs.

Vous posez aussi la question suivante : « Quelle est l’utilité du statut intermédiaire et extrêmement flou de protection subsidiaire accordé par l’OFPRA, qui crée de fait une nouvelle source d’immigration provenant notamment d’Afghanistan, première nationalité en nombre de déboutés du droit d’asile ? »
Cette question confirme, et c’est révélateur, que vous n’avez que peu de connaissances du sujet. Vous semblez découvrir le statut de « protection subsidiaire », qui relève pourtant d’une directive européenne datant de 2004, révisée en 2011. Je ne voudrais pas faire preuve de mauvais esprit, mais je trouve symptomatique qu’en tant que député européen d’un parti ayant comme « cheval de bataille » l’immigration et l’Europe, vous ne connaissiez pas les règlements européens sur la migration. Étant d’un naturel positif, je me réjouis que vous ayez pour objectif de vous informer, certes tardivement, et vous indique le lien vers la directive en question. En France cette protection relève de l'article L 712-1 du CESEDA.

Vous posez ensuite la question suivante : « Comment est-il possible que cet homme était, selon le directeur de l’Office français de l’immigration et de l’intégration, hébergé dans un centre pour demandeurs d’asile, alors que son statut ne lui permettait pas de l’être ? »
Je crains que cette question ne finisse par entériner définitivement votre absence totale de connaissances sur le sujet de l’accueil des exilés en France. Seulement 60% des demandeurs d’asile n’ont accès à un dispositif d’hébergement. Les 40% restant n’ont d’autres choix que la rue, l’hébergement d’urgence (mais ils n’y accèdent que très peu, la préférence nationale à laquelle vous aspirez étant déjà en vigueur dans un grand nombre de région), ou les alternatives citoyennes pour pouvoir se loger. Mais quand même, 60% peuvent accéder à un logement, le temps de leur procédure. Une fois leur statut obtenu, ils peuvent rester dans le centre d’hébergement pendant 3 mois, renouvelable une fois. Ce laps de temps est en théorie mis à profit pour enclencher la recherche d’un hébergement, l’ouverture des droits sociaux, etc. Malheureusement, même en ayant une protection officielle, et donc en étant dans le droit commun, il est particulièrement compliqué pour ces anciens demandeurs d’asile d’accéder à un logement. Il arrive donc que certains d’entre eux se maintiennent dans les foyers. C’est dommageable, mais surtout révélateur du manque de moyens mis à disposition par le gouvernement pour faciliter l’intégration des étrangers, y compris ceux qui ont obtenu une protection.

Vous continuez en demandant : « Comment un individu « à l’état psychotique envahissant » et « au délire paranoïde à thématiques multiples », selon un expert psychiatre, consommateur régulier de drogues, a pu obtenir un renouvellement de sa carte de séjour ? Pourquoi laisser libres dans notre pays et loger aux frais des Français des migrants qui représentent un tel danger pour notre sécurité ? »
Il me semble que vous avez oublié un élément : un acte individuel n’est pas forcément révélateur d’un contexte systémique. Les demandeurs d’asile sont parfois victimes de syndromes post-traumatiques qui ne sont hélas que peu souvent pris en charge, je suis totalement d’accord avec vous sur le fait qu’il faudrait que plus de moyens soient mis sur le suivi de santé de ces personnes. Mais les syndromes post-traumatiques et les syndromes psychotiques sont 2 pathologies distinctes. Si vous étiez un homme politique, donc soucieux de la vie de la cité, ayant une démarche constructive, vous auriez posé la question suivante : « Que peut-on faire pour améliorer la prise en charge des personnes atteintes de troubles psychotiques ? » Et la remise en cause de l’AME va dans le sens inverse.

J’attire quand même votre attention sur le fait que, hélas, il arrive que des individus agressent gratuitement avec un couteau, sans avoir à priori de « délire paranoïde ». Par exemple en restant sur le même secteur, Olivier M.L. et Raphaël T., en 2014, ont porté des coups de couteau dans le dos, heureusement sans entraîner la mort, à deux personnes. Vous devez en avoir entendu parler, d'après la police ces 2 agresseurs faisaient partie de « Rebeyne », la branche lyonnaise de Génération Identitaire :

Génération Identitaire, c’est le mouvement politique que vous avez défendu il y a quelques jours, suite à leur condamnation après s’être fait passer pour des gendarmes dans les Alpes. D’ailleurs, l’un des 3 accusés, Damien Lefevre, est ou a été collaborateur parlementaire de M. Collard, également député européen du Rassemblement national. Je me permets donc de vous poser également cette question : « Pourquoi laisser libres dans notre pays et continuer de soutenir des militants qui représentent un tel danger pour notre sécurité ? »

Je relève aussi dans votre courrier le propos suivant « les Français attendent de votre part des réponses précises. »
Je suis français, et je ne crois pas me rappeler vous avoir demandé de parler en mon nom. Je me permets de vous rappeler qu’aux dernières élections européennes, vos électeurs ne représentent que 11,17% du corps électoral, et 9,6% des français de plus de 15 ans.
Vous n’êtes pas légitime à parler au nom des français. Ni vous ni aucune personnalité politique n’a cette légitimité et le simple fait de le revendiquer discrédite son auteur.

Pour finir, au vu de votre « lettre ouverte » qui démontre à la fois votre méconnaissance et les préjugés envers les exilés, je me permets de vous conseiller de sortir de votre vision idéologique de la situation : allez discuter avec des demandeurs d’asile, ayez le courage de vous confronter à leurs parcours, la réalité de ce qu’ils vivent. Vous verrez ainsi que ces exilés sont juste des hommes, femmes et enfants qui, dans leur écrasante majorité, aiment la France, ne demandent qu’à s’intégrer et à travailler.

Bref ils sont exactement comme, en leur temps, vos parents.

 

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