Quelques réflexions sur le « vote utile »

Si la rhétorique du « vote utile » relève de la prise d’otage, on jugera néanmoins que de deux maux, il convient de choisir le moindre ; le pouvoir des sondages que certains déplorent, apparaîtra comme un signe de la nature sociale de l’être humain ; on examinera l’opportunité d’un vote utile de premier tour contre Fillon, pour conclure en prenant la mesure du danger d’une victoire de M. Le Pen.

Pour quelqu’un qui, comme moi, est hanté par la menace d’une victoire de Marine Le Pen le 7 mai, il va de soi que la question du « vote utile » se pose d’une manière particulièrement aiguë. Alors disons-le d’emblée, l’argument du « vote utile » exerce un insupportable chantage sur l’électeur, avec pour effet de déresponsabiliser les politiques. Aussi longtemps qu’il y aura un « affreux » à l’égard duquel on pourra appeler à faire barrage, les candidats des partis classiques garderont un instrument de mobilisation, quelle que soit la médiocrité de leur programme, voire la nocivité de leurs actions passées. A ce compte, un politique peut aussi bien stigmatiser les Roms et défendre la déchéance de nationalité, il faudra tout de même voter pour lui si cela peut faire barrage au FN.  

En bref, l’argument du « vote utile » transfert sur l’électeur toute la responsabilité politique d’éviter le désastre. C’est pourquoi refuser de céder à ce chantageparaît nécessaire pour responsabiliser de nouveau les politiques et les amener à rendre leur offre plus adéquate aux aspirations des citoyens. 

Après avoir voté Hollande en 2012 pour éliminer un autre « affreux » (Sarkozy) et parce que, pour moi aussi, l’ennemie, c’était la finance, autant dire que depuis quelques temps (1), chaque occurrence de l’expression « vote utile » me hérisse. 

Cela étant, avec le spectre du FN, pire qu’un chantage, l’argument du « votre utile » relève à mes yeux de la prise d’otage. Or, vis-à-vis des prises d’otage, il existe en gros deux attitudes. D’un côté, le refus de toute négociation avec les preneurs d’otage – les Russes en ont donné une version radicale au théâtre Doubrovka en 2002 (130 morts) et à l’école de Beslan en 2004 (334 morts, dont 186 enfants). De l’autre, l’attitude consistant à négocier en cachette pour sauver la vie des otages. Apparemment, l’Etat français est plutôt adepte de la seconde attitude – et je dois dire que je la préfère à celle des Russes… Dans une situation tragique, n’est-il pas raisonnable de choisir le moindre mal ? 

En clair, malgré ma répulsion, je me sens aujourd’hui dans la situation inconfortable de devoir prendre au sérieux l’argument du « vote utile ». 

C’est la vie. 

Pour décrire la complexité de l’action humaine, Max Weber usait d’une distinction éclairante entre une éthique de la conviction et une éthique de la responsabilité. Face à l’action, nous sommes tiraillés entre deux attitudes aux logiques distinctes. L’une est instrumentale, on se demande quels sont les moyens les mieux adaptés pour réaliser nos buts dans la situation présente. Or, ces moyens peuvent parfois s’opposer à certaines de nos valeurs, notamment morales. L’autre attitude, dont relève l’éthique de la conviction, consiste à l’inverse à trancher dans la complexité de la situation en faisant fi des conséquences prévisibles de nos actes. D’un côté, la maxime « Que justice soit faite, le monde dût-il en périr », de l’autre, Machiavel faisant passer la grandeur de la Cité avant le salut de son âme. Mais en réalité, chacun oscille entre ces deux attitudes, en s’efforçant de concilier les deux logiques.  

Alors comment vais-je m’en sortir aujourd’hui avec ce dilemme ? Pour tenter d’y mettre un peu d’ordre, clarifions les prémisses du raisonnement. 

1° Pas de responsabilité sans conviction : l’argument du « vote utile », ou plus proprement, du vote de barrage anti-FN, repose sur la conviction qu’une prise du pouvoir d’Etat par le FN serait une catastrophe politique.

2° Pour qu’un vote puise apparaître comme « utile », il faut qu’il porte sur un candidat qui comporte une différence significative avec le FN – sinon, c’est pas la peine ! 

3° Le plus évident : pour apparaître comme « utile », le vote doit bien sûr porter sur un candidat susceptible de l’emporter

Examinons les prémisses en commençant par la dernière. La troisième prémisse met naturellement en cause les sondages ; ainsi, ceux qui dénoncent la rhétorique du « vote utile », déplorent le pouvoir qu’elle accorde aux sondages, alors même que ces sondages auraient montré leurs failles encore récemment. Deux remarques. 

(i) La faillibilité des sondages : ils n’auraient pas prévu la victoire de Trump ? En fait, certains sondages avaient placé Trump devant Clinton (3), et surtout, de fait, Clinton a eu près de 3 millions de voix de plus que Trump. Le Brexit ? Les sondages étaient extrêmement serrés, certains donnèrent le « Leave » gagnant peu avant le vote (4). Bref, les sondages d’intentions de vote ont une marge d’erreur… Pas vraiment un scoop, non ? A quelques points d’écart, ou dans des configurations inédites (type Primaire de la droite et du centre), rien n’est certain. Pour autant, en conditions normales, les grands écarts ont tendance à se vérifier suffisamment souvent pour qu’il soit raisonnable de les prendre au sérieux. Dans cette mesure, aujourd’hui, on doit tenir pour crédible que quatre candidats auront autour d’une vingtaine de pourcents (Macron, Le Pen, Fillon, Mélenchon), nettement devant le cinquième, à sans doute moins de 10 % (Hamon – navré, mais il faut être réaliste). 

(ii) Faut-il déplorer l’influence des sondages d’intention de vote ? Comme on dit, un tel sondage donne une image de « l’état de l’opinion » ; être influencé dans son choix par ces sondages, c’est donc tenir compte de ce que vont faire les autres, soit une caractéristique de toute action sociale. Y a-t-il à déplorer que, en dépit du rituel de l’isoloir, le vote soit une action sociale ? Quoi qu’il en soit, la sociologie du vote révèle que, que ce soit par le biais des sondages ou par celui des discussions entre parents, amis, collègues, etc., le choix de l’électeur se fait toujours en référence à un groupe (5). Que les sondages aient une influence témoigne du fait que nous nous soucions de ce que pensent les autres lorsque nous avons à faire un choix qui nous engage les uns et les autres. Plutôt sain, non ? 

Si, pour beaucoup, cette élection prend un caractère tragique, cela tient à la deuxième prémisse du raisonnement. En tenant compte des sondages, donc, trois candidats sont susceptibles de se trouver au second tour face à Marine Le Pen. Or, on peut avoir de sérieux doute sur le fait que l’un d’entre eux marque une différence significative avec Le Pen. Du fait, non seulement de certains points de son programme, mais aussi de la manière dont il a mis en cause l’indépendance de la justice pour justifier le maintien de sa candidature, F. Fillon a donné une image très inquiétante. De sorte que pour beaucoup, la question du « vote utile » se pose dès le premier tour : faire en sorte de ne pas avoir à voter Fillon pour faire barrage à Le Pen, au second tour. 

On peut dès lors distinguer deux raisons de « voter utile » au premier tour : (i) la différence entre Fillon et Le Pen ne serait pas assez significative ; (ii) au regard du scandale provoqué tant par les affaires que par la réaction de Fillon, on pourrait douter de la capacité de Fillon à l’emporter face à Le Pen. Examinons-les. 

Sur le second point d’abord, on peut objecter que les sondages sur un second tour Fillon-Le Pen donnent tout de même une dizaine de points d’avance à Fillon. Pour autant, certains alertent sur le risque d’une forte abstention dans une telle configuration. Serge Galam du CEVIPOF, met en avant l’hypothèse d’une « abstention inavouée » : « Pour Macron ou Fillon, ce sont les deux cas que je considère, […] certains électeurs disent encore aujourd'hui vouloir s'opposer au FN. Mais [ils] ont une répulsion très forte à voter pour l'un ou pour l'autre. Le jour du vote, c'est tellement pénible, comme un médicament indigeste à devoir prendre avec aversion, que lorsque l'occasion de ne pas l'utiliser se présente, eh bien vous allez oublier. […] Donc si l'abstention inavouée est plus ou moins forte, nous allons avoir une abstention différenciée entre les deux candidats », les électeurs voulant voter pour Marine le Penétant plus résolus que ceux qui veulent voter contre elle (6). Même improbable, donc, une telle hypothèse mérite d’être considérée – d’autant que lors du week-end du 8 mai, beaucoup auront d’autres choses à faire que d’aller voter. 

L’enquête CEVIPOF Ipsos réalisée les 16 et 17 avril sur un échantillon de 8 274 personnes donne les résultats suivants : Fillon bat Le Pen à 55 % avec 36 % d’abstention, votes blancs ou nuls ; Macron la bat à 61 % avec 18 % d’abstention, etc. ; 24 % d’abstention, etc. pour Mélenchon-Le Pen (57 % Mélenchon). L’intention de s’abstenir ou de voter blanc ou nul, est donc en effet plus importante dans l’hypothèse Fillon. Pour que le phénomène de l’abstention inavouée joue au point de faire gagner Le Pen, il faudrait donc une abstention bien supérieure aux 36 % annoncés par l’enquête. Est-ce vraisemblable ? 

On peut difficilement clarifier plus avant la question, compte tenu des incertitudes qui l’environnent. Nous sommes donc renvoyés à la question (i) de la différence significative. 

Sous ce rapport, accorder conviction et exigence de responsabilité nécessite de répondre à cette question : suis-je prêt à aller voter Fillon s’il est face à Le Pen au second tour ? Il va de soi que, si l’on considère une victoire de M. Le Pen comme une catastrophe politique, laisser aux autres le soin d’éviter la catastrophe est moralement injustifiable (puisqu’on ne peut vouloir que tout le monde agisse comme nous). Si l’on ne veut pas avoir à voter Fillon, parce que la différence avec Le Pen ne serait pas assez significative (ce qui peut discuter, mais n’est pas mon objet ici), il faut donc voter pour un candidat susceptible de l’emporter sur lui au premier tour. En l’occurrence, Mélenchon ou Macron. 

La première prémisse mérite enfin quelques remarques. Une victoire de M. Le Pen serait-elle vraiment une catastrophe ? 

(i) On peut douter sérieusement qu’élue, M. Le Pen puisse établir un régime totalitaire, comme l’envisagent François Durpaire et Farid Boudjellal dans la série de bandes dessinées La présidente. Les auteurs négligent trop les implications du fait que Le Pen ne pourrait gagner qu’en vertu d’une très forte abstention. Ce facteur signifie que sa base sociale sera très réduite. Faire 50 % avec une abstention à 50 %, c’est recueillir l’adhésion d’un quart du corps électoral. Une assise probablement insuffisante pour mener à bien des réformes radicales. 

(ii) Plus réaliste, le sociologue Joël Gombin relève une série d’obstacles : le manque de personnel politique et administratif favorable au FN, la réticence des cadres de l’appareil d’Etat vis-à-vis d’un gouvernement FN et, plus encore, l’inertie que cet appareil d’Etat opposerait à un cabinet inexpérimenté, les pièges que ses nécessaires alliés à droite ne manqueraient pas de tendre au gouvernement et enfin, l’hostilité des partenaires européens (7). Si l’on repense aux manifestations massives du 1er mai 2002, on peut même douter qu’après une victoire inattendue à la présidentielle, Marine Le Pen parvienne à avoir une majorité à l’Assemblée. Beaucoup se mobiliseraient pour empêcher le FN d’appliquer son programme. Autant d’éléments qui donnent à penser que la France se trouverait alors confrontée à une grave crise politique.

(iii) A gauche, une minorité fera cependant valoir qu’une telle crise ne serait pas sans vertu. Elle rendrait à leurs yeux possibles les changements radicaux qu’ils appellent de leurs vœux. Faute de parvenir à l’emporter dans les urnes, ils espèrent pouvoir profiter des troubles entraînés par une victoire de Le Pen pour l’emporter dans la rue. A cette « logique du pire », on opposera pourtant deux choses : 

1° La peur et la colère ne sont pas les affects les plus favorables aux décisions les plus éclairées ; faire dépendre de ces passions tristes la réalisation d’une société meilleure n’est certainement pas se montrer démocrate ; un démocrate ne prétend pas faire le bonheur des hommes contre leur gré. 

2° Avant de s’engager dans une épreuve de force, il est de bonne stratégie de considérer l’état du rapport de force. S’agissant d’une insurrection, l’attitude de la police et de l’armée est généralement décisive. Or, on sait que le FN reçoit un soutien important de ces catégories : policiers et militaires seraient plus de 50 % à avoir voté Front national en 2015 (8). En vertu de cette adhésion, on voit mal pourquoi la police et l’armée refuseraient d’obéir à une Marine Le Pen qui aurait conquis légalement le pouvoir. 

(iv) Au-delà de la crise politique (et en-deçà de la dictature), il paraît vraisemblable qu’une victoire de Marine Le Pen aurait un puissant effet de légitimation des attitudes racistes et xénophobes. C’est ainsi qu’au Royaume-Uni, insultes et agressions, dont certaines d’une grande violence, se sont multipliées après le Brexit (9). Quand on pense aux groupuscules violents qui gravitent à l’extrême droite, on voit mal comment une victoire de Marine Le Pen ne donnerait pas lieu à des débordements. 

Notes :

(1) La lecture de L’étrange capitulation de Laurent Mauduit, à l’été 2014, a joué un rôle certain. 

(2) Voir par exemple l’analyse d’Amnesty international France, « Marine Le Pen et les libertés : une remise en cause derrière des déclarations de principe »

(3) Voir Les échos

(4) Voir le Huffingtonpost

(5) Voir la belle synthèse de Patrick Lehingue, Le vote. Approches sociologiques de l’institution et des comportements électoraux, La découverte, 2011, et notamment pp. 77-78. 

(6) Sur France Culture le 31 mars 2017

(7) Joël Gombin, Le Front national, Eyrolles, 2016, pp. 143-146. 

(8) Voir Libération.

(9) « Il ne fait pas bon être Polonais au Royaume-Uni à l’heure du Brexit. Coup sur coup, deux agressions, dont une mortelle, suggèrent que les messages hostiles aux Européens de l’Est, lancés par la campagne des partisans de la sortie de l’Union-Européenne lors du référendum du 23 juin, se traduisent par des actes de violence anti-Polonais. […] Dans la nuit du samedi 3 au dimanche 4 septembre [2016] à Harlow, une ville nouvelle située à 50 kilomètres au nord de Londres, deux ressortissants polonais âgés d’une trentaine d’années ont été agressés devant un pub. « Une attaque brutale et horrible », a commenté Trevor Roe, un responsable de la police de l’Essex. L’un des hommes souffre d’une coupure à la tête et l’autre a eu le nez cassé, après que les deux ont été attaqués par un groupe de quatre ou cinq personnes vers 3 h 30 du matin. Les policiers considèrent « potentiellement » les faits comme « un acte xénophobe ». L’affaire paraîtrait assez banale si elle n’était survenue quelques heures après une marche de deuil et de protestation organisée dans la même ville en hommage à Arkadiusz Jozwik, un ouvrier polonais de quarante ans, mortellement blessé, samedi 27 août lors d’une première agression. Là encore, la police suggère qu’il pourrait s’agir d’un « acte de haine ». Elle a interpellé six adolescents qui ont été remis en liberté sous caution. » (Le monde)

Début avril, « un réfugié kurde d'Iran âgé de 17 ans, a été roué de coups après avoir été pourchassé par une vingtaine de personnes, selon Scotland Yard. Il a été hospitalisé dans un état grave mais ses jours ne sont pas en danger, a ajouté la police, selon qui il souffre d'un traumatisme crânien et d'un caillot de sang au cerveau. » (Libération)

 

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