10 questions à Génération identitaire

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 Génération Identitaire se définit comme un « mouvement politique de jeunesse », dont les revendications portent sur l’arrêt de l’immigration, la fermeture des frontières, la défense de ce qu’ils appellent « l’identité européenne », etc. Je suis farouchement opposé à toutes les valeurs qu’ils défendent, mais étant attaché au débat il m’a semblé intéressant de leur proposer une interview, via 10 questions.

J’ai fait la demande par email à Thaïs d’Escufon, porte-parole du mouvement, qui a répondu en remerciant pour la franchise mais a décliné la proposition.
J’ai fait la demande via Telegram, via un commentaire sur leur fil de discussion. Mon commentaire a été supprimé au bout de quelques secondes. 
J’ai fait également la demande par WhatsApp et WK, sans réponse à ce jour.
Les 4 dernières questions sont plus particulièrement pour Damien Rieu, co-fondateur de Génération Identitaire, désormais salarié du Rassemblement National, que j’ai contacté via Twitter. Il a également refusé, au prétexte qu’il n’aurait « pas le droit » d’y répondre. Il a pourtant accordé une interview en 2018 au journal « Présent ».

Voici quand même les 10 questions ci-dessous, en espérant qu’ils changeront d’avis, auquel cas je mettrais à jour l'article avec leurs réponses. 

Vos actions sont officiellement non-violentes, vous les revendiquez en tout cas comme tel. Pour autant dès sa création votre mouvement utilise un vocabulaire ouvertement guerrier : une de vos premières vidéos de propagande est sans équivoque : « Ne vous méprenez pas, ceci n’est pas un simple manifeste, c’est une déclaration de guerre », et montre des images de jeunes femmes et hommes s’entrainant à la boxe, défilant en rang, dans les mêmes tenues, défilant en manifestation avec des torches, et l’image de fin montre quelques-uns de vos militants barrant la route à des policiers.

Votre symbole est le « lambda », fait référence à l’armée de Sparte, ou tous les jeunes subissent depuis leur enfance une éducation pour les préparer au combat.
Dans une vidéo plus récente relative à votre dernière université d’été vous montrez des entrainements à des combats collectifs.

Le message est donc sans équivoque, ouvertement guerrier et appelle au combat.
Suite à l’attentat qui a couté la vie à Samuel Paty, Thaïs d’Escufon, votre porte-parole, a diffusé une vidéo sur les réseaux sociaux où elle déclare : « Qu’est-ce que tu attends, tu n’as plus le choix, on a plus le choix, engage-toi, si tu ne veux plus continuer à être spectateur de ce genre de situation, rejoins-nous et agis pour la reconquête ! ».
Quelques jours après a eu lieu un nouvel attentat islamiste qui a couté la vie à 3 personnes dans une église à Nice. La même matinée, Fabien B., un homme de 33 ans, a été tué par la Police à Avignon parce qu’il les menaçait avec un pistolet. D’après les différents articles de presse, cet homme avait milité pour le PCF pendant une dizaine d’année, sans passage à l’acte violent connu à priori. A partir de 2015 il s’en est détourné. Suite à une perquisition à son domicile la police a saisi de la littérature néonazie et identitaire. Il se serait déclaré membre de votre organisation et portait un blouson siglé « Defend Europe », liée à votre opération dans les Alpes, vendu sur la boutique de votre site. Vous avez rapidement réagi en indiquant que « Génération Identitaire n’a rien à voir avec ce fait-divers.(…) Par ailleurs cet individu n’a jamais milité chez nous, personne ne le connait. (…) Il sortait d’un hôpital psychiatrique, nous ne sommes pas responsables de son suivi médical. (…) Qu’est-ce que ça prouve ? Absolument rien, nous ne sommes absolument pas responsable des actes des personnes qui viennent acheter sur notre boutique.»

 Voici pour la situation, qui amène plusieurs questions : 

Question 1
Il n’est effectivement pas possible de vous rendre directement responsable des actes de cet homme. Pour autant le fait qu’il soit adhérent ou pas de votre organisation ne change rien au fait que, d’après la perquisition, il adhérait à l’idéologie identitaire depuis plusieurs années. Sans être directement responsable de ses actes et de sa mort, avec le recul ne regrettez-vous pas le vocabulaire guerrier et l’appel au combat de votre communication, qui peuvent potentiellement mener à des passages à l’acte par des personnes fragiles psychologiquement ou sous un accès de colère incontrôlée ? 

Question 2
Vous avez déclaré qu’il n’avait jamais « milité chez vous ». Or d’après votre site internet il est possible d’être « adhérent » et/ou « militant ». Pouvez-vous nous confirmer que Fabien B. n’était ni militant ni adhérent ?

Question 3
Votre organisation multiplie les actions, dont certaines nécessitent des financements importants. L’opération « Defend Europ » de 2018 dans les Alpes aurait coûté 200 000 euros, d’après Romain. Cette somme aurait été réunie grâce à plusieurs appels aux dons. Un rapport d’enquête de l’Assemblée Nationale indique que votre budget annuel serait dans les 300 000 euros, quasiment exclusivement réuni grâce aux appels aux dons. Sauf erreur, votre association rentre donc dans le cadre de l’obligation de publication des comptes annuels : https://www.journal-officiel.gouv.fr/associations/comptes/Avez-vous respecté cette obligation et le détail de vos comptes est-il disponible ?

Question 4
En avril 2018 vous avez monté une opération dans les Alpes consistant à mettre en place une frontière symbolique sur un des lieux d’entrée des étrangers venant d’Italie et désirant entrer en France. Cette opération, intitulée « Defend Europe », était donc censé « défendre l’Europe contre l’invasion migratoire ». Il me semble que cette opération représente une contradiction flagrante : fermer la frontière entre l’Italie et le France ne défends en rien l’Europe, ces 2 pays étant des Etat-membres européen. Le seul effet de votre opération a consisté à forcer des étrangers à déposer leur demande de titre de séjour ou d’asile en Italie, ce qui pénalise ce pays et ne change rien au nombre de demandeurs d’asile en Europe. Le plus paradoxal étant que quelques mois après Salvini a officiellement demandé à Emmanuel Macron de ne plus refouler les demandeurs d’asile à la frontière franco-italienne… Que répondez-vous par rapport à cette contradiction apparente ? 

Question 5
Comme cela a été évoqué plus haut, le budget annuel de votre organisation serait d’environ 300 000€ par an. C’est un budget conséquent, qui a été utilisé en opérations de communications et pour l’organisation d’université d’été, réunions, etc. Vos revendications portent entre-autre sur le « préférence nationale », une de vos banderoles était « «De l’argent pour les Français. Pas pour les étrangers !» . Il y a pour moi un paradoxe entre cette revendication et le budget que vous dépensez. Votre budget annuel pourrait permettre de payer le loyer annuel de 40 familles. Quitte à prôner la préférence nationale pour les aides sociales, pourquoi avoir fait le choix de privilégier les opérations de communication plutôt que l’aide concrète à des familles françaises dans le besoin ?

Question 6
Vous prônez l’arrêt de l’immigration et même une « remigration », c’est-à-dire l’expulsion des étrangers extra-européens. Pour vous il n’est pas possible de « vivre ensemble » avec des personnes ayant une culture et/ou une religion trop différente de ce que vous appelez l’ « identité européenne ». Vous considérez également que l’immigration serait responsable de la montée du terrorisme islamique en Europe et donc que les personnes qui ne s’opposent pas à l’immigration auraient une part de responsabilité dans la mort des victimes des actes terroristes.
J’ai l’impression, en lisant vos différents manifestes, que vous ne voyez que 2 « camps », ceux qui veulent la fermeture des frontières et ceux qui veulent leur totale ouverture. Pour ma part il me semble que votre vision de la situation est trop binaire et simpliste. L’immigration est un droit fondamental et nous, européens, sommes les premiers à l’utiliser : plus de 600 000 français sont installés dans les pays d’Afrique et du Moyen-Orient. Si on s’en tient uniquement au droit d’asile, chaque année l’Europe accorde une protection à environ 300 000 personnes. Les personnes qui se voient accorder une protection ont dû PROUVER qu’elles étaient en danger en cas de retour dans leur pays (il faut le rappeler, le droit d’asile n’est pas lié à une situation de guerre dans le pays d’origine, mais à la menace de persécution). Donc de manière factuelle la politique d’asile européenne permet de protéger, chaque année, 300 000 personnes. Il ne faut pas être angélique, l’Etat Islamique utilise aussi cette immigration pour faire rentrer des personnes dangereuses, mais c’est infime. Le nombre d’auteurs d’actes terroristes passés par cette filière est minime, quelques personnes seulement, sur des centaines de milliers. Serait-il objectivement juste de remettre en cause la protection de 300 000 personnes chaque année, au prétexte que parmi elles se trouverait potentiellement quelques personnes potentiellement dangereuses ? Il me semble parfaitement entendable qu’il soit indispensable de renforcer la vigilance, d’augmenter les moyens de contrôle. Pour ma part je ne suis pas pour l’ouverture totale des frontières, ni pour la liberté de circulation et d’installation. Je suis attaché à la notion de « refuge », au principe que des étrangers puisse venir chez nous pour se protéger, et cela implique de ne pas laisser entrer ceux qui les persécutent ET de renforcer les moyens de lutte contre la radicalisation chez nous. Or la radicalisation n’est pas exclusivement le fait des islamistes.
Les attentats commis par des courants politiques extrémistes et nationalistes font moins de victimes que les attentats islamistes, mais ne sont pas négligeables pour autant (ces 10 dernières années : 108 morts et 223 blessés en Europe). Leur surveillance monopolise des moyens policiers et de renseignement, au détriment des menaces qu’ils disent vouloir combattre. De par leurs discours guerriers ils soufflent sur les braises et peuvent potentiellement pousser à des passages à l’acte violents.
La lutte contre le terrorisme est fondamentale, mais que répondez-vous à ceux qui, comme moi, considèrent que les organisations comme la vôtre font plus partie du problème que de la solution ?

 

Questions à Damien Lefevre (Damien Rieu sur les réseaux sociaux) :

Question 7
Bonjour, vous êtes un des co-fondateurs en 2012 de Génération Identitaire, mais vous n’en êtes plus membre depuis 2015. Pourquoi avoir quitté GI, alors que vous semblez en être toujours très proche, ayant même organisé plusieurs opérations, dont celle dans les Alpes en 2018 ? 

Question 8
Vous avez travaillé avec Marion Maréchal Le Pen, Julien Sanchez… Quelques mois après l’opération dans les Alpes, vous avez d’abord été embauché comme assistant parlementaire de l’eurodéputé FN Gilbert Collard, puis de Philippe Olivier, poste que vous occupez toujours actuellement. Philippe Vardon, ancien responsable du Bloc Identitaire, s’est lui aussi tourné vers le Rassemblement National ou il est désormais membre du bureau national. Bref, plusieurs salariés du RN sont très proches de GI. Vous avez été l’organisateur de l’opération « Defend Europe » pour GI, aujourd’hui vous faites la promotion de l’opération « SavEurope » pour le RN.
Au vu de tous ces liens, que répondez-vous à ceux qui pensent que Génération Identitaire est un « sous-marin » du Rassemblement National ? Quelles sont les dissensions éventuelles entre ce parti et Génération identitaire ?

Question 9
Vous êtes très actif sur votre compte Telegram. Quand vous avez appris que Fabien B., l’homme souffrant de troubles psychotiques, abattu par la police à Avignon, avait été membre du PCF avant de se tourner vers l’extrême-droite identitaire, vous avez commenté par ces mots : « Les gauchistes doivent vraiment se sentir mal ce soir... ils étaient tellement contents d’avoir un débile pour leur donner raison. Mais en fait c’était un militant communiste.». Comprenez-vous que ce commentaire soit particulièrement choquant et indécent ? Il est quand même question de la mort d’un homme, un homme fragile psychologiquement, qui semble avoir plus été dans une démarche suicidaire qu’idéologique, que vous résumez par le qualificatif de « débile » ?

Question 10
Sur vos réseaux sociaux, vous avez été l’un des « promoteurs » de l’opération #onveutlesnoms, réclamant que les noms des présumés auteurs de crimes soient diffusés par les médias. Vous arrivez d’ailleurs parfois à les avoir avant la presse, indiquant les avoir eu auprès de « vos sources ». Ces sources ne peuvent être qu’interne aux forces de l’ordre, or le code de déontologie de la police et gendarmerie nationale est claire sur le sujet : « Article R. 434-8 - Secret et discrétion professionnels «  Soumis aux obligations du secret professionnel et au devoir de discrétion, le policier ou le gendarme s’abstient de divulguer à quiconque n’a ni le droit, ni le besoin d’en connaître, sous quelque forme que ce soit, les informations dont il a connaissance dans l’exercice ou au titre de ses fonctions. »
Pouvez-vous nous en dire plus sur les sources auxquelles vous faites allusion, et si ces contacts se font au titre du Rassemblement National ou en votre nom ?

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