Itinéraire d'une info gâtée

Le 18 octobre, Europe1 annonce que Gérald Darmanin serait pour une « remise en cause du droit d'asile ». Effet d'annonce opportuniste ou réelle volonté, un suivi de la diffusion des infos pose des questions sur les liens potentiels entre le gouvernement et un journaliste proche de l'extrême-droite... et surtout les jeux d'influences qui en découlent.

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Dimanche 18 octobre, 13h46, Europe 1 diffuse un article, présentée comme une « info Europe 1 », donc une exclusivité :

« Après l'assassinat d'un professeur vendredi soir, le ministre de l'Intérieur, Gérald Darmanin, réunit les préfets de France à 14 heures ce dimanche. Selon nos informations, il leur demandera d'expulser dans les prochaines heures 231 étrangers fichés pour radicalisation à caractère terroriste. »

Or il ne s'agit pas d'une info nouvelle, le ministre de l'intérieur l'avait déjà annoncé lors de son point presse du 13 octobre, comme l'avait indiqué le Figaro 5 jours plus tôt.

Le « scoop » d'Europe 1 est en réalité ailleurs dans l'article :

« Enfin, toujours selon nos informations, Gérald Darmanin a décidé de remettre en cause le droit d'asile. Le sujet doit être évoqué ce soir au conseil de Défense à l’Elysée. Après l’attentat terroriste de Conflans-Sainte-Honorine, commis par un réfugié Tchétchène qui avait obtenu une carte de séjour à 18 ans, le ministre de l'Intérieur a demandé à ses services d'examiner plus attentivement les dossiers des personnes qui souhaitent obtenir le statut de réfugié en France. Il souhaite que Paris, qui accorde sa protection aux ressortissants de certains pays, ne le fasse plus de manière quasi systématique. Une vraie rupture, réclamée depuis des années par la droite, mais qui n’avait jamais été mise en place. »

Cette annonce est particulièrement étonnante, étant donné que l'organisme en charge de l'étude des demandes d'asile, l'OFPRA, est supposé être sous la tutelle du Ministère de l'Intérieur mais en être indépendant en terme de décisions.

Cette indépendance est même inscrite dans la loi : Article L721-2 du Ceseda« L'office exerce en toute impartialité les missions mentionnées ci-dessus et ne reçoit, dans leur accomplissement, aucune instruction. »

Il semble étonnant que le Ministre de l'intérieur ignore la loi... à moins que ce soit le journaliste qui ait "mal compris" ?

Pour autant l'info est reprise dans les heures qui suivent par d'autres médias, toujours en basant sur l'info d'Europe 1 :

Le Point : « De son côté, Europe 1 rapporte que (...) au conseil de Défense organisé dimanche à l'Élysée, la question de la remise en question du droit d'asile devrait également être abordée. Gérald Darmanin souhaite que la protection accordée aux ressortissants de certains pays ne soit désormais plus systématique, mesure réclamée par la droite depuis plusieurs années.»

Nouvel Obs« Selon Europe 1, Gérald Darmanin souhaite remettre en cause le droit d’asile... »

Ouest-France : « Gérald Darmanin aurait aussi décidé d’un tour de vis sur l’octroi des demandes d’asile, un sujet à l’ordre du jour du conseil de défense de ce dimanche. »

...et bien sur, l'info est relayée par Valeurs Actuelles.

"Bien sûr", parce que l'auteur de l'article original d'Europe 1, celui qui a recueilli le "scoop" du souhait de Darmanin de remettre en cause le droit d'asile, n'est autre que Louis De Raguenel, transfuge de Valeurs Actuelles.

La venue de ce journaliste à Europe 1, initialement pressentie pour devenir le chef du service politique, ne s'est pas fait sans provoquer de remous. La société des rédacteurs et les syndicats s'y étant opposé.

Finalement nommé chef adjoint du service politique, la direction avait justifié ce choix par le « bon carnet d'adresses » de Louis de Raguenel...

La qualité de son carnet d'adresses s'explique facilement, ayant été chargé de communication pour Claude Guéant en 2012 après ses études, puis à la direction générale de la Police Nationale, avant d'intégrer Valeurs Actuelles. C'est d'ailleurs lui qui a réalisé l'interview controversée d'Emmanuel Macron pour ce magazine, en octobre 2019. « Immigration : “Il n'y a plus d'exécution des obligations de quitter le territoire”, regrette Emmanuel Macron »

Les différents articles de M. de Raguenel chez Valeurs actuelles ne laissent pas de doutes sur ses positions politiques :

"Associations pro-immigration, gauche radicale, mouvance salafiste, quartiers… Les liaisons dangereuses de la famille d’Adama Traoré"
"La crise migratoire pourrait démultiplier les effets négatifs du coronavirus en Europe"
"Fraude sociale et immigration : la grande escroquerie"

RÉELLE VOLONTÉ, EFFET D'ANNONCE OU MANIPULATION ?

Finalement, à l'issu du conseil de défense du 18 octobre, l'Elysée dément :

Le Parisien : « Gérald Darmanin voulait, par ailleurs, et au risque de faire fortement tousser une partie de la majorité, soumettre au Conseil de défense un tour de vis sur la délivrance du statut de réfugié. De quoi donner le ton. Dimanche soir, l'Elysée assurait qu' “il n'y (avait) pas eu de débat sur le droit d'asile”:  “Ce n'était pas du tout à l'ordre du jour.” »

Plusieurs questions se posent : Gérald Darmanin avait-il une réelle volonté de remettre en cause le droit d'asile ou de remettre en question l'indépendance de l'OFPRA ?

Le ministre de l'intérieur ne pouvant ignorer la loi, aurait-il juste usé de la vieille ficelle consistant à faire fuiter volontairement l'info afin de prendre la température, avec la complicité d'un journaliste proche de l'extrême-droite, désormais plus "fréquentable" depuis qu'il est dans une radio du Groupe Lagardère ?

Le slogan de Valeurs Actuelles, « Le dire avant qu'on ne le pense », et celui d'Europe 1, « Ecoutez le monde changer », prennent un sens bien inquiétant.

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