Alexia et le confinement. La peur des autres (1)

J'avais pris l'habitude, depuis 2015, de toujours m'éloigner des fumeurs et de tous ceux qui me paraissaient enrhumés. Mais aujourd'hui, une peur quasi incontrôlable des autres et des choses m'envahit.

Le confinement et la peur des autres

J'avais pris l'habitude, depuis 2015,  de toujours m'éloigner des fumeurs et de tous ceux qui me paraissaient enrhumés. Mais aujourd'hui, une peur quasi incontrôlable des autres et des choses m'envahit. Les autres ? Un danger mortel.

 

Un jour aux municipales 2020 © adsj Un jour aux municipales 2020 © adsj

 

La peur des produits alimentaires

Le 15 mars 2020. Premier tour des élections municipales. Irai-je voter ? Je n'avais qu'à traverser la rue afin de me rendre au bureau de vote.
Alors, après moult hésitations, je me décidai en fin de journée. Masquée et gantée j'y suis allée.
La salle de classe était quasiment déserte. L'assesseur qui n'avait pas de gants a plaisanté en regardant de loin ma pièce d'identité.
- Est-ce bien vous ? Même taille...
- A voté !

Encore une portion à mettre au bain © ADSJ Encore une portion à mettre au bain © ADSJ

 

Le 17 mars 2020. Avis à la population ! Restez chez vous ! Une attestation provisoire de sortie sera obligatoire ! La chose ne me préoccupa pas plus que ça.
Le weekend dernier à Bruxelles, un chauffeur de taxi avait refusé de porter mes bagages.
- On ne touche plus aux bagages des étrangers. Vous savez ouvrir le coffre ? me demanda-t-il alors que le regardais ahurie.
- Vous ne portez pas de gants ? lui avais-je demandé.
- Ah non, j'aime pas les gants ! avait-il répondu en riant.
Mais un autre chauffeur avait pénétré jusqu'au salon de l'hôtel 5 étoiles dont j'avais profité à la suite d'une très belle promotion, avait pris mes bagages et n'avait fait aucune remarque quant à une contamination possible par les étrangers.
Et dans le TGV qui me ramenait vers Paris, un contrôleur m'avait presque soufflé dans les narines, me faisant une remarque superficielle alors que je rangeais mes bagages sur l'étage-ère et que forcément je me tenais debout dans le couloir étroit.
- Prenez votre aise, vous êtes chez-vous.
- Oui, je suis chez moi, lui ai-je répondu sur le même ton.
- Ah bon ? Vous êtes une habituée des premières classes ?
- Il appartient à tout le monde, non ? ai-je répondu du tac au tac à cet homme, la cinquantaine, qui s'en alla après un hésitant "Ah?" s'adresser, affable, à une habituée qu'il salua par son nom. Avait-il seulement compris le sens de mes mots ?

Tout semblait si léger il y a quelques jours ! Pour la première fois depuis si longtemps je m'éloignais de l'Hexagone. Je voyageais. On parlait alors de "grippette". Le Président lui-même conseillait à tout le monde de sortir, de se distraire, d'aller au théâtre. Se mettant en scène et en donnant l'exemple, il s'y rendit lui-même.

C'est seulement quelques jours après le vote et le début du confinement, qu'en allant faire mes courses à deux pas de mon domicile, chez Naturalia, que quelque chose m'a frappée, me faisant basculer dans une réalité toute nouvelle. Là, en pénétrant dans le magasin, j'eus une seconde d'hésitation. À quoi donc servait ce quadrillage fait de bandes de scotch adhésif couleur marron sur le sol ? Je fus surprise par l'empressement de l'employé, ou vigile, à m'indiquer le couloir fléché à suivre pour les achats. Il fallait aussi faire le tour afin de revenir vers les caisses en suivant les flèches et en stoppant sur les bandes transversales, placées à intervalle régulier de 1m.
C'était très bien fait. Et les clients se regardaient en souriant d'un air entendu et contenu comme s'il s'agissait de jouer à la marelle en cachette.

Mais le doute d'un coup m'assaillit. J'ai tiqué en réalisant que le caissier ne portait ni gants ni masque et qu'il allait tenir en main les produits afin de les scanner. puis me les redonner alors que j'avais bien fait attention - avec une prudence toute nouvelle alors je le faisais systématiquement d'habitude - de ne point prendre les produits placés au premier rang dans les rayons. Alors, j'ai hésité une fraction de deux secondes. Puis, à mon tour, j'ai saisi comme avec des pincettes chaque paquet de riz ou autre qu'il me tendait afin de les mettre dans mon sac à provisions. Cette fois-ci, fort heureusement, je n'avais pas eu à me servir d'un chariot ! avais-je remarqué dans mon for intérieur.

Quelques minutes plus tard, je m'arrêtai au magasin Nature en Ville, une filiale d'une grande enseigne afin d'acheter des fruits et légumes bio. Là, il me fallut prendre un panier. J'avais hésité, puis j'avais usé d'un stratagème en me saisissant d'un de leur petit sachet en papier afin d'en tenir l'anse. Heureusement, on était en semaine et le magasin était quasi-désert ! Ici, le caissier portait des gants. Après avoir payé, j'ai presque fui avec mes fruits et légumes.

Revenue à mon domicile, j'ai posé mon sac à provisions, comme s'il s'agissait une bête étrange, sur le sol de la cuisine puis je me suis précipitée dans la salle de bain afin de me savonner les mains. Comme j'avais dû toucher au robinet afin de l'ouvrir et que je devais le toucher à nouveau avec mes mains fraîchement lavées, en déroute, j'ai presque eu un haut le cœur. Puis, à l'aide de gants, après avoir désinfecté ma CB et mes clefs, je déversai mes courses dans un grand plateau posé sur le sol. Ils restèrent là pendant plus de 24 heures.
Le lendemain, je tamponnai de vinaigre d'alcool - acheté pour l'occasion - chaque paquet de riz et autre. Et je mis les fruits et légumes à faire trempette plus de 15 minutes dans de l'eau dans laquelle j'avais versé du bicarbonate pâtissier. Une recette qui avait déjà fait ses preuves pour le nettoyage et une meilleure conservation des fraises.

Chaque passant est une arme ambulante

#ConfinementJour6. Dimanche matin. Il me reste, des pâtes, du riz, des lentilles, des haricots rouges. Je n'ai plus de fruits. Il me reste quelques légumes. Vais-je sortir ?

Hier à 20 heures, j'applaudissais au nom des soignants avec mes voisins des trois étages, ceux du haut de la rue et ceux du bas de la rue. Des voisins qui ne me voyaient pas et que je ne voyais pas de ma fenêtre compte tenu de la configuration des lieux. Quelque chose avait changé dans l'atmosphère. Comme dans ces films où on attend, redoute, la venue de l'extra-terrestre. Cette impression étrange qu'il s'agit d'un jour pas comme les autres.
Il est vrai pourtant que jusque-là, alors en repos et occupée à écrire, le confinement n'avait guerre provoqué de changement dans mes habitudes. Enfin si, j'avais fait la vaisselle chaque jour car j'avais un peu plus de temps à lui consacrer. Vais-je sortir ?

Après avoir tergiversé avec moi-même, je fis disparaître mes cheveux et mon front sous une casquette en toile que je traîne depuis une décennie afin de me protéger la tête on ne sait jamais. Heureusement que depuis 2015, je me fournis régulièrement en masques à la pharmacie du coin ! Il m'en reste encore. Ainsi parée, je me rendis donc à la boulangerie.

J'achèterai un stock de pain bio, de baguettes bio, de baguettes tradi, de baguettes tradi-graines que je mettrai dans ce congélo dont je me sers si peu. Puis, je les ferai rôtir à 100°, petit morceau par petit morceau, au gré de mes besoins.
Seuls mes yeux restaient visibles sous ma frange écrasée par ma casquette à large visière. Ces yeux qui servaient à surveiller très franchement les autres clients afin de vérifier l'écart entre eux et moi. Personne ne devait trop s'approcher de moi ! Au bout d'un moment, je n'y tins plus et tançai légèrement mon voisin de derrière.
- Excusez-moi. Ne vous approchez pas trop. Je suis fragile.
Il me fixa étrangement comme s'il ne me croyait pas. Puis réalisa que nous étions tous les deux poursuivis par un virus. Alors ses yeux se calmèrent. Et il se tint à distance.

Pas plus de 2 dans la boutique, disait l'écriteau.
Je me saisis de mon lot de baguettes.
- Contact ?
Contact.
Puis je m'enfuis sans demander mon reste.

 

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