L'historien et le polémiste

Où je m’imagine dans la peau de Patrick Weil face à Eric Zemmour sur le plateau de BFMTV, le 23 octobre dernier.

Je travaille depuis un moment sur l’immigration dans la perspective d’animer un café-débat sur ce sujet. Aussi, lorsque j’ai appris que l’historien Patrick Weil avait débattu avec Eric Zemmour (le mardi 23 octobre, dans l’émission News et Compagnie sur BFMTV), j’ai eu la curiosité de regarder cette rencontre.

Je m’y attendais, mais quand même : ça fout le cafard.

Deux jours après avoir visionné l’émission sur internet, j’en parle rapidement avec une connaissance : « Face à Zemmour, ils auraient dû inviter une pointure ! Patrick Weil, il n’est pas à la hauteur. Il n’a même pas lu son livre ! » Et pourtant, il l’a cité, le livre, en donnant la page ; on l’aperçoit aussi le feuilleter sur le plateau, il l’a visiblement annoté. Comment un historien de l’immigration reconnu a-t-il pu laisser cette impression ?

Dix minutes après le début de l’émission, survient une des séquences les plus marquantes. La discussion porte jusqu’alors sur les rôles de Pétain et de De Gaulle au moment de la défaite de 1940. Patrick Weil décide de faire un point de méthode historique – mettant donc en cause la rigueur de Zemmour.

Zemmour répond : « Moi, j’aime bien débattre avec Patrick Weil, parce que ça me rajeunit : j’ai l’impression d’être un élève avec un professeur qui me fait la leçon… C’est assez agréable, et euh… Mais il n’empêche que je vous rappelle que j’ai le droit à une interprétation libre des faits. » On entend Weil acquiescer. Zemmour enchaîne sur le passé politique de Weil : « J’aime bien quand les gens de gauche adulent le Général De Gaulle quand il est mort après l’avoir traité de dictateur de 58 à sa mort. Ça, ça me plaît beaucoup – je ne dis pas vous, je dis les gens de gauche, donc, vous êtes de gauche, que je sache.

Weil. – Je suis d’abord un historien, Monsieur.

Zemmour. – Non, non, vous êtes de gauche, ne cachez pas vos engagements politiques, Monsieur… Il n’y a pas de neutralité de l’historien. Vous êtes engagés politiquement, toute votre vie, vous avez été à gauche, ce n’est pas une infamie, mais il faut le dire aux gens. D’accord. Donc vous ne parlez pas de n’importe où, vous ne parlez pas de Sirius, vous ne parlez pas de votre chaire (Zemmour fait un mouvement de la main vers le haut), et moi, vous me donnez des leçons comme ça, d’élève. Ça, ça ne marche pas. Vous avez toujours été à gauche, vous avez été au cabinet de Pierre Maurois, vous étiez avec Jean-Pierre Chevènement, vous étiez à gauche dans les années 80, vous avez des responsabilités dans la politique de l’immigration, alors assumez. […]

Weil. – Bien sûr.

Zemmour. – Alors cessez de donner des leçons, comme si vous étiez neutre, comme si vous étiez une espèce de Dieu qui descendrait de l’Olympe, ça ne marche pas, ça.

Weil. – Monsieur Zemmour, vous venez de dire quelque chose de tout à fait exact…

Zemmour. – Eh bien, oui, tout ce que j’ai dit est exact.

Weil. – J’ai été militant jusqu’en 1985, c’est-à-dire il y a 33 ans. Et il y a 33 ans, j’ai quitté tout engagement, parce que j’ai considéré que, lorsque j’ai commencé ma thèse de doctorat, il fallait que je sois totalement libre à l’égard de tout engagement. Et tout ce que j’ai fait depuis, Monsieur Zemmour, vous pouvez vérifier (Zemmour sourit en opinant du chef), vous ne parlez que de choses que j’ai faites jusqu’en 85, tout ce que j’ai fait depuis, je l’ai fait en homme libre et en chercheur libre. Je suis d’accord avec vous, que bien sûr, il y a des identités de l’historien.

Zemmour. – Ah, voilà, d’accord. C’est tout ce que je voulais entendre.

Weil. – Mais on a le droit, sur toute une vie, d’avoir des étapes, d’avoir des changements…

Zemmour. – Mais bien sûr.

Weil. – Et je vous demande d’accepter que j’ai pu évoluer, changer…

Zemmour. – Mais bien sûr.

Weil. – Changer de vie, parce que j’ai fait de la politique quand j’étais jeune. Donc je suis un homme libre et j’ai écrit mes livres d’histoire librement.

Zemmour. – Mais vous ne venez pas de n’importe où, c’est tout. Vous le reconnaissez.

La présentatrice. – Mais comme vous Monsieur Zemmour.

Zemmour. – Mais absolument. Moi, je l’assume dans mon livre. »

Qu’est-ce qui se joue dans cet échange ?

L’enjeu du débat est clair : s’y affrontent deux légitimités. « Cette émission semblait […] témoigner d’une volonté de reconnaître à Zemmour le statut d’intellectuel (et pas seulement de « polémiste »), non point en soutenant ses idées mais en le mettant sur le même plan de respectabilité que son interlocuteur », dit justement une recension de blog sur Causeur.fr. Zemmour jouit d’une légitimité médiatique (il est un invité habituel des plateaux de télé et de radio), ton talent de polémiste ne fait aucun doute. Mais ses prétentions à faire de l’histoire vont-elles résister à la confrontation à un historien qui fait autorité dans son domaine ?

Remarquons que, d’un point de vue logique, il y a, pour Zemmour, deux manières de paraître faire jeu égal avec son contradicteur : résister à la contradiction en se plaçant sur le terrain de l’historien, ce qui exige d’user du même type d’arguments ; ou bien, rabaisser l’historien au niveau du polémiste.

La séquence précédente marque le passage à la seconde stratégie : Zemmour quitte le terrain de la connaissance historique pour mettre en question la prétention au savoir de son contradicteur. Patrick Weil prétend discuter son interprétation ? Zemmour répond dans le fond : « Mais de quel droit vous voulez m’interdire d’interpréter l’histoire à ma manière ? » Ayant lui-même commencer à parler d’interprétation, Patrick Weil ne voit sans doute pas comment dénier à Zemmour une liberté d’interprétation ; finalement, compte tenu des lacunes de la connaissance historique, n’est-on pas condamné à interpréter avec des résultats incertains ? C’est bien connu, la connaissance historique ne jouit pas d’une certitude mathématique, etc. Il en ressort que Zemmour et l’historien professionnel interprètent l’un et l’autre : ils font la même chose, au fond.

Mais on serait peut-être tenté de répondre que certaines interprétations sont meilleures que d’autres ? Le rappel du passé militant de Patrick Weil finit de réduire toute interprétation à la subjectivité de l’interprète – il faut voir la satisfaction de Zemmour lorsque Patrick Weil admet qu’il y a « des identités de l’historien », qu’il était bien engagé à gauche : « C’est tout ce que je voulais entendre. » (Tu m’étonnes !) Pour le téléspectateur, il en ressort que finalement, le différend entre les deux hommes est plus idéologique que scientifique : ils considèrent les mêmes faits, mais comme ceux-ci sont ambigus, cela les autorise à avoir des interprétations divergentes et de valeur scientifique égale.

Avec du recul, il apparaît que ce qui fait défaut à Patrick Weil pour mettre Zemmour en difficulté, c’est surtout l’habileté rhétorique. Patrick Weil a négligé le fait que le débat se déroulait sur un plateau de télévision, et non dans la salle d’une université ; le jury est composé de téléspectateur et non d’historiens de métier. Aussi, lorsque Zemmour quitte la discussion des faits pour mettre en cause l’existence même de l’objectivité historique, Weil, probablement désarçonné, ne sait pas quoi répondre.

Une belle occasion manquée et des bénéfices symboliques pour Zemmour.

Et pourtant !

Rien que d’y repenser, cela me fait bouillir. Il suffit qu’une association d’idées réveille le souvenir de l’émission et ma pensée s’évade. Je me retrouve dans la peau de Patrick Weil sur le plateau de BFMTV.

« – J’ai le droit à une interprétation libre des faits. 

– Attendez. Qu’est-ce que vous appelez une interprétation libre ?

– Parce que vous prétendez m’interdire d’interpréter l’histoire à ma manière ? Mais de quel droit, Monsieur ! On est encore dans un pays libre, à ce que je sache. Cela vous déplaît peut-être, mais vous ne pouvez pas m’empêcher de dire ce que je pense.

– Monsieur Zemmour, inutile de crier à la censure. Il y a un malentendu. Je vous demandais simplement de quelle liberté vous parliez, en parlant d’interprétation libre. Alors si vous voulez parler de votre droit à penser ce que bon vous semble, et à le dire, rassurez-vous, il ne s’agit en aucun cas de vous le contester. Si vous vous mettez à dire que la Terre est plate, personne ne va vous mettre en prison, en effet. Mais on a aussi le droit d’expliquer à ceux qui seraient tentés de vous suivre que cette idée s’accorde bien mal avec un bon nombre d’observations, avec le fait que l’on fait le tour de la Terre, par exemple. La liberté de l’interprétation, ce n’est pas la liberté de dire n’importe quoi en prétendant que les choses se sont bien passées comme ça. Il y a des gens qui écrivent des romans d’aventure dont l’action se déroule durant la Seconde Guerre Mondiale ; ils sont bien sûr libres d’imaginer ce qu’ils veulent. Mais le lecteur est amené naturellement à faire la différence entre la vérité historique et ce qui relève de la liberté de l’écrivain, qui est la liberté de l’imaginaire, qui s’émancipe de la réalité factuelle. Chercher à connaître, c’est accepter à se soumettre au réel. La liberté du chercheur, elle est d’abord vis-à-vis de ses préférences personnelles.

– Alors, soit vous êtes naïf, soit vous êtes de mauvaise foi. Vous voulez nous faire croire que vous, parce que vous parlez depuis votre chaire, vous êtes libre de tout préjugé. Que vous nous parlez depuis Sirius… Mais ça ne marche pas, ça. Car en réalité, vous n’êtes pas neutre ! Vous avez toujours été à gauche, vous avez été au cabinet de Pierre Maurois, vous avez des responsabilités dans la politique de l’immigration, alors assumez.

– Monsieur Zemmour, vous venez de dire quelque chose de tout à fait exact. Il y a des identités de l’historien…

– Ah, voilà, d’accord. C’est tout ce que je voulais entendre.

– Et, en effet, j’ai été engagé à gauche… il y a 33 ans. Et, bien que j’ai renoncé à mes engagements politiques lorsque j’ai entrepris ma thèse de doctorat, mes convictions politiques n’ont pas changé depuis.

– Vous ne parlez pas de nulle part. Vous le reconnaissez. C’est bien. Les gens doivent le savoir lorsqu’ils vous écoutent.

– Nous avons un différend politique, vous et moi. C’est clair. Mais si l’histoire est une connaissance authentique – ce qui permet par exemple de dénoncer les mensonges des négationnistes ; ce n’est pas rien. Si l’histoire est une connaissance authentique, donc, et pas une simple fable, c’est qu’elle est produite par une communauté d’historiens. Chacun a ses convictions ; mais celui qui prétend faire œuvre d’historien accepte de se soumettre au contrôle de collègues qui n’ont pas les mêmes convictions. Et dans ce contexte, la supériorité d’une interprétation par rapport à une autre peut être affirmée parce que, quelles que soient leurs convictions, les historiens peuvent reconnaître si un ensemble de règles de méthode a été respecté, et si, dans ces conditions, telle interprétation permet de rendre compte de plus de faits qu’une autre. C’est alors qu’un consensus se dégagera sur la supériorité de cette interprétation. Alors, vous me demandez d’assumer mon passé politique. Mais vous, dès lors que vous prétendez faire de l’histoire et non pas de la littérature, vous devez aussi assumer le fait que les historiens discutent votre interprétation et, dans certains cas, la réfute – non pas parce qu’elle n’est pas à notre goût, encore une fois, mais tout simplement parce qu’elle ne cadre pas avec certains faits que vous négligez totalement, alors que chacun peut juger qu’ils sont au contraire significatifs. Or, cet examen critique, ce contrôle collectif, c’est ce que vous refusez en dénonçant une prétendue « Ecole historiographique française » et en cherchant à discréditer mon propos en le réduisant à une opinion politique. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.